photo Célia Pernot
Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 24 mai 2016

Joël Pommerat : le théâtre, la coopérative et la Révolution

En mettant en scène la Révolution de 1789, Joël Pommerat confronte sa conception “coopérative” du théâtre à l’effervescence des insurrections populaires. Et le grand vainqueur des Molières 2016 s’inscrit en pleine actualité politique.

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Article extrait du numéro d’hiver 2016 de Regards – rubrique "Dans l’atelier". Photos Célia Pernot.

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« Je suis hébergé à deux pas de chez Liliane Bettencourt », sourit le metteur en scène Joël Pommerat. Chaque soir, il revit le soulèvement populaire de la Révolution française dans la salle du théâtre des Amandiers, aux côtés de ses comédiens. Et chaque matin, il se réveille dans une résidence privée de Neuilly-sur-Seine, commune très huppée de la banlieue Ouest, où il a élu domicile le temps que durent les représentations parisiennes de sa nouvelle création. Non pas qu’il ait choisi de poser ses bagages ici. Mais le pavillon qui devait lui servir de refuge provisoire, avant de regagner la province, s’est soudain mis à résonner de mille bruits de chantier. L’effroyable boucan a fait fuir ce quinquagénaire solitaire et pourtant très entouré.

Longiligne, il reçoit en tee-shirt – « Je ne serais pas sorti comme ça, mais le mal est fait » – dans un vaste salon presque vide. Tout juste agrémenté d’un canapé posé sur un sol carrelé, ainsi que d’une cheminée qui n’aura pas servi de l’hiver. Et n’aurait, de toutes façons, pas suffi à réchauffer l’ambiance immaculée de ce qui ressemble plus à un lieu de passage qu’à un foyer douillet.

Avec ce regard doux qu’il semble poser sur le monde, on l’imagine mal sortir de ses gonds, exhiber ses émotions, laisser parler ses tripes. Tout au plus le devine-t-on capable d’une tension sourde et rentrée, mâchoire serrée et regard distant. C’est pourtant le jaillissement d’une colère populaire puissante et créatrice qui l’a attiré dans le récit des événements de 1789. Les sensations fortes, c’est sur le plateau qu’il les convoque. Lui, concentré au milieu des gradins, garde son calme. Impassible à cinq jours de la première, bien que le travail n’ait pas l’air abouti, loin de là.

La démocratie qui s’invente

Ce 25 octobre, la troisième partie de Ça ira (1) Fin de Louis est encore en chantier. Les décors ne sont pas en place, contrairement à ce qu’il avait laissé entendre quelques jours plus tôt. La costumière est sans cesse appelée pour des ajustements de dernière minute. Des chaussures trop brillantes aux pieds d’une femme du peuple ou une veste trop grande : « On dirait un gentil monsieur qui va acheter son pain. » Quantité de détails qui contribuent à la justesse de l’ensemble restent à caler.

Plus surprenant, pour qui ne connaît pas les “méthodes” de Joël Pommerat, les comédiens tâtonnent et se questionnent. Face au député de Paris qui s’invite dans leur comité de quartier, ils cherchent le ton juste. Le metteur en scène les interrompt : « Stop, vous êtes trop gentils. Il y a de la fatigue, mais aussi de la réactivité. C’était très juste hier. Il faut travailler sur cette colère nerveuse, on est à un stade d’électricité maximum. Vous êtes à fleur de peau. On se demande quand la violence va déborder complètement ». Il insiste : « Ce n’est pas une réunion de propriétaires, c’est à un autre niveau ! » Et retourne à sa table, côté salle, où repose son nécessaire : lunettes, cahier, paquet de cigarettes, bouteille d’eau et téléphone. La scène reprend depuis le début. Applaudissements nourris à l’arrivée du député. Un comédien, dubitatif : « C’est bizarre d’applaudir ce mec qu’on considère comme un pourri ». La réponse suscite des rires entendus : « C’est un truc qui échappe, vous êtes contradictoires… Le théâtre, c’est pas ou blanc ou noir, c’est plus complexe que ça ».

Complexes, les questions que soulève cette épopée le sont. Doit-on sacrifier la liberté sur l’autel de l’ordre ou au contraire inscrire son principe dans la Constitution ? Rogner sur les fondamentaux pour répondre à l’urgence ? Peut-on représenter le peuple si l’on ne partage pas son langage ? S’exprimer sans être mandaté ? L’usage de la violence est-il un moyen légitime pour parvenir à ses fins ? Quatre heures et demi d’intenses débats idéologiques, qui virent à l’affrontement perpétuel, permettent de plonger au cœur du réacteur, dans l’usine démocratique qui tente alors de s’inventer. « Ce sont les racines de la démocratie qui sont interrogées. Cette archéologie des idéologies nées dans la douleur cherche à mettre en lumière comment on construit du commun, comment d’une crise politique peut naître quelque chose de nouveau, d’enthousiasmant, de porteur d’espoir », commente l’historien Guillaume Mazeau, spécialiste de la Révolution, qui accompagne le projet.

Faire table rase des mythologies

Le changement d’univers est frappant par rapport aux contes (Le Petit chaperon rouge, Pinocchio, Cendrillon) magnifiquement revisités par Joël Pommerat. La rupture esthétique, marquée par le retour à un rapport frontal entre la salle et la scène, réussie. « Depuis longtemps, je voulais trouver un sujet qui me permette de parler de manière directe de la question politique et idéologique. L’idée était de reconstituer des événements historiques passés pour parler du temps présent, bien entendu », reconnaît le metteur en scène. Cela ne fait pas de Ça ira (1) Fin de Louis un spectacle politique. Mais un travail qui parle de politique. Nuance. Les hommes politiques pétris de beaux idéaux peuvent ici se montrer lâches et cyniques. Les contre-révolutionnaires puissants et organisés. Et Louis XVI, dans son costume-cravate, est moins dépeint en ennemi juré qu’en réformateur balloté par son entourage, dont l’ultime réflexe sera de fuir. Et ainsi tenter d’échapper à la rage désenchantée de son peuple.

« Je suis déçue, déçue », s’émeut une femme déchirante, venue se plaindre devant l’Assemblée constituante de la pénurie alimentaire qui affame la capitale. « Joël ne voulait pas d’une pièce militante qui délivre un message au spectateur et le maintienne dans une position de passivité. Du coup, j’avais un peu peur au départ d’un théâtre neutre, mais je me suis rendu compte que ce spectacle était plus émancipateur qu’il n’y paraît », suggère Guillaume Mazeau. Alors que le 1789 d’Ariane Mnouchkine adoptait le point de vue du peuple, Joël Pommerat préfère jouer les funambules. Sa fresque incandescente chemine sur une corde tendue à l’extrême, parsemée de nœuds, toujours sur le point de rompre sans que l’on sache jamais quand cela se produira. Et c’est justement cette incertitude qui fascine. Cette manière de prendre le pouls de la Révolution, d’en explorer les vibrations plutôt que d’en décrire l’issue. « J’essaie d’adopter une position d’innocence artistique afin de ne pas me retrouver en situation de juger et de préjuger, de délivrer un avis définitif », souligne celui qui aime à se définir comme un “auteur de spectacles”.

Pour que le spectateur vive cette expérience comme s’il en était contemporain, il a fallu faire table rase des mythologies les plus éculées, oublier les noms de Robespierre et de Danton, éviter les épisodes trop attendus de la prise de la Bastille, de la fuite à Varenne ou de la guillotine. Et s’autoriser des transpositions et des infidélités, en plantant un décor exclusivement urbain et en montrant des femmes députées par exemple. La recherche préparatoire s’est déroulée sur plusieurs mois. « On a été vigilant à traduire cette histoire en langage contemporain, sans la tirer vers le présent. C’est un travail d’extrême précision, Joël peut être pointilleux au mot près », raconte Guillaume Mazeau. C’est là qu’en tant qu’historien, il a joué un rôle qui ne s’est pas résumé à l’habituelle fonction d’expert. S’il a donné des cours aux comédiens pendant les stages, il a aussi consolidé et validé les intuitions du metteur en scène. « J’ai commencé à travailler au processus de création en nourrissant les situations d’improvisation, j’allais chercher des documents qui pouvaient servir au comédien pour construire un paysage mental autour d’une idéologie recomposée », précise-t-il.

Utopie concrète et égalité salariale

Le refus du tranchant militant est-il le reflet d’un rapport au monde ? « En matière d’écriture et de théâtre, ce que je pense intimement n’a aucun intérêt », affirme Joël Pommerat. Mais dans la vraie vie, il se dit « plus engagé ». Sans appartenir à aucun parti politique, il assume des indignations citoyennes. « Dans la société, cette position d’innocence n’est pas tenable. Si on ne s’occupe pas de politique, c’est la politique qui s’occupe de nous. » L’été dernier, il a signé une pétition envoyée à Anne Hidalgo pour protester contre la situation sanitaire et sécuritaire des migrants à Paris. Et en 2012, il publiait en son nom propre une lettre ouverte pour défendre le théâtre Paris-Villette menacé de fermeture.

Mais ses idées, il les met moins au service de grandes causes qu’il ne les applique à petite échelle. Sa compagnie Louis Brouillard a ainsi été pensée comme une utopie concrète dans l’esprit des coopératives ouvrières – une référence qui l’inspire, quoi qu’il s’en écarte au moins sur deux points. D’abord parce que ce projet collectif, c’est lui seul qui l’a porté en 1990, et non un groupe. Ensuite parce qu’il revendique sans problème son rôle de chef : « Je ne prétends pas faire de la création collective, j’assume mes responsabilités de chef de l’organisation. Ma position de leader est assez classique, en ce sens ». L’organisation de cette microsociété l’est moins, en revanche. En effet, le salaire horaire est le même pour tous – costumière, administrateur, codirectrice, comédiens, metteur en scène… Ce qui conditionne le montant au bas de la fiche de paie à la fin du mois, ce n’est ni l’ancienneté ni le niveau de responsabilité, mais le temps consacré à la compagnie.

Pendant les répétitions, l’égalité salariale est parfaite, le revenu identique pour chacun. En amont et en aval, les calculs se compliquent. Car faute de ressources suffisantes pour embaucher du personnel supplémentaire, une partie de l’équipe croule sous la masse des tâches à accomplir. En conséquence, « les rémunérations de l’administrateur et de la codirectrice ont été réévaluées pour permettre à ces salariés permanents de gagner un minimum pour affronter la vie à Paris, se loger, se nourrir ». Si Joël Pommerat dirigeait un lieu subventionné, les caisses seraient plus remplies. Mais il refuse d’envisager cette option, trop attaché à son indépendance. C’est aussi son côté entier. « Je cherche à être au plus près de mes convictions sur le plan social. Je ne peux pas, d’un côté, être critique vis-à-vis de certaines hiérarchies en vigueur dans ce pays et, de l’autre, faire fonctionner le collectif dont je suis aux commandes sur le modèle d’une entreprise classique, suivant une logique purement économique. »

Un collectif sur le plateau

Au fil du temps, le projet de ce metteur en scène a évolué. Il ne dit plus qu’il travaillera avec les mêmes personnes jusqu’à ses vieux jours. Désireux de s’entourer de comédiens qu’il ne connaît pas, il organise ses stages dans lesquels il recrute. Reste que le collectif – dans cette version plus souple, moins durable – conserve pour lui son sens sur le plateau, comme dans la vie. C’est d’ailleurs toute l’histoire de Ça ira. Peu après les attentats de novembre, plusieurs observateurs ont remarqué l’attention particulière de la salle. Face au tremblement qui venait de surprendre Paris en son cœur, le besoin de se laisser traverser par des montagnes de questions était palpable, comme d’écouter reparler de politique et de se confronter à la complexité.

« Mise en abîme soudain vertigineuse », commentait la journaliste Valérie Lehoux dans Télérama, au lendemain de la représentation. Le mardi 17 novembre, quelques heures avant le grand soir, Guillaume Mazeau annonçait sur Facebook : « Tout à l’heure, la pièce Ça Ira (1) Fin de Louis va reprendre pour la première fois depuis vendredi. J’y emmène quatre-vingt cinq étudiants de la Sorbonne et de Sciences Po. Je n’ai absolument aucune idée de la manière dont ça va se passer. Ce que je sais, c’est que les questions qui y sont posées vont nous saisir au plus profond ». Car rien n’est jamais acquis – encore moins en ces temps troublés. Hier éclatait l’espoir fou des bâtisseurs qui érigent l’avenir, aujourd’hui surgit le désir de ressouder les morceaux d’une communauté en miettes pour surmonter la désolation.

« Quand des millions de gens découvrent la valeur du droit à l’expression politique, c’est un choc positif qui s’accompagne d’un sentiment d’euphorie. » Et maintenant ? « Nous sommes plutôt du côté du traumatique, du douloureux, mais c’est une émotion collective, compare Joël Pommerat. Les individus se retrouvent soudain liés les uns aux autres et ce lien rend visible le manque que la société éprouve d’un projet commun, d’un contrat social clair. Mais ce qui est très encourageant, c’est de savoir que la volonté des individus peut avoir une efficacité. » Sous ses airs d’artiste mélancolique, s’allume une lueur aussi discrète qu’une lanterne dans la nuit.

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