photo Kepa Etchandy
Accueil > Résistances | Par Jean Sébastien Mora | 18 décembre 2016

L’État contre la paix au Pays basque

Cinq personnes, dont des militants bien connus de la société civile, sont détenues après être intervenues dans une action de désarmement de l’ETA. Samedi à Bayonne, 3.000 personnes ont demandé leur libération à un État… qui semble avoir besoin de l’ETA.

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L’affaire a eu l’effet électrochoc au Pays basque, semant déjà le doute sur le tout nouveau ministre de l’Intérieur Bruno Le Roux. Dans la nuit du vendredi 18 décembre, à Louhossoa, dans une maison isolée du piémont basque, cinq « individus en relation avec l’organisation terroriste basque ETA » ont été interpellés lors d’une opération policière franco-espagnole.

Photos Kepa Etchandy.

Des figures militantes

L’avocat Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme, a même été un temps annoncé parmi les interpellés, alors qu’éclatait rapidement le caractère politique de l’affaire. Les inculpés sont des figures locales, toutes connues pour leur opposition à la stratégie de lutte armée de l’ETA. Mais surtout, en raison de leur engagement dans le syndicalisme agricole et le mouvement écologiste, leur influence rayonne bien au-delà du Pays basque. Le candidat écologiste à la présidence Yannick Jadot et la franco-américaine Susan George, présidente d’honneur d’ATTAC, ont demandé leur libération.

De manière totalement spontanée, dès le lendemain, une manifestation réunit alors environ 3.000 personnes dans les rues de Bayonne. Dans le cortège Frédérique Espagnac, sénatrice socialiste, pourtant très proche de François Hollande, confie :

« Ce sont des militants non violents engagés, pour la paix. Je leur apporte tout mon soutien ».

En effet, parmi ces personnes, on compte Jean-Noël Etcheverry, dit "Txetx", leader altermondialiste et écologiste, membre d’ATTAC et cofondateur d’Alternatiba, le mouvement environnemental créé en parallèle de la COP21 de Paris ; Michel Berhocoirigoin, fondateur de la Chambre d’agriculture alternative basque et ancien membre du bureau de la Confédération paysanne ; Michel Bergougnan, militant d’Iparretarak dans les années 80, viticulteur et ex-président de la coopérative des vins d’Irouléguy. Lors de l’intervention policière, ils étaient accompagnés par deux journalistes professionnels, Béatrice Molle-Haran, pour Mediabask, propriétaire de la maison où a eu lieu la perquisition, et Stéphane Etchegaray, vidéaste indépendant.

« Postures sécuritaires »

Au Pays Basque, tous bords confondus, l’immense majorité des acteurs politiques comprend qu’il y a des conditions à un processus de paix pérenne. En tête de manifestation, derrière la seule banderole, le maire Modem de Bayonne Jean-René Etchegaray se dit déconcerté par les dernières opérations policières, alors qu’ETA a déposé les armes depuis 2011 :

« Nous sommes traités avec mépris depuis cinq ans. Et aujourd’hui, tandis que la société civile s’organise pour suppléer la carence des États, les postures sécuritaires ont pris une dimension cynique totalement inacceptable ».

Les premières images de cette perquisition ont révélé la présence de perceuses sur colonnes destinées à traverser les armes afin de les rendre in-opérationnelles. D’après le quotidien en langue basque Berria, ce premier stock d’armes réparti dans dix caisses, représenterait 15% de l’arsenal d’ETA. « Je n’ai pas pu m’y rendre. Les policiers savaient tout de l’opération et de notre volonté d’enclencher de manière symbolique le processus de désarmement de l’ETA », a même déclaré Michel Tubiana.


Battant également le pavé, une vingtaine d’élus du Pays basque, notamment les deux députées PS Collette Capdevielle et Sylviane Allaux, ont alerté dans un communiqué l’État français sur « le manque d’implication des États français et espagnol dans le processus de désarmement ».

L’État refuse ses responsabilités

En effet, depuis 2011, la déclaration de cessez-le-feu permanent, l’arbitrage du processus de paix par le Groupe international de contact (GIC) et l’intervention de l’ex-secrétaire de l’ONU Kofi Annan, plusieurs tentatives ont été faites pour demander aux autorités françaises et espagnoles de déterminer les conditions matérielles dans lesquelles la totalité de l’arsenal du groupe terroriste devait être livré. Tentatives restées sans suite. Et en 2014, l’État français a même entravé le travail des cinq membres du GIC, dont l’expert juridique sud-africain Brian Currin et le Britannique Raymond Kendall, ancien secrétaire général d’Interpol, qui s’étaient pourtant fixé comme mission de faciliter les liens entre la Commission internationale de vérification du cessez-le-feu de l’ETA.

Aujourd’hui, le ministre de l’Intérieur Bruno Le Roux déclare que « personne n’a le droit de se proclamer destructeur d’armes et éventuellement de preuves ». Mais à l’évidence, l’État français est intervenu à Louhoussoa pour empêcher une forme de happening politico-médiatique visant à mettre l’État français devant ses responsabilités. Ainsi, les perquisitions se poursuivaient dimanche, notamment au domicile de Stéphane Etchegaray à Saint-Jean-le-Vieux, dans le but probable de mettre la main sur toutes les images montrant une quelconque neutralisation civile de l’arsenal de l’ETA. Enfin, au Pays basque comme ailleurs, la permanence d’un terrorisme de basse intensité a bien souvent montré qu’il se transformait en un allié de circonstance bien utile pour les États en place. C’est la conclusion de Brian Currin, joint par téléphone :

« La seule explication possible des arrestations de vendredi est la peur d’une démocratie globale au Pays basque, à laquelle participeraient l’ensemble des nationalistes favorables à l’autodétermination ».

Les gardes à vue se poursuivent pour "association de malfaiteurs terroriste". D’autres manifestations de soutien devraient se dérouler au Pays Basque lors des jours à venir.

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