Alexis Corbière, Jean-Luc Mélenchon et Jérôme Kerviel à la Fête de L'Humanité 2014
Accueil > Politique | Par Jérôme Latta | 5 octobre 2016

Kerviel : ni trader fou, ni égérie de gauche

La présence de Jérôme Kerviel au meeting de Nicolas Dupont-Aignan n’aurait pas dû étonner, estiment, à gauche, ceux qui ont épousé sa cause : ce sont sa trajectoire et son "affaire" qui ont une portée politique, pas sa personnalité.

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Pour un peu, Jérôme Kerviel serait comme Leonard Zelig, le personnage-caméléon du film de Woody Allen que l’on retrouve en toutes sortes de compagnies, qui se fond dans n’importe quel milieu. Sa présence, dimanche, au meeting de Nicolas Dupont-Aignan est en tout cas apparue contradictoire avec la proximité affichée jusqu’alors avec quelques représentants de la gauche mobilisée contre les dérives de la finance : à la Fête de L’Humanité 2014 avec Jean-Luc Mélenchon (« un homme qui m’a tenu la main au moment où j’étais le plus mal », avait déclaré l’intéressé) ou à l’université d’été 2015 des Verts à l’invitation de Julien Bayou.

C’est oublier que Kerviel s’était aussi (furtivement) entretenu en février 2014 avec le pape François qui, malgré le progressisme qu’on lui prête assez généreusement, n’émarge pas encore dans les rangs de l’ultra-gauche. De Rome, l’ex-courtier avait entamé « une marche contre la tyrannie des marchés » selon les termes de son avocat David Koubbi. De "Lève-toi et marche" à "Debout la France", il y a certes une logique, mais tout cela n’aide par à cerner un personnage dont la mise en scène peut parfois sembler opportuniste. Du moins si l’on exige de lui une cohérence politique dans le choix de ses apparitions.

La portée d’une trajectoire

L’incompréhension née de sa présence au rassemblement de La France debout procède plutôt d’un malentendu. « Il ne faut pas plaquer sur ce que fait Jérôme Kerviel le regard partisan d’une formation politique », assure Alexis Corbière, dont le lancement du livre Le piège des primaires avait eu lieu en présence de l’ex-trader, fin août. Soulignant que ce dernier n’a pas apporté son soutien à Nicolas Dupont-Aignan, le porte-parole de Jean-Luc Mélenchon estime qu’il « répond simplement aux invitations de ceux qui l’ont soutenu ». Même teneur dans les propos de Julien Bayou (EELV, auteur de Kerviel : une affaire d’État) :

« Jérôme Kerviel peut tout à fait se présenter à un meeting sans que cela exprime une préférence partisane. Il n’y aurait rien de surprenant à ce qu’il aille voir Yann Galut, Isabelle Attard, Georges Fenech ou Benoist Apparu, qui se sont tous intéressés à cette affaire ».

La portée du symbole Kerviel tiendrait plus du caractère singulier de sa trajectoire que sa personne, même si celle-ci a séduit quelques-uns de ceux qui ont épousé sa lutte. « J’ai beaucoup d’affection pour lui. C’est un type courageux et un honnête homme qui mérite qu’on se batte pour lui », estime Alexis Corbière :

« Il a énormément évolué depuis le moment où il œuvrait dans les soutes de ce système au sein duquel il était, selon ses propres termes, "une bonne gagneuse" pour la Société Générale ».

Pour le porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts, la chute de ce « bouc émissaire », de ce « repenti » est porteuse de sens et elle le fonde à « parler techniquement d’un système pourri reposant sur une spéculation qui n’apporte rien à l’économie réelle ».

« Un combat politique, pas partisan »

Car au-delà de la personne et de son parcours, qui lui permettent de témoigner des dérives du capitalisme financier, c’est de toute façon l’affaire à laquelle il est associé qui présente un intérêt politique. Alexis Corbière voit « quelque chose de paradigmatique dans cette histoire ». En clair :

« Son cas particulier a permis de démonter le fonctionnement et l’absurdité de ce système dans lequel le problème n’est pas tel ou tel trader, mais la finance elle-même ».

L’enjeu réside en particulier dans la restitution de la ristourne fiscale obtenue par la Société Générale quand elle défendait « la thèse du trader fou, brebis galeuse seule dans son coin ». Pour Julien Bayou, « Kerviel n’est certainement pas un lanceur d’alerte, mais il porte une cause qui rejoint l’intérêt du citoyen » :

« Il s’agit de récupérer les 2,2 milliards d’euros donnés à la banque quand elle se prétendait victime d’escroquerie, et de tirer les leçons de cette affaire pour réguler la finance ».

« Un combat hautement politique, mais nullement partisan », résume le militant écologiste. Héros d’une aventure qui a certes inspiré des fictions – le film L’Outsider et deux bandes dessinées [1] – Kerviel n’a donc pas l’étoffe d’une égérie militante. « On ne peut pas faire de Jérôme Kerviel une icône de la gauche radicale, seulement une icône du combat pour réguler la finance », conclut Julien Bayou.

Notes

[1Le Journal de Jérôme Kerviel en 2008 et cette année l’excellent Les Aventuriers de la finance perdue.

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