Accueil > Résistances | Par Benoît Borrits | 17 décembre 2014

Hélio-Corbeil : refuser d’être au bout du rouleau

L’entreprise Hélio-Corbeil a été reprise en SCOP en février 2012. Spécialisée dans l’héliogravure, un marché économiquement sinistré, ses salariés ont préféré reprendre en main leur avenir plutôt que de subir les aléas des rachats et restructurations.

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Février 2012, l’entreprise Hélio-Corbeil dans l’Essonne était reprise en SCOP par 90 de ses 120 anciens salariés. Bruno Arasa, ancien syndicaliste CGT aujourd’hui président de la SCOP, résume en une phrase la situation : « C’était ça ou la chôme. »

L’héliogravure est depuis plus d’un siècle le procédé-roi pour l’impression des magazines tant en qualité qu’en quantité. Pour chaque impression, d’immenses rouleaux de cuivre de quelques mètres de large sont gravés. Comme l’impression se fait en quatre couleurs – les trois primaires et le noir –, il en faut donc huit : un jeu de quatre pour le recto et un autre pour le verso. Une fois ces rouleaux gravés, ils sont installés sur une gigantesque rotative et l’impression est lancée. En bout de chaîne, le papier est découpé, puis plié pour former les cahiers qui seront à la base des magazines ou catalogues.

Redémarrer pour le long terme

Un métier technique et minutieux où le savoir-faire ne peut s’acquérir qu’après des années de pratique. Mais un métier aujourd’hui sinistré comme peut l’être tout ce qui se rapporte à la presse papier. Dans le secteur très particulier de l’héliogravure, les difficultés sont apparues très tôt. En 1979, l’entreprise a connu son premier redressement judiciaire avec des effectifs qui étaient déjà passés de 6.000 à 2.100. Elle devient en 1998 une filiale du groupe Hachette pour ensuite être reprise par un poids lourd mondial de l’information, Québecor.

En 2008, le groupe néerlandais Hombergh Holdings BV acquiert les activités européennes de Québecor, lesquelles deviendront ensuite Circle Printers, détenteur de trois imprimeries dont Hélio Corbeil avec plus que 120 salariés. En février 2011, Circle Printers est mise en règlement judiciaire. Faute de repreneurs, les salariés d’Hélio-Corbeil comprennent que le mieux est de redémarrer eux-mêmes leur entreprise, non pour tenir quelques années de plus mais dans l’idée qu’après toutes ces années de déclin, ils sont sans doute les mieux à même d’envisager une solution de long terme.

La première question qui se pose est de trouver des clients capables de s’engager sur quelques années. Ayant précédemment imprimé des titres aussi prestigieux qu’Elle, Paris Match ou Art et décoration, les salariés vont réussir à contracter pour trois ans avec des magazines télé tels que TV Magazine (groupe Figaro), Télé 7 jours ou Télé star. Ces contrats permettent alors d’envisager un montage financier. Plus de 1,7 million d’euros vont être mobilisés pour cette reprise. Les salariés mettront ensemble 694.000 euros se décomposant en 244.000 euros d’apports personnels (dont 150.000 euros proviennent d’un prêt sur l’honneur de la région Ile-de-France) et 450.000 euros de mobilisation des primes de reclassement. À ceci, se rajoutent un prêt de 310.000 euros de Serge Dassault et un autre de 700.000 du Crédit coopératif. En février 2012, soit un an après le début du redressement judiciaire, le Tribunal de commerce valide la reprise.

Baisse des prix, baisse des salaires ?

Un des enjeux de la première année était la remise en état de l’outil de production : « On a investi plus en un an que ce que les autres ont fait en dix ans », tient à souligner Bruno Arasa. Aujourd’hui, deux immenses rotatives fonctionnent à plein régime. Rien ne doit les arrêter et c’est la raison pour laquelle l’entreprise fonctionne sur le régime des trois-huit en semaine et des deux-douze en week-end.

Si, la première année, les bénéfices ont été au rendez-vous, la deuxième année s’est finie à l’équilibre et on anticipe une perte pour la suivante. Deux phénomènes expliquent cette situation. Les allègements de cotisations sociales au titre de la création d’entreprise ont facilité le bénéfice de la première année. Mais la crise de la presse écrite se fait ressentir ici comme ailleurs : « Tous les cinq ans, nous subissons 5 % de volumes en moins », indique Bruno Arasa. Enfin, l’entreprise ne pouvant vivre qu’avec des engagements de long terme, il a fallu rapidement renégocier pour les années suivantes. Si une négociation a déjà été conclue pour deux titres, celle-ci s’est faire avec des baisses de prix applicables immédiatement...

Quelle est alors la solution ? Doit-on envisager des baisses de salaires pour faire face à cette décrue et assurer la survie de la SCOP ? Bruno Arasa est catégorique. « En 2006, nous avons fait des efforts. À l’occasion d’un plan social, nous avons accepté des baisses de 5 % de nos salaires. Cela ne nous a pas épargné le redressement judiciaire. » Paraphrasant une formule désormais célèbre, il indique qu’il y a dix ans, « on travaillait moins pour gagner plus. » Selon lui, le coût d’impression d’un magazine est marginal, 10 % du prix de fabrication et de la distribution, rédactionnel exclus. Sur ces 10 %, la masse salariale de l’entreprise représente environ 42 % des coûts, les autres gros postes étant l’encre et l’énergie [1].

Trouver une place originale dans un marché en déclin

Chez Hélio-Cobeil, un conducteur de machine est à 2.500 euros net, ce qui n’est pas vraiment un salaire de ministre, surtout pour un emploi en trois-huit. « Les moins-disants travaillent au SMIC », précise Bruno Arasa en évoquant les pratiques de la concurrence. L’ajustement des salaires n’est pas dans les chromosomes de la SCOP. L’accent est mis sur l’investissement pour réduire les coûts. « Nous envisageons de racheter une machine d’occasion qui fonctionne avec des rouleaux de 3,88 mètres. Avec celle-ci, nous pourrons accepter des baisses de prix mais il faudra qu’il y ait du volume », indique Bruno Arasa.

La SCOP est donc en discussion avec des clients pour monter le projet des prochaines années, un peu comme cela a été fait lors du redressement judiciaire. Mais peut-être que le plus important est de se trouver une place originale dans ce marché en déclin, de se diversifier sur des outils marketing à base d’héliogravure et là, la SCOP a des idées pour l’avenir... Bruno Arasa reconnaît que les discussions dans l’entreprise ne sont pas toujours faciles et qu’il existe des tensions : « Si l’adhésion se fait sur "je veux un salaire à la fin du mois", ça ne fait pas forcément une base pour un projet d’entreprise. » Il est vrai qu’à l’issue de la première année, un débat a eu lieu sur l’opportunité de distribuer le résultat, discussion qui exprime un choix entre le court terme – on distribue – et le long terme – on préserve l’avenir.

Si l’âge des sociétaires a été une ligne de clivage, Bruno Arasa a noté que l’adhésion au syndicat en constituait une autre : « Ceux qui étaient syndiqués sont rentrés plus facilement dans le jeu démocratique. » Une grande partie des sociétaires est membre du Syndicat des imprimeries parisiennes CGT. Alors que dans la majeure partie des reprises d’entreprises en SCOP, le taux de syndicalisation baisse, celui-ci est remonté à Hélio-Corbeil, traduisant sans doute le fait que pour les coopérateurs, l’existence de l’entreprise reste dépendante des rapports de force à l’intérieur de ce secteur et qu’il n’est pas question de se désolidariser de ses collègues.

L’avenir de cette SCOP s’inscrit dans le devenir de cette profession. Et dans ce contexte difficile, il est préférable de prendre en main son avenir avec comme objectif le maintien de son activité.

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