Accueil > Monde | Par Manuel Borras | 23 juin 2016

Italie : de quel "populisme" le Mouvement cinq étoiles est-il fait ?

Le M5S de Beppe Grillo a conquis Rome et Turin sans lever les ambiguïtés sur son idéologie : qualifié de populiste, antisystème voire xénophobe, le mouvement défend aussi des idées progressistes… Quel "changement" annonce son exercice du pouvoir ?

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« Cambiamo tutto »« changeons tout » – scandait Virginia Raggi, désormais maire de Rome, lors de la campagne municipale. Mais comment, et vers quoi ? Fondé en 2009 par l’humoriste Beppe Grillo et l’entrepreneur Gianroberto Casaleggio, le Mouvement cinq étoiles (M5S) vient de rafler, dimanche 19 juin, dix-neuf mairies lors d’élections municipales partielles, dont des victoires retentissantes, dans la capitale et à Turin, sur le Parti démocrate de Matteo Renzi. Vote de rejet parfois, de changement aussi, le bulletin M5S s’est répandu au sein d’un panorama d’électeurs extrêmement large. Cette dynamique ascendante, qui a aussi vu le M5S engranger 25,5% des voix aux élections générales de 2013, semble l’installer durablement dans le paysage politique transalpin.

Attention à l’emballement cependant : le taux de participation à ces élections municipales a été faible [1], et les candidats M5S ne se sont présentés qu’à 18% des scrutins. Quoi qu’il en soit, ces prises de pouvoir vont permettre d’observer par quelles politiques concrètes se traduit le programme national ambigu du M5S. Permettant par-là, peut-être, de le situer un peu plus clairement sur l’échiquier politique.

Mouvement "populiste" ou "transversal" ?

Si le M5S se fait essentiellement remarquer par son discours anti partis et anticorruption, ainsi que par son refus des idéologies, il dispose d’une réelle base programmatique… qui pioche dans des traditions politiques diverses. Le mouvement revendique un système de démocratie participative inspiré du modèle suisse. Ses cinq étoiles symbolisent les grands domaines d’action qu’il considère comme prioritaires : la gestion publique de l’eau, le "zéro déchets", les énergies renouvelables, les transports et l’Internet pour tous. Les revendications classables à gauche sont nombreuses : l’instauration d’un revenu minimum, l’écologie radicale, le refus du TTIP ou encore la limitation des mandats électoraux. Mais paradoxalement, les services publics sont remis en question de manière assez virulente.

À l’inverse, certaines orientations se caractérisent par « leur tendance à pencher vers la droite la plus extrême », selon le sociologue Marc Lazar, sur des thèmes comme l’immigration, le mariage gay ou la sortie de l’UE. Mais rien n’est vraiment clair. Sur l’immigration par exemple, Beppe Grillo invoque des motifs humanitaires pour réclamer une meilleure répartition de l’accueil des réfugiés en Europe [2].

La largeur de cette base programmatique, ainsi qu’un discours basé sur le "tous pourris" et le "ni de droite ni de gauche", permettent au M5S de ratisser large, en termes de voix mais aussi d’adhérents. En effet, courants issus de la gauche radicale, citoyens dépolitisés et sensibilités de droite se côtoient au sein d’un mouvement dont Internet est l’outil principal. Il en résulte, d’après Marc Lazar, « un mouvement très composite, très difficile à classer », souvent désigné péjorativement comme populiste. Pourtant, selon le politologue Roberto D’Alimonte, cité par Mediapart, « le terme de populisme n’est pas adapté » au Mouvement cinq étoiles, qui diffère « des autres partis [dits] populistes en Europe ». Il s’agit, en effet, d’un « mouvement politique transversal », « un mix d’éléments, le premier parti d’Internet. » Des aspects « qu’il ne faut pas sous-évaluer. »

À l’épreuve du pouvoir local

Populiste ou non, il semble qu’un programme aussi "consensuel" soit intenable quand il s’agit d’exercer le pouvoir, d’autant plus dans des villes de premier plan – par leur poids démographique, économique et politique. À Rome et Turin, les élus labellisés Cinque stelle vont devoir faire des choix politiques concrets.

À Rome, Virginia Raggi, jeune avocate élue avec 67% des voix, s’appuiera sur son programme dit des "Onze pas pour Rome", qui recoupe dans les grandes lignes les revendications grillistes. D’un côté, de nombreux projets que l’on pourrait aisément considérer comme progressistes : lutte contre la corruption, développement durable, investissements dans l’école publique et la culture, reconnexion des quartiers périphériques avec le centre. De l’autre, une obsession malsaine pour les migrants, avec notamment la proposition de démanteler « graduellement » les camps de Roms, directement associés à la « microcriminalité », et l’instauration d’un « recensement patrimonial approfondi pour chaque installation » de migrants.

Plus de cinq-cents kilomètres au nord-ouest, Chiara Appendino a pris la mairie de Turin à la surprise générale, avec 54% des voix. Son programme semble plus clairement progressiste que celui de Virginia Raggi, à la fois sur les plans social et économique. On y retrouve notamment des programmes de lutte contre la pauvreté, la xénophobie et les discriminations envers la communauté LGBT. Mais aussi des politiques pour l’emploi qui vont parfois puiser dans les concepts de l’économie sociale et solidaire – le "travail socialement utile", les monnaies alternatives... De plus, Appendino se positionne contre le projet de ligne à grande vitesse (TAV) Lyon-Turin, ce rejet constituant une des luttes les plus emblématiques de la gauche radicale régionale. À voir, donc, vers quoi tout cela évolue dans les prochains mois pour cette héritière de la grande bourgeoisie industrielle.

L’ambigu entre deux sièges

Malgré la relative diversité de programmes présentés par le M5S lors des élections municipales, la dimension ultra-centralisée de sa production idéologique et stratégique paraît demeurer la règle. Même si Beppe Grillo s’est officiellement mis en retrait en 2014, son site Internet continue d’héberger les textes et programmes du M5S [3]. Le pouvoir est confié à un directoire de cinq personnes dont le renommé Luigi Di Maio, Napolitain vice-président de la Chambre des députés. Cette direction entend imposer sa volonté à une base très hétéroclite et attachée à la démocratie horizontale, ce qui coince régulièrement. [4].

Des "purges" diverses ont eu lieu, occasionnant la rupture, volontaire ou forcée, de vingt-deux élus et de dizaines de militants en désaccord avec la ligne autoritaire de la direction. De plus, la signature d’un "contrat en dix points" a été imposée aux candidats M5S lors de la récente campagne municipale, menacés d’une amende de 150.000 euros en cas de non-respect des clauses du document. Une véritable « mise sous tutelle » selon le quotidien La Stampa.

Malgré les polémiques, les têtes pensantes du Mouvement cinq étoiles ont désormais les yeux rivés sur les prochaines échéances nationales. D’abord, le référendum d’octobre portant sur une réforme constitutionnelle, pour lequel Matteo Renzi s’est engagé à démissionner en cas de rejet de sa proposition. Ensuite, les prochaines élections générales de 2018. Beppe Grillo s’est même improvisé devin, dimanche, affirmant que le M5S « volerait haut jusqu’au gouvernement national ». Reste à savoir si les mandatures de Rome et Turin lui seront favorables, et combien de temps ce fonctionnement vertical et autoritaire restera viable. Le cas Chiara Appendino semble montrer qu’une certaine émancipation vis-à-vis de la direction est possible [5], et même souhaitée par une partie des membres du mouvement.

Notes

[160% au premier tour, 50,5% au deuxième.

[2Il propose notamment, via son site internet, la création d’un corridor humanitaire « afin d’éviter le trafic humain en méditerranée ».

[3Notamment celui de Virginia Raggi lors de sa campagne.

[4À titre d’exemple, la formation d’un groupe parlementaire européen en compagnie du parti anglais souverainiste UKIP a fait grincer des dents, provoquant plusieurs vagues de départ.

[5Elle a refusé de signer le fameux "contrat en dix points", et disposait elle de sa propre plate-forme Internet durant la campagne.

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  • Ce qu’on peut en tout cas remarquer, en ce jour de Brexit, c’est que le vote des Britanniques pourrait renforcer considérablement la dynamique électorale du M5Stelle lors des élections de novembre prochain.

    Les eurolâtres habituels font bien sûr la fine bouche à propos de ce parti "populiste" : pas grave, on s’asseoit sur leurs préjugés ! Pour toutes les nations d’Europe, l’urgence c’est de sortir du carcan bruxellois, qui ne profite à personne sauf - grassement - aux "économiques" et à l’économie allemande. N’en déplaise à Philippe Marlière...

    À bas Bruxelles, vive l’Europe des nations !

    hopfrog Le 24 juin à 13:16
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