Accueil > Société | Par Jérôme Latta | 14 juin 2016

Hooliganisme à l’Euro : les autorités entre déni et irresponsabilité

Les graves événements de Marseille, ce week-end, ont marqué à la fois l’échec de la doctrine policière de gestion des supporters en même temps que le refus des pouvoirs publics d’assumer un commencement de responsabilité.

Vos réactions (6)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Alors que les incidents étaient devenus marginaux dans les grandes compétitions depuis… la Coupe du monde 1998 en France, le cauchemar hooligan a fait un retour fracassant dès le deuxième jour de l’Euro 2016. Le pire scénario imaginable, qui a immédiatement fait de la compétition une scène ultra-médiatisée pour les hooligans. Ce n’était donc pas des mouvements sociaux qu’il fallait craindre qu’ils « gâchent la fête » ou ternissent « l’image de la France » : la démonstration a été brutale elle aussi.

Les récents mois de mobilisations, émaillés de violences (y compris policières), ne pouvaient servir de préparation pour les forces de l’ordre. Celles-ci ont en effet passé l’essentiel de leur temps à se défendre elles-mêmes, parfois en pratiquant l’attaque. À Marseille, il leur fallait protéger des populations, ce dont elles ont perdu l’habitude, et gérer des supporters, ce qu’on leur a soigneusement évité de faire, cette saison, en multipliant les interdictions de déplacement pour les supporters de Ligue 1. Ces derniers sont pourtant en nombre bien inférieur à celui qu’accueille une compétition comme l’Euro, et présentent un risque très relatif en comparaison des hooligans susceptibles de se déplacer pour un tel événement.

Le "splendide isolement" des forces de l’ordre françaises

Cette saison, les ultras français avaient maintes fois ironisé, par banderoles interposées, sur ce qui attendait les autorités en juin. En préférant recourir à [un arsenal de mesures répressives et privatives de libertés complètement disproportionné à l’enjeu de sécurité publique, en renonçant à tout dialogue, elles ont renoncé à se former un tant soit peu sur le terrain. Et alors que tout le monde s’accordait à dire que le hooliganisme s’était éloigné des stades, des incidents graves se sont déroulés à l’intérieur même d’une tribune du Vélodrome, samedi soir, malgré leur caractère totalement prévisible compte tenu de ce qui avait précédé en ville et de ce qui se manifestait dans les gradins. Le fiasco pouvait difficilement être plus achevé.

[Lire aussi "Les supporters de football, cobayes du fichage et de la surveillance généralisée"]

La doctrine policière française du maintien de l’ordre est de plus en plus critiquée pour son évolution contraire à celle de la plupart des pays européens, qui optent pour la désescalade là où elle choisit la confrontation (lire "Un splendide isolement – Les politiques françaises du maintien de l’ordre"). Concernant la gestion spécifique des supporters, le sociologue Nicolas Hourcade avait parfaitement cerné les risques. Le 1er juin, il soulignait notamment l’inaptitude de la police française à adopter la stratégie de « profil bas » en vigueur ailleurs, ainsi que son impréparation : « En interdisant les déplacements de fans dès qu’un risque était annoncé, on n’a pas permis aux policiers de s’entraîner et de se forger des routines de travail ».

Absence de stratégie, doctrine à rebours

Son confrère Ludovic Lestrelin a fait les mêmes constats : « En France, la stratégie du maintien de l’ordre est fondée sur du renseignement, mais surtout sur la présence visible et massive, de la police, armée avec de l’équipement lourd, qui se veut dissuasive. On est sur du rapport de forces, et cela génère une dynamique négative ». Autre spécialiste, Sébastien Louis avait anticipé les conséquences de cette inadaptation, avant de dresser un constat accablant au lendemain des événements : non-intervention malgré le repérage précoce des hooligans russes, aucune interpellation par la suite. « J’ai vu une police apeurée, fatiguée, qui avait besoin d’une hiérarchie compétente ; ce qui n’a pas été le cas. Les tactiques policières pour lutter contre ces hooligans sont dépassées. (…) Cette situation est aussi le fruit d’une absence de stratégie de la part de la DNLH et de l’amalgame qui est fait entre supporteurs, ultras et hooligans ». (lire "La condamnation du supporteurisme se substitue à la lutte contre le hooliganisme")

Vendredi dernier, Geoff Pearson, un universitaire spécialiste de la question (il conseille la police britannique), présent à Marseille lors d’incidents entre des locaux et des supporters anglais dès le jeudi 9 juin, regrettait auprès du Guardian la disproportion de l’intervention policière : « Il y a une politique du tout ou rien dans la police française. Les policiers reculent et ne font rien jusqu’à ce que des incidents éclatent, avant d’utiliser une force disproportionnée ». Il disait ne pas comprendre pourquoi les forces de l’ordre françaises ne s’inspiraient pas des succès de leurs homologues à l’étranger, qui dialoguent pour poser des limites à ne pas franchir.

"Pas de constat d’échec"

Les pouvoirs publics auraient pu, en bonne conscience de leurs lacunes et de leur impréparation, prendre des mesures préventives : déplacement du match ou de son horaire, dispositif de séparation des supporters… Ils ont préféré laisser leur inconséquence encourir des conséquences graves, que pour autant il n’est pas question, pour eux, d’assumer. Conformément à la culture de notre haute administration, bien qu’aculés devant leurs manquements, ils se sont livrés à un festival de déni de la réalité et de leurs responsabilités. Antoine Boutonnet, commissaire et chef de la Division nationale de lutte contre le hooliganisme (DNLH) : « Il n’y a pas de constat d’échec ». Pierre-Henry Brandet, porte-parole du ministère de l’Intérieur : « S’il y a un échec, c’est celui du football ». Patrick Kanner, ministre des Sports : « [le centre opérationnel départemental de la préfecture] a très correctement géré la situation ». Laurent Nunez, préfet de police de Marseille : « Les hooligans russes ne sont pas rentrés en France » ; « Je ne veux pas qu’on puisse dire que le dispositif n’était pas adapté ».

Les uns et les autres se sont – entre autres – défaussés sur l’absence de signalement des hooligans par leur pays d’origine, ou par la « suralcoolisation » des supporters, passant totalement à côté du problème. Leur incurie s’est avérée aussi structurelle que circonstancielle. Aucun n’envisagera de démissionner, aucun n’y sera contraint : après tout, leur ministre de tutelle Bernard Cazeneuve n’avait décelé « aucun faille » dans le dispositif antiterroriste en 2015.

Vos réactions (6)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • On est cependant certain de plusieurs choses :
    1. Aucun "hooligan" russe n’a été capturé. Or, il y en avait (puisque France Inter le dit !).
    2. Toutefois, ce sont bien les Russes (et eux seuls !) qui sont responsables du grabuge (puisque France Inter le dit !) ...
    3. Pire encore ... Aucun hooligan russe n’a été jugé ni condamné (ce qui est un scandale puisque France Inter le dit !).
    Par conséquent, le pouvoir socialiste est à la solde de Poutine ... (ça, je ne l’ai pas entendu, parce que France Inter est à la solde du pouvoir socialiste !).
    Hum !

    Jacques Heurtault Le 14 juin à 10:10
       
    • Bien sur que non, Hollande et le parti socialiste ne sont pas à la solde de Poutine.

      Dans l annexion de la Chrimée, la Syrie, Hollande à toujours été du coté du peuple, contre la Russie. Mistral, boycot et compagnie.

      Les seuls politiciens à la solde de Poutine en France sont Le Pen et Melenchon.

      Ne melangeons donc pas. Cecis dis impossible de répondre à votre commentaire, pour quels raisons n’ont ils pas été arrétés ?

      bdpif Le 14 juin à 11:20
  •  
  • Pour quelles raisons les hooligans russes n’ont-ils pas été arrêtés ?, demandez vous ... C’est peut-être parce qu’il n’y avait pas de hooligans russes ?
    Il ne vous a pas échappé, j’espère, que AUCUN hooligan russe n’a été arrêté ... Même pas un !
    J’émets une hypothèse (mais ce n’est qu’une hypothèse !). D’aucuns avaient peut-être intérêt à trouver un prétexte pour que l’on puisse envisager d’interdire aux sportifs russes de participer à l’Euro de football ? Malheureusement, à la suite d’un "léger" défaut de coordination, "on" n’a pas pu arrêter de vrais hooligans russes ... Fâcheux !
    Ne trouvez vous pas curieux que, à chaque fois que les Russes sont partie prenante d’une compétition sportive, "on" leur met des bâtons dans les roues ? Pareil lorsqu’ils sont impliqués dans une guerre. Tout se passe comme s’il fallait coûte que coûte détruire la Russie en tant qu’Etat, quel que soit son régime politique...

    Jacques Heurtault Le 14 juin à 16:57
  •  
  • Il faut vraiment être en proie à une paranoia mâtinée de poutinolâtrie pour nier la grande violence et l’organisation des hooligans russes... Il n’y en avait pas dites vous ? Vous me faites rire !

    PS : rien n’est fait pour détruire la Russie, elle le fait très bien toute seule

    Maurice Le 14 juin à 17:38
  •  
  • Dans un article http://www.uff.br/esportesociedade/... publié en 2008, N. Hourcade concluait :
    « Depuis la première loi, dite Alliot-Marie adoptée en 1993, les mesures prises pour lutter contre les débordements des supporters l’ont été sans réflexion préalable sur la nature exacte du phénomène et sans construction d’un dispositif global. En réaction à des incidents graves ou en prévision du Mondial 1998, les autorités ont progressivement accru les dispositifs répressifs en présentant l’interdiction de stade ou la dissolution des groupes violents comme des recettes miracles. Cette attitude pose plusieurs problèmes. En ne dissociant pas les types de supporters violents et les types d’incidents, les mesures ne sont pas forcément adaptées à la réalité des violences et peuvent parfois aggraver le mal. »

    8 années après, cette conclusion demeure pertinente, comme le souligne votre article.

    Ce qui interpelle, c’est le parallèle traçable entre le traitement des manifestations contre la loi travail et le traitement des incidents autour des stades. A la fois dans le vocabulaire, avec la présence systématique du "en marge de..." associé aux termes "violences" ou "affrontement", dans les catégorisations des acteurs ("les casseurs", "les hooligans") et la qualifications des actions et des situations ("guerre civile", "guérilla urbaine"), la sociologie de comptoir réalisée par un bon nombre de médias pour décrire les acteurs, leur motivations et les ressors de leurs actions ("suralcoolisation", "venus en découdre avec les forces de l’ordre", "des jeunes venus s’amuser").
    Le traitement médiatique des mouvements collectifs m’apparait largement convergent. Je pense qu’il serait même possible d’aller encore plus loin dans la comparaison, en disant que le traitement médiatique des blocages et des grèves dans les "secteurs clés" tels que les raffineries, les transports en communs et l’énergie a tout fait pour présenter les actions sous l’angle de la violence (illégitime, infondée, incompréhensible).

    L’article de Hourcade m’apparait très intéressant sur le propos. D’abord directement car il offre de précieux éclairages sur les populations étiquetées comme "violentes" dans et aux abords des stades, mais également indirectement, car il propose une manière exemplaire - me semble-t-il - pour traiter des mouvements et actions collectifs lorsque la violence y est présente.

    Je vous en conseille vivement la lecture en complément de l’article !

    Gaspard Le 14 juin à 19:48
  •  
  • J’étais jeune et punk dans les années 80, quand est apparu en Angleterre le mouvement hooligan, l’identification à une équipe "du quartier", les bagarres générales dans les stades.
    J’étais punk, on était plutôt anars et on jouait dans un groupe de musique punk rock.
    Au même moment un nouveau mouvement commençait à devenir à la mode ; les skinheads. Ceux que j’ai connu étaient souvent des anciens punks qui n’étaient pas encore des natio-fachos, ils se disaient souvent apolitiques, plutôt dans le trip BBB ; bière baise baston..
    Dans l’univers skin il fallait s’identifier à un club de foot, ici c’était le psg. J’en avais rien à foutre de leur délire viriliste, je détestais le foot depuis que j’avais vu des allemands se faire éclater dans la rue après le match de coupe du monde où Battiston s’était fait agresser par le gardien allemand. Je trouvais que c’était devenu un truc de beaufs violents et racistes et la musique qu’ils revendiquaient, la" oï"*, était vraiment trop limitée à mon avis… on s’est très vite éloignés des skins.
    Ce qui n’est pas un hasard c’est que le phénomène hooligan est arrivé exactement au moment ou en Angleterre Tatcher détruisait toute l’industrie minière, mettait des milliers de gens au chomedu, laissait des grévistes mourir en grève de la faim..
    Pour moi ça correspond exactement au détournement vers l’identitaire des classes ouvrières, les dominants préfèrent voir des jeunes se battre dans les stades, s’identifier à un maillot de club ou à des barbus afghans, que les voir prendre la carte d’un syndicat ou d’une orga politique progressiste.
    Tout les gens informés savaient ces hools "prolètaires" étaient encadrés par des personnes très bien intégrées socialement, des fils de bonne famille qui étudiaient le droit des affaires à la fac d’Assas.

    * le mythe des skins qui écoutent du reggae est une vaste blague en France, ici les "trojan" sont apparu bien plus tard, dans les années 90 pas en 69 comme à Londres ou il y a eu en effet une connexion avec la musique jamaicaine ska/ rocksteady. Et encore les skins anglais "originaux" ont lâché le Reggae dés qu’il a arrêté d’être juste festif et qu’il est devenu une vraie musique rebelle.

    Arnaud Le 15 juin à 09:53
  •