Accueil > Idées | Entretien par Caroline Châtelet | 19 septembre 2016

Jean-Louis Comolli : « Il faut expliquer les images de Daesh »

Critique de cinéma, réalisateur, Jean-Louis Comolli signe Daesh le cinéma et la mort. Un essai passionnant, qui analyse l’usage de la vidéo et des images par Daesh, et ses conséquences. Entretien.

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Parmi les images les plus relayées et commentées produites par Daesh figurent sans aucun doute les vidéos de mises à mort. Pour autant, elles ne constituent qu’une infime part de la production audiovisuelle de l’État islamique, et à leurs côtés circulent des films de propagande (aux accents bucoliques) vantant les charmes d’une ville, d’un quartier ; ou des fictions (le plus connu étant Flams of War sorti en 2014), usant de tous les artifices des blockbusters américains.

Un étrange retournement, qui veut qu’Hollywood, outil culturel de l’impérialisme américain, se retrouve plagié pour servir un autre impérialisme, une autre propagande… Autour de cette bataille des images – et des vidéos de mises à mort – qui se déroule aujourd’hui au niveau mondial, rencontre avec Jean-Louis Comolli.

Regards. Quelle est la genèse de Daesh, le cinéma et la mort ?

Jean-Louis Comolli. Quand j’ai vu pour la première fois les petits films de Daesh où l’on égorge des prisonniers, j’ai été révolté, pas seulement par l’horreur du geste, mais par le fait que tout soit filmé – dès que Daesh tue quelqu’un, il le filme. L’unité de production de films créée par Daesh, Al-Hayat, dispose d’un matériel parfaitement moderne, sophistiqué, avec des ingénieurs très capables. Les films utilisent parfois des ralentis, des accélérés, des disparitions subites, ou des incrustations en fond de désert ou de paysages, etc. Des opérations d’égorgement réelles sont même d’abord simulées et répétées. Divers éléments rhétoriques du spectacle hollywoodien ont été recyclés par Daesh et servent à agrémenter les films, classant certains d’entre eux dans la lignée du cinéma d’action.

« On dit que dans le Media Center d’Al-Hayat, une équipe de scénaristes se creuse la tête pour trouver de nouvelles formes d’exécution, pour renouveler les scénarios. »

Pour vous, le cinéma se situerait originellement du côté de la vie, et Daesh serait du côté de la mort…

Le cinéma a été mis au point par des inventeurs qui avaient pour obsession de reproduire le mouvement et ce faisant, de reproduire et représenter la vie – l’analogie entre vie et mouvement étant presque automatique. Les images fabriquées vivant plus longtemps que les modèles, il se produit à travers elles une perpétuation particulière de la vie, ces images n’étant pas la vie en tant que telle. Tout le monde sait qu’au cinéma les morts vivent, et que lorsqu’il y a des morts dans un film d’action, c’est une fiction. Daesh a piétiné ce principe et le fait que le cinéma serve à filmer des exécutions m’est apparu comme scandaleux, un usage contre-nature.

L’Organisation de l’État islamique pousse loin sa conception de la mise en scène…

On dit que dans le Media Center d’Al-Hayat, une équipe de scénaristes se creuse la tête pour trouver de nouvelles formes d’exécution, pour renouveler les scénarios. Que la mort réelle devienne un jeu est une idée très angoissante. J’ai découvert également – par l’écrivain français Mathieu Riboulet – l’existence d’une vidéo (effectuée par quelqu’un qui espionne) dans laquelle on voit une répétition d’une mise à mort. Dans un studio extrêmement bien équipé avec des caméras, des projecteurs, des assistants qui circulent, on voit les préparatifs d’une exécution. À la première prise, le prisonnier se relève, et à la seconde on le tue vraiment. Il n’y a aucune construction de situation, c’est entièrement spectaculaire. Du coup, ce qui aurait pu apparaître comme un élément d’authenticité n’est pas présent. Même en regardant comment c’est fait, on ne peut plus savoir si à la deuxième prise la victime a vraiment été tuée ou si c’est encore une simulation. Le making-of ne dit pas plus de vérité que le film lui-même.

En même temps, le cinéma a très tôt documenté la mort ?

Oui, mais le cinéma l’a filmée toujours de façon extrêmement discrète, sans insister trop. Aujourd’hui les images de la guerre en Syrie nous montrent des villes dévastées, des bâtiments défoncés, etc., mais peu de cadavres, du moins pas autant que dans la réalité, comme si il y avait une certaine gêne à filmer la mort. Arrivant toujours après, le documentaire ne filme pas la mise à mort, mais la mort, et dans les fictions, c’est le simulacre de la mort qui est organisé. Mais du point de vue du spectateur – à partir duquel j’essaie de comprendre le cinéma – une mort simulée n’est pas différentiable d’une mort réelle. Il est difficile de distinguer avec les seuls moyens du regard le vrai du faux. Il faut trouver des astuces de mise en scène, des stratagèmes, des rhétoriques qu’on ne puisse pas mettre en doute.

« Contrairement à Al-Qaida, Daesh ne tue en vidéo que des musulmans et sans réclamer d’argent. La logique n’est pas une logique de chantage, mais de terreur. »

Daesh ne s’embarrasse pas de telles considérations ?

Dans le cas de Daesh, il n’y a aucune mise en scène complexe : il y a le bourreau, devant lui se trouve la victime et le spectateur, en enfilade l’un de l’autre. Le spectateur est confronté à la vision directe de la chose et c’est à lui de décider si c’est vrai ou pas. L’erreur grave de Daesh est de ne pas avoir inséré ces éléments dans un embryon d’histoire. Pour des raisons liées uniquement au spectaculaire, ils se centrent sur l’horreur mais ne donner que l’horreur à voir fait qu’il manque la fiction. Et s’il manque la fiction, il manque la vérité. C’est à travers un récit, une histoire quelconque – vraie ou fausse, peu importe – qu’on va croire que telle situation, tel geste, sont justes ou pas. Jusqu’à ce jour, les stratèges de Daesh n’ont pas compris cela.

Vous évoquez dans votre ouvrage les productions d’Al-Qaida. Entre les films d’Al-Qaida et Daesh, qu’est-ce qui change ?

Dans Al-Qaida par l’image : La prophétie du martyre [1], Abdelasiem El Difraoui analyse l’ensemble de l’iconographie d’Al-Qaida, des génériques aux drapeaux en passant par les emblèmes et les uniformes. Il note qu’il y a peu d’exécutions filmées et que celles-ci concernent presque exclusivement des occidentaux (européens, américains) considérés comme des espions ou des otages. Dans sa démarche, Daesh fait un saut de côté important : ils ne tuent en vidéo que des musulmans et sans réclamer d’argent. La logique de Dach n’est pas une logique de chantage, mais de terreur.

Les destinataires de ces vidéos d’exécutions ne seraient pas les mêmes ?

Al-Qaida luttant contre l’Amérique, le destinataire d’Al-Qaida était l’Occident américain, alors que Daesh lutte pour la vraie foi, ce qui est fort différent. Les occidentaux sont d’entrée de jeu exclus. Ou ils se convertissent et vont lutter avec Daesh, ou alors on fait comme s’ils n’existaient pas et on tue à l’aveuglette lors d’attentats. Dans les films de Daesh, il n’y a que des musulmans, considérés comme de "mauvais" musulmans. Avec le côté négatif du numérique, qui est que ces images sont immédiatement utilisables et diffusables, elles sont relayées sur YouTube et sur nombre de chaînes de télévision arabophones. Lorsqu’elles le sont sur des chaînes américaines ou européennes, elles sont censurées. D’ailleurs, on rejoint ici une vraie question esthético-philosophique : la censure désigne autant qu’elle cache. Si je mets une barre noire sur le visage du condamné à mort, je le condamne à mort… Cette duplicité de la censure fait que la question est insoluble. Si on ne montre pas, on censure, si on montre en cachant une partie des choses, on montre qu’on a caché une partie des choses… Le libre exercice de la critique est empêché.

« Je me méfie beaucoup de ces images qui "font le tour du monde", car elles ne le font pas toutes seules. »

Votre position par rapport à ces images serait donc, puisqu’elles existent, de les regarder et les analyser ?

Il faut les décortiquer, les introduire, les expliquer. Après je comprends très bien qu’on puisse ne pas supporter ces images, chaque spectateur a sa conception de la dignité, décide d’accepter de voir ou pas. Je suis contre filmer des scènes de torture en fiction, car le spectateur se projette dans la chose, il est impliqué et participe à la fois du bourreau et de la victime. C’est insupportable et inacceptable. Mais quand ce n’est pas de la fiction, c’est plus grave, car dans le désir de voir, il y a la possible émergence d’une part perverse qui susciterait du plaisir à voir plutôt ça qu’autre chose. Plutôt la chair en décomposition que la chair normale, la violence que la non-violence.

Les films de Daesh nous soumettent à de tels défis ?

Ils soulèvent toutes ces questions, et c’est pour cela qu’il ne s’agit pas seulement de cinéma, ou alors de cinéma au sens large : qu’est-ce qui est visible, qu’est-ce qui ne l’est pas ? Qu’est-ce qu’on voit ? On me dit parfois que je fais de l’anthropologie, pas de la critique. Mais si la critique de cinéma ne fait pas d’anthropologie, à quoi sert-elle ? Le problème que nous vivons aujourd’hui est : pourquoi y a-t-il du cinéma plutôt qu’autre chose ? Parce qu’il touche au visible, et nous vivons – malheureusement – dans une société du spectacle, où le visible a une importance beaucoup plus grande que dans les sociétés antérieures.

Vous dites « ce n’est pas une guerre de contenus, mais de formes ». De diffusion, également ?

Oui, mais la diffusion est une question de pouvoir, au cinéma comme en télévision. Seuls les pouvoirs sont en mesure de diffuser des images à l’ensemble ou une partie du monde. C’est un effet de la mondialisation, cela suppose que derrière les images de Daesh, il y a certaines chaînes – qataris, yéménites, etc. – qui les font exister à cette échelle. C’est forcément ambivalent, car montrer c’est aussi vouloir convaincre, persuader et il y a dans ce "vouloir" une implication propagandiste. Je me méfie beaucoup de ces images qui "font le tour du monde", car elles ne le font pas toutes seules.

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Daesh, le cinéma et la mort, Jean-Louis Comolli, éditions Verdier, 13,5 euros.

Notes

[1Al-Qaida par l’image : La prophétie du martyre, d’Abdelasiem El Difraoui, P.U.F., 2013.

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