Accueil > Société | Entretien par Caroline Châtelet | 7 avril 2017

Julien Brygo, Olivier Cyran : « La merdification du travail concerne la majorité des secteurs »

Avec leur livre Boulots de merde !, les journalistes Julien Brygo et Olivier Cyran élargissent la notion de Bullshit job et décrivent, au travers d’enquêtes sociales, un processus général de dévalorisation du travail.

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Bullshit job : détaillé en 2013 dans un article par David Graeber, anthropologue américain et figure de proue du mouvement Occupy Wall Street, le terme a depuis fait florès. S’intéressant aux secteurs des industries de service, administratifs, des ressources humaines ou encore du droit des affaires, l’enseignant à la London School of Economics désigne par là des emplois inutiles à la société, dépourvus de sens, générateurs d’un vif ennui et structurés par une inertie bureaucratique – quoique couronnés de salaires plus qu’honorables.

À lire l’ouvrage Boulots de merde ! Du cireur au trader – enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers des journalistes indépendants Julien Brygo (également réalisateur de films photographiques traitant des inégalités sociales – voir l’encadré en fin d’interview) et Olivier Cyran, on saisit certaines limites de la formule. Certes, la répercussion de l’article de David Graber est méritée, et son auteur interroge avec intelligence les questions de l’utilité sociale, comme de la nocivité des métiers. Mais en se cantonnant à l’étude de ces emplois valorisés, bien rémunérés, l’article occulte un contexte plus vaste.

Dans Boulots de merde !, en alternant entre enquêtes et recueils de témoignages, Julien Brygo et Olivier Cyran analysent et détaillent un large spectre d’activités : métiers déconsidérés depuis toujours (domesticité, nettoyage, livraisons, sécurité) ; métiers autrefois valorisés et dégradés aujourd’hui par la pression managériale (enseignement, soins, etc.) ; jusqu’à ces emplois un brin obscurs pour le commun des mortels (gestionnaires de patrimoine, conseillers en optimisation fiscale, etc.).

* * *

Regards. Quel a été le point de départ de votre ouvrage ?

En tant que journalistes, cela fait plusieurs années que nous nous penchons sur les questions du travail. Que ce soit lors de nos enquêtes, dans notre entourage, ou même personnellement (en recevant des demandes d’employeurs nous demandant de travailler sous le statut d’autoentrepreneur), nous avons constaté la dégradation des conditions de travail. Alors que cette dégradation touche la majorité des métiers, y compris ceux naturellement plutôt valorisés, le sujet est peu traité dans les grands médias, où le journalisme d’enquête sociale disparaît.

Comment vous êtes-vous inspirés de la notion de bullshit job ?

Partir de la définition de David Graeber du bullshit job était l’occasion de la questionner et d’élaborer la nôtre, en nous centrant notamment sur la question de l’utilité sociale. Si sa vision est intéressante, elle se restreint à un seul segment du monde du travail, alors que cette merdification concerne la grande majorité des secteurs. Ayant constaté, en le rencontrant, que sa méthodologie reposait sur la consultation de sites internet et de blogs, et ne comprenait aucun travail de terrain, nous avons conçu le livre comme une série d’enquêtes sociales.

« La majorité des candidats se positionnent comme les candidats du travail. Il faut de l’emploi pour l’emploi, sans s’interroger sur le sens qu’il y a derrière. »

Qu’est-ce que cette notion d’utilité sociale ?

Nous nous sommes appuyés sur une étude britannique publiée en 2009 par la New Economic Foundation. Trois chercheuses se sont essayé à quantifier la valeur sociale des métiers, à partir de la méthode du retour social sur investissement. Cela peut sembler saugrenu, mais s’avère intéressant par l’ordre de grandeur assez juste de l’utilité sociale créée. Par exemple, elles calculent qu’un agent de nettoyage en milieu hospitalier, en contribuant à la réduction des risques nosocomiaux, crée une valeur sociale de onze ou douze fois supérieure au très maigre salaire qu’il touche. Son travail pénible et extrêmement dur est éminemment utile à la collectivité. À l’inverse, le conseiller en défiscalisation, en privant la collectivité d’une partie de la collecte de l’impôt, détruit quarante-sept fois plus de valeur qu’il n’en crée.

Cela revient à inverser les représentations courantes…

Cette question de la corrélation inversée de l’utilité sociale et du montant de la paie n’est jamais soulevée dans les débats pour l’emploi. Le travail nous est présenté comme la valeur suprême – c’est assez sensible dans la campagne présidentielle, où la majorité des candidats se positionnent comme les candidats du travail. Il faut de l’emploi pour l’emploi, il faut absolument maintenir les gens en activité, sans s’interroger sur le sens qu’il y a derrière. Ce contexte se doublant d’un discours de plus en plus culpabilisant à l’égard des chômeurs, d’un contrôle social accentué vis-à-vis des allocataires de minimas sociaux, et d’une recrudescence des souffrances au travail, ce livre était aussi l’occasion de réhabiliter une critique radicale du travail. Mais nous n’avons pas de prétentions scientifiques ou sociologiques, nous tentons de débusquer les différents niveaux des boulots de merde.

Quels sont ces « différents niveaux » que le livre articule ?

Nous sommes partis des métiers qui nous semblaient avoir disparu et qui ressurgissent à la faveur de l’explosion des inégalités sociales. Fondés sur le recours à une main-d’œuvre affectée essentiellement à la tâche de confort des plus riches, ils relèvent de la grande servilité. Par exemple, les cireurs de chaussures – dont on pensait qu’ils n’existaient plus – réapparaissent et reçoivent même le soutien de l’économie sociale et solidaire (ESS), comme dans les Hauts-de-Seine. Dans ce département, où le vice-président du Conseil général chargé de l’économie sociale et solidaire n’était autre que Jean Sarkozy (fils de l’ancien chef de l’État), l’enseigne "Les Cireurs" a obtenu 50.000 euros au titre de l’aide à l’ESS. Cela alors que les cireurs sont contraints au statut d’autoentrepreneur par l’enseigne.

« S’interroger sur la réalité que recouvre le terme "boulots de merde" amène à s’intéresser à toutes sortes de champs. Des métiers auxquels on ne pense pas spontanément. »

Vous décrivez ensuite le processus inverse…

Oui, avec les métiers utiles mais devenus merdiques, du fait de l’envahissement de ces secteurs d’activité par la logique du privé : les postiers, les travailleurs hospitaliers, etc. Chez ces personnes naît une souffrance due à la perte de sens que leur métier avait auparavant. Nous évoquons notamment le CHU de Toulouse où quatre soignants se sont donnés la mort en 2016 – dont l’un sur son lieu de travail. Dans cet hôpital sont appliquées les théories du Lean Management, système d’organisation du travail inventé par le constructeur automobile Toyota.

Quel sens général prennent ces dévalorisations du travail ?

S’interroger sur la réalité que recouvre le terme "boulots de merde" amène par effet domino à s’intéresser à toutes sortes de champs. Des métiers auxquels on ne pense pas spontanément : gestionnaire de patrimoine, journaliste boursier, personnes vivant de l’optimisation fiscale, etc. Si ces emplois sont très bien rémunérés et socialement valorisés, ils participent des mécanismes de dégradation qui touchent le travail dans son ensemble, en ayant un intérêt à cette merdification, ou en l’alimentant.

Le choix de terminer l’ouvrage par le cas de Serge Reynaud, facteur à Marseille, ne semble pas anodin…

Il nous semblait bien synthétiser la problématique, puisque à La Poste sont concentrés la logique de contrats de travail précaires et pourris (qui désormais y pullulent) ; celle d’une gestion impitoyable, le Lean Management y étant aussi été appliqué ; et celle de la perte de sens de son métier. Serge Reynaud l’explique bien : un facteur ne fait pas ce travail par passion de glisser des plis dans des boîtes aux lettres. C’est l’acquisition de la connaissance d’un quartier, le contact avec les usagers, les services rendus à des personnes seules, âgées, malades, qui donnent du sens à ce métier. Des services qui sont aujourd’hui proposés sous une forme marchande… Cela nous permettait également de terminer sur une note combative, en évoquant des personnes qui luttent, même dos au mur et dans une situation qui n’a rien d’optimiste.

Son choix de témoigner de façon nominative signale aussi un refus de s’installer dans la peur…

Serge Reynaud est un personnage incroyable. Après, s’il faut développer des qualités d’héroïsme pour être encore en mesure de lutter, défendre ses droits et être solidaire avec ses collègues, cela pose problème. Chacun doit pouvoir exercer et défendre ses droits sans devenir un héros…

Boulots de merde ! Du cireur au trader – Enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers, de Julien Brygo et Olivier Cyran, éd. La Découverte, 18,50 euros.

Également réalisateur de films photographiques, le journaliste Julien Brygo a participé à 4 petits films contre le grand capital. Réunis dans un DVD (et projetés régulièrement en France), Profession domestique, Glasgow contre Glasgow (tous deux réalisés par Brygo), Rien à foutre et Dans la boîte (deux documentaires de Nina Faure) proposent des regards sur quatre problématiques sociales contemporaines, du développement de la domesticité aux inégalités sanitaires et sociales au sein d’une même ville, en passant par le monde de la distribution de prospectus.

4 Petits films contre le grand capital, Annie Gonzalez et C-P Productions, DVD.

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