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Accueil > Idées | Par Roger Martelli | 24 mars 2016

Guerre à la guerre : dix thèses contre la peur

Comme l’on pouvait s’y attendre, les attentats sanglants de Bruxelles ont relancé l’idée que nous sommes en "état de guerre". Cet énoncé est supposé avoir les vertus du "réalisme" ; il est en fait le comble de l’irréalisme. Nous devons enrayer cette fatalité.

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Le 25 octobre 2001, le Patriot Act américain justifiait la mise en place de mesures d’exception par "l’état de guerre" et les exigences de la "guerre contre le terrorisme". Depuis cette date, les attentats ont connu une progression vertigineuse et la "guerre contre le terrorisme" a couté la vie à des centaines de milliers de personnes (de 1,2 à 2 millions). Toutes terroristes ?

En fait, dès l’instant où l’on en accepte les termes, cette « guerre » s’avère par définition une guerre sans fin, dont les victimes sont des innocents et où la seule défaite possible est celle de la liberté et de la solidarité. Une telle « guerre »ne se gagne pas. Le seul parti pris raisonnable est de s’en sortir.

Dans un livre récent, L’identité, c’est la guerre, où je fais la critique conjointe de "l’état de guerre", de la "guerre des civilisations" et de l’obsession identitaire, j’ai essayé d’énoncer dix thèses contre la peur. Je me permets d’en redire ici l’essentiel.

1. Le substrat de l’état de guerre est le face-à-face de la peur des nantis et du ressentiment des déshérités. Son ressort est l’inégale distribution des avoirs, des savoirs et des pouvoirs. Y remédier est la condition première d’une désescalade de la violence.

2. Réduire l’inégalité suppose un changement des finalités assignées à la "communauté internationale". Contrairement à ce que réclament depuis longtemps des ONG et des organismes internationaux, la croissance des indicateurs marchands prime toujours sur un développement des capacités humaines économe en ressources. Or le plus raisonnable serait de subordonner le premier terme à la réalisation du second. À cet effet, les organismes financiers et bancaires devraient, dans toute architecture institutionnelle, occuper désormais une place seconde. Leurs missions et leurs structures devraient être réorientées en conséquence.

3. Dans l’accélération de la spirale inégalitaire depuis plus de trente ans, la dérégulation et la privatisation de tout l’espace social sont des facteurs déterminants, au nom de l’impératif de propriété. Il serait utile que cette tendance soit contredite. La régulation par les droits primerait sur les impératifs de la concurrence. L’impératif de l’usage partagé l’emporterait sur celui de la propriété. L’appropriation sociale vaudrait mieux que l’appropriation privée. Le service public serait l’instrument par excellence de l’exercice des missions publiques.

4. Soumise jusqu’à ce jour aux contraintes de la régulation concurrentielle et de la norme administrative, la régulation par les droits individuels et collectifs pourrait devenir prépondérante. L’affirmation d’un droit commun planétaire est en ce sens le grand œuvre des prochaines décennies. En matière de droits de l’homme et d’écologie, il conviendrait qu’il s’impose très vite comme étant de nature supérieure à toutes les conventions de portée territoriale plus réduite.

Le droit international actuel est par nature ambigu et contradictoire. Il reste le jouet des forces dominantes. Lui tourner le dos, parce qu’il est faible et imparfait, reviendrait à l’abandonner à ceux qui en usent et mésusent. Au contraire, stimuler un mouvement capable de disputer le terrain international du droit aux forces qui le malmènent est un objectif fondamental.

5. Le jeu des puissances (sanctionné par le fonctionnement actuel du Conseil de sécurité et de ses membres permanents), l’intervention constante des "lobbies" et la gouvernance sont les pivots de la régulation politique à toutes les échelles de territoire. Il convient de leur substituer une autre logique, dans une restructuration d’envergure de tout le dispositif onusien. L’effacement de l’organisation depuis un quart de siècle ôte toute légitimité à l’action internationale, surtout quand il s’agit d’user de la force pour assurer la protection des populations ou pour combattre des foyers de destructions.

Restaurer la capacité de représentation de l’ONU est une ambition fondamentale ; sa revalorisation et sa refonte se penseront et se conduiront ensemble. Inclure la participation élargie des ONG et des mouvements sociaux pérennes à toutes les instances internationales, y compris économiques, est une attente. Revaloriser les instances de représentation des populations, dans un esprit de subsidiarité et non de hiérarchie des institutions, est une médiation.

Pour que les transformations démocratiques soient compatibles à toutes les échelles de territoire, quatre chantiers pourraient y être suivis en même temps : la réduction du champ de décision des exécutifs ; l’amélioration sensible de la représentation des populations, y compris étrangères ; la déprofessionnalisation de l’activité politique ; l’essor d’une démocratie d’implication, directe et/ou participative. Concrètement, ces pistes peuvent se décliner du local au planétaire.

6. La forme globale de l’organisation des pouvoirs (fédérative ou centralisatrice) est seconde par rapport à l’essentiel : l’implication directe des peuples. Les mécanismes délétères de la "gouvernance" doivent partout céder la place au principe de la souveraineté populaire. C’est cette dimension "populaire" qui est décisive, pas sa détermination territoriale, locale, nationale ou supranationale. Le plus important est alors que cette "souveraineté populaire" ne puisse à aucun moment s’extérioriser et devenir force étrangère en se cristallisant sur un individu, un groupe d’individus ou une institution. La multiplication des mécanismes citoyens de délibération, de contrôle et d’évaluation aura pour rôle de s’en assurer.

7. La "communauté internationale" n’est aujourd’hui rien d’autre que le jeu combiné des logiques économiques libérales et des rapports de puissance. À l’échelon supranational, il n’existe pas de peuple politique constitué. Des forces existent pourtant qui pourraient peser dans le sens d’une réorientation radicale des finalités et des méthodes de l’action planétaire. Des États cherchent à s’émanciper des règles drastiques édictées par les grands organismes financiers et les multinationales.

Dans chaque pays, des associations et mouvements divers essaient d’esquisser une logique du commun contre les normes dominantes de la propriété et du pouvoir. Des ONG et des organismes internationaux attachés aux normes de sobriété et de développement humain se confrontent aux structures attachées aux logiques concurrentielles et à la gouvernance. Enfin, malgré ses difficultés, l’altermondialisme reste un lieu de concertation et d’élaboration pour penser des alternatives globales.

Le problème est que ces quatre pivots possibles d’une relance ne parviennent pas encore à se coordonner. S’il est une urgence, elle n’est pas de savoir laquelle de ces composantes alternatives doit jouer un rôle organisateur, mais comment permettre que convergent sciemment les efforts des uns et des autres pour faire mouvement. Ce serait l’honneur d’une politique refondée que de rendre possible cette convergence, contre tous les "réalismes" qui poussent à la guerre.

8. La figure moderne du peuple n’est pas celle de l’unique, mais celle du commun. Le peuple n’est ni la simple juxtaposition des individus, ni celle des communautés particulières qui les rassemblent. Les individus se regroupent par proximité, par intérêt, par conviction ou par affinité. Les associations qu’ils forment permettent leur sociabilité et rendent possible leur identification. Mais ces associations, volontaires ou héritées, conjoncturelles ou inscrites dans une continuité historique, n’ont aucune raison de se penser comme des communautés, dont la définition intangible pousse inéluctablement vers la limite, la frontière ou le mur. La nation ne devrait pas échapper à cette relativisation.

9. La norme du commun n’est pas celle de l’universel abstrait. Dans le processus de leur autodéfinition, les êtres humains englobent ce qui les rapproche et ce qui les différencie des autres. L’identification et l’universalisation sont, à parts égales, les conditions de constitution des personnes. Mais, dès l’instant où les processus se figent, débouchent sur la délimitation d’essences séparées, produisent de l’identité ou de l’universel, ils tendent à faire de la différence un absolu et de l’universalité un dogme doublement aliénant – pour celui qui l’impose et pour celui qui y est assujetti.

Le cosmopolitisme est pour l’instant entre les mains de "l’hyper-classe" privilégiée qui est au cœur de la gouvernance. Il n’y a aucune raison pour lui en laisser l’exclusivité. Sur ce plan, l’utopie n’est pas une impasse, mais exerce une fonction d’aiguillon. Seul le réalisme est irréaliste...

10. Construire les bases humaines de la mondialité est désormais notre horizon stratégique. Respecter les formes territoriales plus restreintes de l’association des individus est un impératif. Considérer que leur développement passe avant toute autre considération, y compris celle du destin commun de l’humanité, est une régression. Tout esprit national conséquent doit intégrer cette évidence : les êtres humains décideront ensemble de la survie, de l’asphyxie ou de l’apocalypse.

Telles sont, en gros, les conditions qui devraient être réunies pour nous sortir d’un engrenage de conflits qui, si nous n’y prenons pas garde, nous conduirait au pire. Il n’y a pas de fatalité à cela. À nous de l’éviter. À "nous" ? Plutôt à "nous tous", dans la mise en commun de nos destins, pas dans leur coupure.

L’Identité c’est la guerre, de Roger Martelli, éditions Les Liens qui libèrent, 18,50 euros.

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Vos réactions

  • Merci, c’est ce genre de texte qui donne du courage !

    Arnaud Le 25 mars à 12:44
  •  
  • Et à la fin tu baisses ta culotte ?
    Ridicule de naïveté et de mièvrerie.
    C’est le raisonnement des daladieréristes face à Hitler et des communistes modérés face à Staline.
    Vouloir faire croire que la menace n’est pas une menace et que c’est nous qui en serions les responsables.
    L’hyper-intellectualisme qui conduit à l’hyper-lâcheté.

    JLT Le 26 mars à 14:12
  •  
  • Texte excellent, visant à la construction d’un nouvel internationalisme démocratique.
    Pourtant, le lien avec le terrorisme est artificiel.
    Le point 1 :
    ("1. Le substrat de l’état de guerre est le face-à-face de la peur des nantis et du ressentiment des déshérités. Son ressort est l’inégale distribution des avoirs, des savoirs et des pouvoirs. Y remédier est la condition première d’une désescalade de la violence")
    est à la fois métaphorique et vague (qu’est-ce que le "substrat" d’un "état" et surtout présuppose, de manière erronée, que le terrorisme serait inspiré par les "déshérités". Alors que, s’il a bien une piétaille recrutée chez les laissés-pour-compte, il est manipulé, luis aussi, par une oligarchie et n’est qu’un aspect de la guerre entre impérialismes

    OLChantraine Le 26 mars à 14:32
  •  
  • J"ai lu et relu votre article, l’ai fait lire autour de moi. Personne ne comprends rien à ce que vous écrivez. Ne trouve aucun rapport avec le terrorisme et l’état de guerre.

    Bien, d’après vous a lire vos premières phrases nous ne sommes pas en état de guerre parce que nous subirions des terrorisme (venant de courant issus de Syrie(.
    Daesh vient de la guerre civile en Syrie ; nous avons laissé faire cette guerre civile, nous avons laissé mourir le peuple syrien dans un parfaite indifférence malgré ses appels à notre aide . On se rappelle même de la Melenchon Compagnie qui appelait une non intervention des armée de l’ONU pour dératiser la Syrie, et qui applaudissait les bombardement de la Syrie en faveur de Assad. Et maintenant on se tape les actes terroristes en France par le résultat d’une non intervention là bas. ET vous venez toujours nous dire que non, ce n’est pas un état de guerre.
    C ’est ridicule. Pitoyable

    bdpif Le 27 mars à 11:32
  •  
  • Bonjour
    Tout texte qui aide la réflexion individuelle et collective, je suis "preneur"

    quand c’est écrit par "un garçon intelligent, "je "fouillle"..avec mes p’tits neurones de bac moins un, mes connaissanes théoriques seulement acquises en autodidacte, militant d’entreprise..Grace aux "écoles du PARTI..

    Je constate que Roger ne risque pas se voir accusé d’abus de termes devenus presque grossiers ..

    J’entends bien qu’il évoque ,au passage, l’appropriation sociale mais ce texte évite toute référence à la notion de CLASSES ,
    Mais c’est respectable..que d’affirmer qu’on peut "réguler" avec le concept de "peuple", et "d’etres humains."

    le lis :

    "Le cosmopolitisme est pour l’instant entre les mains de "l’hyper-classe" privilégiée qui est au cœur de la gouvernance. Il n’y a aucune raison pour lui en laisser l’exclusivité."
    (souligné par moi, A.C)

    La question ,selon moi, n’est pas de chercher un partage des taches.. Désolé d’en rester à "QUI POSSEDE, DECIDE !"
    Et de penser que celui qui s’écarte de ce repère, d’autant plus actuel que la CRISE SYSTEMIQUE du K ne laisse aucune espèce de"marge" pour une quelconque amélioration du sort de l’humanité, ne peut proposer que des "théses contre la peur" d’incantation "humaniste
    Polémiquant sans attaque ad hominem, je dirais que ROGER MARTELLI comme hélas des milliers de mes ex camarades du P"C"F(dont je ne suis plus membre depuis 2001 pour des raisons totalement opposées à celles de Roger) , ou d’actuels adhérents...devraiet relire quelques marxistes..
    Ô certes pas pour y puiser du retour au"pret à porter" mis afin que la réflexion soit un "plus" pour le"sur mesure" à construire...Que je continue d’appeler le COMMUNISME,

    Cordialement
    A.C
    ex responsable du PF..longtemps chargé en Gironde de la diffusion de "REVOLUTION"..

    avant que ce journal cesse de porter un éclairage de classe , pour devenir un support intellectuel du refus de la voie révolutionnaire

    Alain Chancogne Le 27 mars à 11:43
  •  
  • Asymétrique, mais nous vivions une guerre. A commencer par une guerre économique dont pôle emploi nous détaille chaque mois les chiffre des gens tombés aux champs financiers - oui, monsieur la guerre a toujours d’abord été une lutte des riches et du fric, il n ’y a que Hollywood pour considérer les armes uniquement.

    Terrorisme ? Oui pour décrire les bras armés des commanditaires, non pour les commanditaires qui parfois son circonscrits par des frontières administratives (celles des émirats, par exemple, ou les nôtres d’occidentaux) parfois pas car ce sont des "firmes", des pouvoirs obscurs et réels comme ceux des quelques qui possèdent le monde. Non, les terroristes ne sont que les arbres qui cachent le reste - vous les objectivez qu pour vous donnez raison, par dans leur essence et destination.

    Dans votre exposé il ne manque que le mot Culture. Tout n’est que choix de sa culture et dans son incarnation personnelle, puis collective. Ce n’est pas des conflits de civilisation, mais de culture. Ma culture est teinté de liberté et d’autogestion, d’humanisme athée, entre autre et par exemple. Elle me porte plus au débat, à l’explication et à la force de convaincre, qu’à la guerre armée - ce qui ne m’empêcherait par de prendre la lutte nécessaire. Mais quand on me répond à coup d’attentat aveugle, je me dis que quelqu’un est en guerre contre nous.
    A vous lire, on l’impression que nous vivons des bombes d’amour !

    Il est temps d’en finir avec ce mal français : l’idéalisme philosophique. Le PCF et ses coreligionnaires disparaissent tant ils sont emprunt de ce système philosophique judéo-chrétien. Il est temps de sortir le marteau de Nietsch et d’inventer un mond nouveau.

    La Renaudie Le 27 mars à 17:57
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  • Pourquoi ne pas évoquer l’abrutissement religieux alors qu’il n’y a pas d’autres termes pour évoquer ces wahabites qui sèment la mort ?
    Les mots utilisés par Martelli sont des périphrases indignes de l’honnête homme qu’il prétend être.

    blas Le 27 mars à 20:13
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  • 1) Nous ne sommes pas en guerre, nous sommes victimes comme beaucoup d’autres du terrorisme islamiste, mais nous continuons fort heureusement à vivre dans un pays en paix. Si vous ne le croyez pas demandez aux syriens qui fuient leur pays la différence.
    2) Prétendre que ce que nous subissons est le fait de déshérités relève au mieux de naiveté, au pire d’escroquerie intellectuelle.
    Les terroristes ne sont certes pas des nantis (sauf leurs commanditaires) mais ne sont pas les damnés de la terre. Salah Abdeslam avant de tenir un bistrot avec son frère était technicien de maintenance à la STIB (la RATP bruxelloise). Comme crève la faim j’ai connu mieux.
    3) Conditionner "la désescalade de la violence" -comme c’est dit pas de condamnation pas de responsable_ à la réduction des inégalités revient à ne rien faire et à accepter que les tueurs salafistes continuent à agir pendant des années.
    Bien évidemment, il faut lutter contre les inégalités, comme d’autres n’ont pas attendu pour le faire, et depuis longtemps. C’est un combat permanent de longue haleine, qui durera des années, voire des décennies.
    Il faut le mener .. simplement pour vivre mieux et en parallèle lutter sans pitié contre les terroristes en leur refusant excuses et circonstances atténuantes.

    Daniohannis Le 30 mars à 16:45
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