photo Adrien Gueydan
Accueil > Résistances | Par Caroline Châtelet | 26 avril 2016

Intermittents : l’Odéon est à eux

L’occupation du théâtre de l’Odéon par une quarantaine d’intermittents est un coup d’éclat symbolique dans la négociation du régime de l’assurance chômage. Dialogue avec les occupants et reportage photo.

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« The World Is Yours ». La façade du Théâtre national de l’Odéon arbore depuis l’automne dernier une œuvre du plasticien Claude Lévêque reprenant en néon la formule de Scarface, film mythique de Brian de Palma (1983) [1]. La phrase contient une ambiguïté – qui désigne ce "vous" ? – que l’on a pu mesurer depuis dimanche 24 avril au soir. Un groupe d’une cinquantaine de personnes rassemblant des intermittents, des précaires, des étudiants et des participants à Nuit debout ont en effet investi l’Odéon. Leur but : dénoncer les négociations en cours de l’assurance chômage, comme le projet de loi travail.

Dès leur arrivée, les occupants demandent à rester au minimum jusqu’à mardi, soit à la fin des négociations de la convention de l’assurance chômage qui réunit les partenaires sociaux (lire "Samuel Churin : « Manuel Valls a menti, les intermittents ne sont pas "sauvés" »"). Ils souhaitent également accéder à une salle afin d’y tenir une assemblée générale lundi soir. Mais le monde n’est pas à eux, et c’est bien cela que signifie le refus de la direction du théâtre comme du ministère de la Culture d’accéder à leur demande. Tout comme le drôle de lundi qui s’est déroulé place de l’Odéon.

Rassemblement paisible mais matraqué

Lundi soir a lieu à l’initiative de la CGT-spectacle et de la Coordination des intermittent(e)s et précaires d’Île-de-France un rassemblement. Il fait suite à un premier rendez-vous prévu à 17h devant le ministère du tavail, rue de Grenelle, où plus de trois cent personnes se retrouvent. Après avoir entendu un point sur les négociations en cours concernant l’assurance-chômage par un représentant de la CGT et un autre de FO, les présents sont partis en manifestation rejoindre l’Odéon.

Lorsque le cortège arrive devant le théâtre, d’autres manifestants sont déjà là. D’autres, encore, les rejoignent, venant de République notamment, le mouvement Nuit debout ayant décidé de délocaliser son assemblée générale de la place de la République à l’Odéon. Il y a là des artistes, des techniciens ou des personnels administratifs de structures culturelles, intermittents ou permanents, des étudiants, des membres d’Hôpital debout – aisément repérable à leur blouse blanche. D’autres personnes, encore, moins engagées mais se sentant tout aussi concernées. Parmi celles-ci, Bérangère, graphiste free-lance, présente « par solidarité :

« Nous subissons tous la précarité et toucher à ce régime spécifique d’indemnisation, c’est aussi fragiliser les autres secteurs professionnels. »

Paisible dans son ensemble, fait d’échanges au mégaphone entre la place et le balcon, ponctué de chants, de slogans et d’appels à ouvrir le théâtre, le rassemblement est attaqué avant 20h par les forces de l’ordre. Gaz lacrymogènes, coups de matraques, rues barrées et cernées de policiers, il s’agit de démembrer la manifestation et d’intimider. Un déploiement de force impressionnant, d’autant plus qu’aucun débordement n’est à déplorer.

Occupation maintenue

Si les attaques policières n’ont pas suffi pas à entamer la motivation d’une partie des présents, restés pour tenir l’assemblée générale et soutenir les occupants de l’Odéon, elles frappent par leur violence. Et par le fait qu’elles constituent l’unique réponse aux actions menées. Participant à la manifestation, Julien, metteur en scène, pointe l’un des paradoxes de la situation en relevant que « cette violence policière est d’autant plus désespérante qu’elle se produit devant l’un des six théâtres nationaux de France ». Et souligne la symbolique particulière du lieu :

« Nous sommes ici devant l’une des plus belles institutions françaises en termes d’histoire, de création artistique, de financement, et la direction de cette institution autorise, accepte ces violences. Le théâtre ne cesse de promouvoir "l’être ensemble", "le partage des points de vue", on sent ici directement l’inverse. »

Ce mardi soir, la situation n’a guère évolué : les occupants de l’Odéon demeurent dans le théâtre. Ravitaillés en nourriture, ils tiennent à rester là jusqu’à la fin des négociations de l’assurance chômage, interrompues lundi soir en soutien au mouvement, et qui doivent reprendre demain, mercredi. Ils ont rencontré ce mardi matin le directeur du théâtre Stéphane Braunschweig, à qui ils ont demandé, comme l’explique Claire, l’une des occupantes, d’ouvrir le théâtre :

« Nous demandons que la police arrête de gazer les personnes à l’extérieur, de pouvoir nous retrouver, pour travailler et souhaitons rester là jusqu’à la fin des négociations des annexes VIII et X. »

Si Stéphane Braunschweig a répondu qu’il en référerait à sa hiérarchie – le ministère de la Culture – le metteur en scène n’a pas officiellement répondu aux occupants qui lui demandaient de se positionner « personnellement », en tant qu’homme. En revanche, un communiqué paru en fin d’après-midi sur le site internet du théâtre annonce sa décision d’annuler la représentation de Phèdre(s) prévue le soir-même.

Les signes d’une convergence

Outre un nouveau rassemblement de soutien (à l’appel de la CIP IDF) pour 18h30 ce mardi devant l’Odéon, divers rendez-vous sont prévus en France, notamment lors de la journée interprofessionnelle de grèves et manifestations lancée pour le jeudi 28 avril. Mais peut-être d’autres actions sont-elles à attendre. D’abord car un appel à la grève générale et illimitée a été lancé à compter de ce jeudi 28, notamment par la CGT-spectacle. Ensuite parce que, mardi soir, une autre occupation était en cours à la Comédie française, après de nombreuses autres scènes en France [2].

Enfin car ce qui se met en place est peut-être un signe de la convergence tant évoquée à Nuit debout. Palpable dès l’assemblée générale des intermittents qui s’est tenue lundi 18 avril au Théâtre de la Ville, et au cours de laquelle des cheminots, des employés de la poste et divers représentants étudiants sont intervenus, cette convergence a aussi été appelée aussi de ses vœux par François Ruffin et ses acolytes lors du rassemblement à la Bourse du travail la semaine dernière.

Si seul l’avenir dira ce qu’il en adviendra, quelques mots de Claude Lévêque sur The World Is Yours éclairent le mouvement en cours et les enjeux qui le sous-tendent, de Nuit debout aux intermittents, de la négociation de la convention d’assurance-chômage à la loi sur le travail. Pour lui [Lire son interview par Daniel Loayza, ce slogan « est encore plus d’actualité dans le monde de ce grand homme de théâtre qu’est le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron ». Il précise ses intentions :

« J’ai trouvé drôle de l’amener jusqu’ici, en plein Paris, pour poser une question qui se déguise en affirmation : ce qu’on appelle le monde, et qui est en effet au singulier, est-il réservé aux élites des capitales ou est-ce qu’il est aussi l’affaire des autres, des gens qui passent ? »

Photos Adrien Gueydan.

Notes

[1Dans le film, la formule phrase apparaît deux fois. La première, l’ancien malfrat Antonio "Tony" Montana devenu grand gangster regarde dans le ciel passer un zeppelin publicitaire projetant la phrase, sur fond de musique lancinante signée Giorgio Moroder. La seconde, c’est lors de la scène finale : attaqué chez lui, Tony s’écrase, transpercé de balles, dans une fontaine. Au-dessus de celle-ci trône un globe terrestre arborant la fameuse devise. À travers la déchéance de Tony, cette deuxième citation révèle toute l’ambivalence de son énoncé.

[2Toulouse, (Théâtre national de Toulouse), Bordeaux (Théâtre national Bordeaux Aquitaine), Caen (Comédie de Caen), Montpellier (Humain trop humain), Lille (Théâtre du Nord).

Portfolio

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  • Solidarité avec les intermittents, solidarité avec le monde du travail, solidarité avec la révolte de la jeunesse
    CONVERGENCE DE TOUS CONTRE LE CAPITALISME

    TOMEI Ange Le 26 avril à 23:13
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