photo cc Annette Bernhardt
Accueil > Environnement | Entretien par Jérôme Latta | 19 novembre 2015

Juliette Rousseau : « Le mouvement climatique ne va pas s’éteindre à Paris à cause de l’état d’urgence »

La coordinatrice de la Coalition Climat 21 regrette l’annulation des manifestations autour de la COP21, mais annonce d’autres formes de mobilisation, et insiste sur des enjeux qui dépassent l’événement.

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Le gouvernement a annoncé le maintien de la COP21, mais aussi l’annulation des manifestations publiques prévues à cette occasion, remettant en cause les mobilisations prévues de longue date par le mouvement climatique. Juliette Rousseau est coordinatrice de la Coalition Climat 21 qui regroupe 130 organisations internationales.

Regards. Comment réagissez-vous à l’annulation de la marche du 29 novembre et des mobilisations du 12 décembre ?

Juliette Rousseau. C’est un coup dur qui nous est porté puisque nous préparions ces mobilisations depuis un an et demi, que nous sentions l’engouement monter et espérions une très large participation – en particulier pour cette question du climat, qui est assez nouvelle en France, en termes de mobilisations. C’est d’autant plus difficile à vivre que le gouvernement nous a imposé ces interdictions sans envisager les alternatives que nous espérions : tout en sachant qu’un maintien dans les formes prévues serait difficile, nous imaginions que d’autres formules seraient possibles, dans un stade ou d’autres lieux.

« Nous allons imaginer des formes de mobilisation pour occuper Paris d’une autre façon »

Le gouvernement a fermé la porte à ces alternatives ?

Oui. Mais, nous ne renonçons pas à nous mobiliser. Cette mobilisation est internationale, pas seulement parisienne ni française. À ce jour, 2.172 activités sont prévues dans plus de 150 pays, ainsi que 27 marches dans les grandes capitales du monde entier. Que Paris marche ou non, des millions de personnes seront dans la rue les 28 et 29 novembre. Et de notre côté, dès aujourd’hui avec des militants et des artistes, nous allons imaginer des formes alternatives de mobilisation. Notamment en ligne, mais aussi avec des moyens symboliques et visuels pour occuper Paris d’une autre façon, pour s’insérer dans d’autres espaces. La volonté de mobiliser ne nous a pas abandonnés : il est de toute façon fondamental de refuser qu’une COP ne soit qu’un espace de négociation entre chef d’État et personnalités accréditées.

Le Sommet citoyen pour le climat, les 5 et 6 décembre à Montreuil, et la Zone d’action pour le climat, du 7 au 11 décembre au 104-Paris, sont-ils maintenus ?

Oui, ce sont des événements qui se déroulent "en intérieur". Nous ne pouvons pas organiser les manifestations de masse prévues, mais nous nous servirons de ces espaces de rencontre et d’organisation pour préparer les mobilisations de 2016 et des années à venir.

« Paris sera quand même une étape de plus dans la construction du mouvement climatique »

L’annulation de cette partie des événements prévus autour de la COP21 peut-elle avoir une influence négative sur l’issue des négociations, en desserrant la pression sur les négociateurs ?

Les négociations ne se jouent pas au moment de la COP, mais lors des discussions intermédiaires… S’il est important de produire des manifestations massives lors des événements pour exercer une pression, nous savons parfaitement – depuis le sommet de Copenhague qui avait été un échec malgré de telles mobilisations – que la crise climatique ne sera pas résolue par un sommet. Aussi nécessaires soient ces sommets, seuls espaces démocratiques ouverts aux petits pays les plus impactés, on en connaît les limites.

Vous ne craignez donc pas que les restrictions compromettent l’occasion d’étendre la conscience de l’urgence climatique dans l’opinion ?

Nous ferons tout pour que ce ne soit pas le cas. Pour nous, la perspective de mobiliser massivement à Paris s’inscrivait d’abord dans la nécessité d’aller toujours plus loin dans la construction d’un mouvement pour la justice climatique (lire aussi "Des énergies galvanisées contre le changement climatique"). C’était le sens de la marche de l’an dernier à New York, avec 400.000 personnes dans les rues, c’est celui des mouvements et des luttes contre les extractions pétrolières en Alaska, contre le pipeline Keystone entre le Canada et les États-Unis ou l’occupation d’une mine de charbon en Allemagne par 1.500 personnes. Ce mouvement extrêmement vivant s’incarne dans des campagnes internationales, dans des actions de désobéissance de masse. Il ne va pas s’éteindre aujourd’hui à Paris à cause de l’état d’urgence. La mobilisation aura lieu, certes autrement, mais Paris sera quand même une étape de plus dans la construction de ce mouvement.

« La crise climatique, passé un certain stade, ne nous permettra pas de vivre dans un monde pacifique »

Le risque n’est-il pas que l’attention médiatique soit cannibalisée par d’autres sujets ?

Nous n’avons jamais eu autant d’attention médiatique que depuis les attentats de vendredi… Des médias qui ne s’étaient jamais intéressés à la question nous appellent, dont beaucoup de médias internationaux.

Comment les événements vont-ils influer sur les débats autour de la COP ? Allez-vous insister sur la façon dont la question climatique est liée à celle des conflits actuels au Proche et Moyen-Orient ?

Il faut certainement que nos discours soient plus articulés sur ces aspects, mettent l’accent sur les liens entre géopolitique, énergie et climat. On sait que Daesh se finance avec le pétrole, que les liens que la France entretient avec l’Arabie Saoudite et d’autres pays producteurs sont éminemment liés à la question des énergies fossiles et du pétrole. Notre mouvement vise un monde libéré de la crise climatique, qui ne puise plus dans ses réserves fossiles et compte sur les énergies renouvelables. Quand l’autonomie énergétique sera assurée, une grande partie des conflits dans le monde ne pourra plus être abordée de la même manière. La crise climatique, passé un certain stade, ne nous permettra pas de vivre dans un monde pacifique.

À plus longue échéance, faudra-t-il repenser la forme des actions et des discours militants ?

Nous avons commencé à échanger avec nos partenaires américains, qui ont l’expérience de l’après-septembre 2001, sur les manières dont les mouvements sociaux peuvent continuer à exister, à revendiquer le droit de se mobiliser, à porter un discours critique dans un contexte de lutte contre le terrorisme, dans un contexte qui est celui d’une guerre. Nous sommes sans nul doute contraints de nous poser de telles questions.

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