Accueil > Economie | Par Joseph Stiglitz | 30 juin 2015

Joseph Stiglitz : « Je sais comment je voterais »

À son tour, le prix Nobel d’économie rejoint la cohorte de ses confrères qui trouvent absurde l’œuvre de destruction menée par les créanciers de la Grèce et déplorent le mal fait par l’Europe à la démocratie. Traduction.

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Pour des étrangers, le crescendo des querelles et des acrimonies au sein de l’Europe peut sembler être le résultat inévitable d’une amertume de fin de partie entre la Grèce et ses créanciers. En fait, les dirigeants européens commencent enfin à révéler la vraie nature du différend sur la dette, et la réponse n’est pas plaisante : il s’agit de pouvoir et de démocratie beaucoup plus que de monnaie et d’économie.

L’attaque de l’Europe contre la démocratie grecque

Bien sûr, l’économie-fondée sur le programme que la "Troïka" (la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international) a imposé à la Grèce il y a cinq ans a été catastrophique, avec une baisse de 25% du PIB du pays. Jamais une telle dépression n’a été aussi délibérée et n’a eu de telles conséquences catastrophiques : le taux de chômage des jeunes Grecs, par exemple, dépasse maintenant 60%.

Que la Troïka ait refusé d’accepter la moindre responsabilité dans tout cela, ou même d’admettre à quel point ses prévisions et ses modèles ont été mauvais est déjà ahurissant. Mais, que les dirigeants européens n’en ont rien appris est encore plus sidérant. La Troïka exige toujours que la Grèce atteigne un excédent budgétaire primaire (hors paiements d’intérêts) de 3,5% du PIB en 2018.

Les économistes du monde entier ont condamné cet objectif punitif, parce que cela entraînera inévitablement une récession encore plus profonde. En effet, même si la dette de la Grèce est restructurée delà de tout ce qu’on peut imaginer, le pays restera dans la dépression si les électeurs acceptent l’objectif de la Troïka soumis à référendum dimanche prochain.

Pour ce qui est de transformer un énorme déficit primaire en un excédent, peu de pays ont réalisé ce que les Grecs ont obtenu au cours des cinq dernières années. Et, bien que le coût en termes de souffrance humaine ait été extrêmement élevé, les récentes propositions du gouvernement grec montrent que celui-ci était prêt à faire une grande partie du chemin pour se rapprocher des exigences de ses créanciers.

Soyons clairs : pratiquement rien de l’énorme quantité d’argent prêté à la Grèce n’y est resté. Il a servi à payer des créanciers du secteur privé – y compris les banques allemandes et françaises. La Grèce n’en a reçu que des miettes, qu’elle a payées au prix fort pour préserver les systèmes bancaires de ces pays. Le FMI et les autres créanciers "officiels" n’ont pas besoin de l’argent qui est exigé. Normalement, l’argent reçu devrait être prêté à nouveau à la Grèce.

Mais, encore une fois, il ne s’agit pas d’argent. Il s’agit d’imposer des dates limites pour forcer la Grèce à se soumettre et à accepter l’inacceptable, c’est-à-dire non seulement des mesures d’austérité, mais d’autres politiques régressives et punitives.

Mais pourquoi l’Europe agit-elle ainsi ? Pourquoi les dirigeants de l’Union européenne s’opposent-ils au référendum et refusent même de prolonger de quelques jours la date limite du 30 juin pour le prochain versement de la Grèce au FMI ? Le problème de l’Europe c’est la démocratie.

En Janvier, les citoyens grecs ont voté pour un gouvernement qui s’est engagé à mettre fin à l’austérité. Le gouvernement aurait pu rejeter directement la proposition (de la Troika). Cela aurait été conforme à ses promesses de campagne électorale. Mais il a voulu que les Grecs puissent donner leur avis sur cette question, si critique pour le bien-être futur de leur pays.

L’antithèse de la démocratie

Ce souci de légitimité populaire est incompatible avec la politique de la zone euro, qui n’a jamais été un projet très démocratique. La plupart des gouvernements des pays membres n’ont pas recherché l’approbation de leur peuple lorsqu’ils ont confié leur souveraineté monétaire à la BCE. Lorsque la Suède l’a fait, les Suédois ont dit non. Ils ont compris que le chômage augmenterait si la politique monétaire du pays était déterminée par une banque centrale qui se concentre uniquement sur l’inflation (et aussi qu’il y aurait une attention insuffisante à la stabilité financière). L’économie allait souffrir, parce que le modèle économique sous-jacent de la zone euro a été fondé sur des relations de pouvoir qui désavantageait les travailleurs.

Et, bien sûr, ce à quoi nous assistons maintenant, seize ans après que la zone euro ait institutionnalisé de telles relations, est l’antithèse de la démocratie. Beaucoup de dirigeants européens veulent voir la fin du gouvernement de gauche du premier ministre Alexis Tsipras. Après tout, il est extrêmement gênant d’avoir en Grèce un gouvernement qui est si opposé aux types de politiques qui ont tant fait pour accroître les inégalités dans de nombreux pays avancés, et qui est autant attaché à la lutte contre la puissance débridée de la richesse. Ils semblent croire qu’ils peuvent éventuellement faire tomber le gouvernement grec par l’intimidation en acceptant un accord qui contredise son mandat.

Il est difficile de dire aux Grecs comment voter le 5 Juillet. Aucune des branches de l’alternative – l’approbation ou le rejet du mandat de la Troïka – ne sera facile. Les deux comportent des risques énormes. Un vote "oui" signifierait une dépression presque sans fin. Peut-être le pays épuisé – un pays qui aura vendu la totalité de ses actifs, et dont les jeunes talents auront émigré – pourrait enfin obtenir une annulation de la dette ; peut-être, s’étant ratatinée en "économie à revenu intermédiaire", la Grèce pourrait finalement être admise à obtenir l’assistance de la Banque mondiale. Tout cela pourrait se produire dans la prochaine décennie, ou peut-être dans la décennie suivante.

En revanche, un vote un vote "non" permettrait au moins que la Grèce, avec sa forte tradition démocratique, puisse reprendre en main son destin. Les Grecs pourraient avoir la possibilité de façonner un avenir qui, quoique peut-être pas aussi prospère que le passé, serait bien davantage rempli d’espoir que l’inadmissible torture actuelle.

Je sais comment je voterais.

29 juin 2015. Publié en anglais sur Project syndicate.org – traduction Bernard Marx

Lire aussi : Paul Krugman : « Je voterais "non" »

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Vos réactions

  • Si les Merkel, Lagarde et compagnie n’entendent pas ce discours, qu’ils s’expliquent ! Ce serait le moins en démocratie. Leurs diktats deviennent insupportables.

    Jean-Marie Le 30 juin 2015 à 14:45
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