Accueil > Résistances | Par Caroline Châtelet | 16 novembre 2016

J’ai soutenu la grève d’i-Télé. Et j’espère qu’ i-Télé verra les grèves autrement

Après 31 jours d’une grève exceptionnelle dans l’audiovisuel privé, la reprise du travail a été signée par les salariés de i-Télé, chaîne d’info du groupe Canal+ et de l’empire Bolloré. Lettre ouverte aux désormais ex-grévistes…

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Cher journaliste d’i-Télé,

Voilà, vous avez, tu as voté aujourd’hui la reprise du travail. S’accompagnant de l’annonce de vingt-cinq nouveaux départs de salariés, cette décision met fin à une grève de 31 jours, le mouvement le plus long connu par un média télévisuel privé. Si toutes tes demandes n’ont pas pu aboutir – ainsi de la contestation de la présence à l’antenne de Jean-Marc Morandini, mis en examen pour corruption de mineur –, certaines garantissant le libre exercice du métier de journalisme ont été validées.

Une charte éthique sera rédigée et un directeur de l’information délégué censé préserver l’indépendance de la rédaction sera nommé auprès de Serge Nedjar – Nedjar étant à la fois directeur de la chaîne (donc financier) et directeur de la rédaction, un cumul des postes problématique. Pour le reste, il semble que la direction soit restée sur sa ligne : faciliter les départs des salariés en désaccord avec son projet comme avec son fonctionnement, sorte de variante managériale de « La France, tu l’aimes ou tu la quittes ».

Alors, même si le succès est en demi-teinte, bravo. Sincèrement. Bravo pour ta mobilisation, mais aussi ta ténacité. On sait à quel point une grève longue ne se fait pas de gaité de cœur, fragilise financièrement. On conçoit également les dégâts irrémédiables qu’elle peut occasionner – lorsque le dissensus et la fracture sont tels, dans quelles conditions est-il encore possible de reprendre le travail, quel que soit l’aboutissement des négociations ?

Des vertus de la grève

Ceci étant, je t’avoue que l’objet initial de cette missive (qui traîne sur mon ordinateur depuis quelques jours) n’était pas la distribution de louanges ou d’encouragements. Il s’agissait plus, à partir de la situation de grève, de t’interpeller sur quelques points de langage. Les mots, oui, ceux qu’on choisit d’employer, l’usage qu’on en fait, les discours conscients et inconscients qu’ils construisent, les imaginaires qu’on installe à travers eux chez l’auditeur, le téléspectateur, le lecteur.

Mais plus les jours passaient, plus je me suis sentie gênée aux entournures, reprenant ma copie, évacuant les sarcasmes. Car initialement, il y avait des sarcasmes : imagine, une grève à i-Télé, chaîne tapant à longueur d’année sur les grévistes qui « prennent en otage ». i-Télé, dont la couverture médiatique de la mobilisation contre la loi travail, tout comme de Nuit debout, n’était pas des plus amènes à l’égard de ces mouvements. i-Télé qui caricature, construisant des schémas de lecture manichéens des mouvements sociaux…

Voilà que tout à coup la grève y devenait un outil de lutte, un moyen de pression légitime, autorisé, efficace. La preuve en est d’ailleurs la pelletée de soutiens – dont les noms là aussi poussent à la raillerie (Roselyne Bachelot en tête) – reçus de toute part. À moins qu’il n’y ait des bonnes et des mauvaises grèves et manifestations ?

Les mots sont importants

J’ai donc retiré les moqueries, par empathie, et par auto-persuasion. Parce qu’il est essentiel et important que des salariés s’opposent à la gestion autoritaire de leurs employeurs et que les journalistes puissent conserver leur indépendance face aux actionnaires des supports auxquels ils collaborent. Et puis, à i-Télé, comme partout, il n’y a pas que des journalistes aux salaires aussi confortables que leur position dans le champ médiatique, mais aussi des personnes en CDD, des pigistes – bref, des précaires.

Pourtant, et ironie à part, l’objet premier de cette bafouille demeure. Les mots sont importants et à l’heure de la reprise, on pourrait se mettre à rêver à un autre journalisme. Évitant les raccourcis, les mensonges, les facilités de discours. Se méfiant de la parole facile, des habitudes, des formules toutes faites, tellement usées qu’on oublie leur force de stigmatisation, d’exclusion, ou leur côté langue de bois. Rayant de son vocabulaire « crispation », « grogne », « otages », « durcissement » ou « essoufflement » – termes habituellement convoqués pour lors de mouvements de luttes discréditer les uns, valoriser les autres.

Un journalisme qui continue à se mobiliser quotidiennement, au sein de son journal, qui porte en la respectant la parole de tous, invisibles comme exclus. Un journalisme qui défend ses droits, certes, mais qui n’hésite pas à (se) rappeler aussi ses devoirs.

Sur le sujet, on recommandera le précieux lexique pour temps de grève et de manifestations d’Acrimed.

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  • Bravo à ces vrais journalistes,qui nous réconcilient(un peu)avec cette corporation,en grande partie vendue aux libéraux.Chez eux aussi,il y a des gens conscients et courageux. Pas que des roquets du capitalisme,surpayés par leurs maîtres, pour aboyer ce qu ils leur ordonnent de dire,à longueur de journée et d antenne.

    Malgré leur sale fric,les 9 milliardaires laveurs de cerveaux ne contrôlent pas tout.Un peu d espoir pour le peuple !

    Le Baron Hugues Le 17 novembre à 00:54
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  • ah mais carrément ! c’est vraiment bien les lettres ouvertes...

    bertrand Le 21 novembre à 20:54
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