photo cc Blandine Le Cain
Accueil > Idées | Entretien par Marion Rousset | 23 février 2017

Joël Gombin : « Personne n’a réussi à s’attacher durablement les électeurs du FN en allant sur son terrain »

La rhétorique xénophobe a significativement évolué au cours des dernières décennies. Mais si elle a permis au Front national de fédérer les catégories populaires contre le multiculturalisme, le “populisme” comporte des risques pour les autres partis.

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Chercheur français en sciences politiques, spécialiste du vote Front national, Joël Gombin est l’auteur de Le Front national. Faut-il avoir peur de l’avenir ? (éd. Eyrolles, 2016).

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Regards. Le racisme est-il devenu un gage d’audience, comme semble le prouver le succès actuel du Front national ?

Joël Gombin. Tout dépend ce qu’on met derrière le terme de racisme. Aujourd’hui, le Front national refuse cette appellation et se garde bien de tenir tout propos renvoyant à une hiérarchisation des races humaines. Une telle recomposition idéologique a été entamée à partir des années 1970 par la Nouvelle droite : celle-ci propose alors une approche d’ordre ethnoculturel s’appuyant sur l’idée qu’il existerait des ensembles culturels homogènes dont il faudrait maintenir la pureté. D’où une opposition stricte à toute forme de métissage ou de multiculturalisme, considérés comme une menace pour la “biodiversité culturelle”. Désormais, le clivage qui traverse les pays occidentaux n’est donc plus entre racistes et antiracistes, mais entre partisans et adversaires du multiculturalisme.

« La politisation des questions d’identité, d’immigration, d’insécurité remonte aux années 1980, mais on assiste à un basculement à partir de 1995 : de bourgeois, le vote FN devient populaire. »

Cependant, la rhétorique politique de l’extrême droite repose bien sur le rejet de l’autre. Quelle est son efficacité ?

Officiellement, le FN n’oppose que les Français aux étrangers, mais derrière ces discours, il établit en effet la centralité d’un groupe ethnoculturel. D’où le rapport à l’islam de Marine Le Pen, qui a comparé les prières de rue à l’occupation allemande, et mené la promotion d’une France laïque et… chrétienne. Après, je ne pense pas que les Français d’aujourd’hui soient plus ethnocentristes que ceux d’il y a trente ou quarante ans. En revanche, le FN propose une offre politique particulièrement ajustée à ces représentations collectives et il en tire des bénéfices politiques.

Avant d’attirer les ouvriers, vous expliquez que le FN séduisait la bourgeoisie de droite. Pourquoi les discours xénophobes sont-ils devenus populaires ?

La politisation des questions d’identité, d’immigration, d’insécurité remonte aux années 1980, mais on assiste à un basculement à partir de 1995 : de bourgeois, le vote FN devient populaire. Il a suivi la même trajectoire que celle décrite par Pierre Bourdieu pour certains produits culturels qui commencent leur parcours dans les classes supérieures, avant que les classes populaires ne s’en emparent. Ce phénomène d’appropriation s’est accompagné d’une volonté de distinction des catégories plus élevées, qui se sont éloignées de pratiques qui étaient les leurs à l’origine. Le vote FN a suivi un peu le même chemin. À mesure qu’il progresse dans l’électorat en général et populaire en particulier, il perd du terrain dans les classes supérieures.

« Il existe une grande résonnance entre le discours ethnocentriste et un discours populiste, anti-élite et anti-système. »

La défiance actuelle par rapport aux élites alimente-telle les discours xénophobes ?

Oui, il existe une grande résonnance entre le discours ethnocentriste et un discours populiste, anti-élite et anti-système. La préservation des identités ethnoculturelles s’oppose à la promotion du multiculturalisme portée par une partie des élites depuis les années 1980-1990. Ce discours va de pair avec le mythe de grandes puissances mondiales suspectées de vouloir établir leur domination au prix de la dissolution des identités nationales ou culturelles. Ce registre conspirationniste, marqué par l’idée d’un complot de l’impérialisme judéo-américain, permet de tisser des liens avec les discours historiques de l’extrême droite qui, à la fin du XIXe siècle, dénonçait déjà une domination juive cosmopolite ou judéo-protestante.

La stratégie du FN a donné des idées à d’autres acteurs politiques… Est-ce payant ?

Dès lors que les enjeux identitaires et culturels occupent une place importante dans les préoccupations d’un nombre croissant d’électeurs, beaucoup considèrent qu’ils ont intérêt à s’en saisir. Mais personne n’a réussi à s’attacher durablement les électeurs du FN en allant sur son terrain. Cette stratégie est donc limitée et peut même être coûteuse pour un dirigeant de gauche. Cela n’empêche pas Laurent Bouvet, dont les théories traversent le courant de la Gauche populaire, d’expliquer l’échec de la gauche par le fait qu’elle n’aborde pas les questions qui sont au cœur des interrogations populaires. Ce n’est pas le PS qui aurait échoué, c’est le peuple qui serait devenu populiste. Et aller sur ce terrain serait donc le seul moyen d’espérer le reconquérir ! C’est aussi, en un sens, le discours de Jean-Luc Mélenchon.

« On est obligé de s’interroger sur les ressorts idéologiques de tels discours. Pour connaître un succès aussi large, il faut qu’ils rencontrent une demande. »

Le populisme n’est pas forcément synonyme de xénophobie…

Bien sûr qu’être populiste ne signifie pas être ethnocentriste. Mais cette rhétorique suppose de poser une définition de ce qu’est le peuple, et c’est dans cette opération de clôture que réside la potentialité d’une dérive ethnocentriste du populisme. Car si le populisme repose en théorie sur l’opposition entre la pureté du peuple et la corruption de ceux qui l’ont trahi, très souvent il fait une place à un “mauvais” peuple qui nuirait au “bon”.

C’est grâce à son site Égalité et réconciliation que l’essayiste Alain Soral s’est fait connaître. Quel rôle joue Internet dans la diffusion de telles idées ?

Les reconfigurations du marché de l’information liées à l’émergence d’Internet ont de l’importance. Pour autant, Soral ou Dieudonné font plusieurs millions de vues alors que des tas de vidéos YouTube ne sont vues que par dix personnes. On est donc bien obligé de s’interroger sur les ressorts idéologiques de tels discours qui ne sont jamais portés par leur propre force. Pour connaître un succès aussi large, il faut qu’ils rencontrent une demande.

Et un vide du côté des alternatives ?

Force est de constater que la capacité à produire des récits du monde qui donnent sens à l’expérience quotidienne des individus est aujourd’hui du côté des droites extrêmes, et pas tellement des gauches alternatives.

Extrait du dossier du numéro d’hiver de Regards, actuellement en kiosque.

Le Front national. Faut-il avoir peur de l’avenir ?, de Joël Gombin, éd. Eyrolles, 16 euros.

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Vos réactions

  • Joël Gombin contribue à l’excellent site Fragments sur les Temps Présents ("FTP"). Autre contributeur de ce site : Nicolas Lebourg, Docteur en Histoire, membre de l’Observatoire des Radicalités Politiques (ORAP, Fondation Jean Jaurès). Voici une de ses conférences donnée à Nice suite à la sortie de son livre " Lettre aux Français qui croient que 5 ans d’extrême droite remettraient la France debout" et qui peut-être un complément à l’itw de J. Gombin :
    Sur Youtube :
    "Conférence complète (51mn) de Nicolas Lebourg le 29 sept 2016 à Nice : Les extrêmes droites "
    (ça commence à 5:43)

    Durruti Le 23 février à 14:07
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  • Tant qu’on qualifiera le FN de populiste on aura bien du mal à le défaire !

    Monsieur HR Le 23 février à 15:02
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  • Populisme ou enfumage (comme l’apiculteur neutralise les abeilles pour voler leur miel) : L’histoire abonde d’exemples de populistes . de l’Antiquité gréco-romaine esclavagiste , en passant par les temps modernes féodaux pré-capitalistes, jusqu’à nos jours de capitalisme sauvage mondialisé , sont apparus en temps de crise , des Catilina, des condottiere, des duce, des fûhrer , de véritables imposteurs, tirant profit de la détresse et/ ou de la colère des masses pour se hisser grâce à celles-ci jusqu’au pouvoir et pour ensuite les tenir en laisse et les contraindre à subir la domination des puissants.

    Le 20e siècle , avec le fascisme mussolinien et le nazisme hitérien, mais pas seulement, avant d’entraîner le monde vers la catastrophe, n’aurait donc pas servi de leçon apparemment ? Ou plutôt si, à notre époque, le populisme est toujours considéré par les classes dirigeantes comme un moyen politique d’échapper à leurs responsabilités dans cette crise du capitalisme de plus d e 30 ans. c’est une sorte d’échappatoire bien commode qui leur permet, à l’abri derrière des démagogues, de soustraire leur système de gouvernance économique et sociale à la vindicte populaire en la détournant vers des boucs émissaires et des impasses. le populisme est une arme politique de temps de crise ...et d e lutte des classes pour prévenir une révolution toujours possible..

    Georges Damien Le 24 février à 20:57
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  • « Personne n’a réussi à s’attacher durablement les électeurs du FN en allant sur son terrain »

    Alors arrête JLM !

    Durruti Le 26 février à 20:17
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  • bonjour
    Je me souviens, d’une campagne national du PCF a l’époque de G Marchais, pour expliquer que Jean marie Le Pen était un milliardaire ;le PCF espérant détruire l"image du FN , particulièrement vis a vis de l’électorat populaire. Des millions de tract furent imprimer....
    Je ne pense pas que cela a donner un résultat tangible.
    Je pense que l’électorat FN est complètement insensible a tout les discours et avertissements, et encore plus aux analyses , qu’il ne lit pas. Sur la richesse de multiples réactions interviennent(si j’était a sa place, je ferais la mêmes chose, ou l’attitude du servant par rapport au châtelains), il n’y a pas forcement jalousie. Alors que ces mêmes personne peuvent être jaloux de leurs voisins. On a trop tendance a raisonner en terme de classes simpliste , dans cette électorat l’analyse de classe n’existe pas.C’est surtout l’immigration qui est vue comme un danger, l’autre, l’étranger, est un danger potentiel, particulièrement s’il n’est pas de chez vous, s’il est différent.
    On vit entre soi, entre nous....Les riches vivent entre eux, les pauvres entres eux , mais pas de mélange. Les riches on ne les jalouse pas, mais le voisin immigrés oui....
    Sur l’électorat ouvrier, votant FN je reste très prudent, pour moi les analyses, sont faussés par l’abstention , très forte en milieux ouvrier et populaire, parfois 70%. Pour moi , on plaque mécaniquement des analyses, style Libération, à une époque...regardé , voici une banlieue rouge, dans les années 1960/1970, elle voté PCF a 70% ; maintenant en 2000 , elle vote FN a 70%...
    Alors que le contexte sociologique a complètement changer.
    Qui habite ces banlieue dorénavant ?, Horreur, diront certains , c’est des immigrés , qui sont Musulmans , des banlieues vertes !!??. les ouvriers ne se sont-ils pas déplacer, à la périphérie (voir analyses de Guilly) La France périphérique .
    Plus des tas de questions , que sont, qui sont, les ouvriers a notre époque, et combien. Classes populaire ne veut rien dire.
    Pour le reste je pense qu’il y a beaucoup de naïveté , et de manque d’analyse de classes, et de ce qu’est le capitalisme néo-libéral, et sur les conséquence de la mondialisation (dans votre article) "les grandes puissances suspectés de vouloir établir leur dominations, à tout prix...." AH Bon !!, elles ne cherche pas a établir leur domination ?. Le Capital n’existe pas, ni le capitalisme, ni la rivalité, entre ces puissances capitalistes. Alors pourquoi tant de problèmes et de conflits de part le monde ?!. Donc avec ses conséquences la déstructuration des sociètès,du tissu national, régionale, locale , et cela partout.
    Il n’y a pas forcement complôt, mais logique, dynamique.
    Pour moi le conspirationnisme, ce n’est pas de constater que les puissants se réunissent , s’organisent, se rencontrent en sociétés discrètes, club de réflexion ; think thank (style bildeberg, trilatérale, Davos ou autres), ils l’ont toujours fait.
    Cela pour influencer le cours des choses dans leurs intérêts.
    Non, pour moi le danger de ces analyses complôtistes, conspirationnistes, c’est de ne pas raisonner en terme d’analyses de classes, de capitalisme. C’est de voir par exemple la Banque, la Finance, qui dirige en coulisse, et aussitôt de dire, mais derrière la banque il y a le juif, le noir, ou le petit homme vert, ou les illuminati... On détournent donc les gens de la vrai cible les capitalistes. Au lieue de dire la mondialisation c’est les conséquences du capitalisme, les gens comme Soral disent, non, c’est les banques et derriéres les banques c’est les sociètés secrètes, et derrières encore les juifs ou d’autres.
    Ils personnifie le problème.

    bob Le 16 mars à 10:52
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