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Accueil > Politique | Par Emmanuel Riondé | 11 janvier 2016

Icône et caution : Taubira la funambule

Avec l’affaire de la déchéance de nationalité, la garde des sceaux donne du crédit à ceux qui ne voient plus en elle qu’une caution "de gauche" pour un exécutif… dont elle cautionne la politique de droite. Portrait.

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Devenue une figure majeure du gouvernement après l’adoption du mariage pour tous, Christiane Taubira a imposé son talent oratoire et sa force de conviction. Mais la garde des Sceaux joue aussi le rôle de l’ultime fantassin "de gauche" dans une équipe qui ne l’est plus du tout. Une tension qui nourrit les critiques. Avec le durcissement de l’orientation gouvernementale en matière de sécurité et de libertés – qui culmine avec le projet de loi sur la déchéance de nationalité –, les ambivalences de Christiane Taubira atteignent un point critique. Portrait extrait du numéro été 2015 de Regards.

* * *

 

Il y a la combattante, regard de braise, pommettes saillantes, bouche gourmande, qui assume son « tempérament de pouliche sauvage », ne recule jamais devant les coups, ne déteste pas « les rendre » et qui, si elle se réincarne, veut « mesurer deux mètres et peser cent kilos sinon rien » [1]. Celle-là s’est formée à l’école militante de la lutte indépendantiste guyanaise, séquence clandestinité comprise. Et puis il y a la politique, cheveux tressés, élégante, urbaine sur son vélo parisien. Élue députée de Guyane depuis 1993, candidate à l’élection présidentielle neuf ans plus tard, elle atterrit place Vendôme en mai 2012, quelques mois après ses soixante ans. Madame la garde des sceaux.

Christiane Taubira, ce sont ces deux personnages dans une tension permanente, assumée par l’intéressée mais souvent déroutante pour ses alliés. Le 8 avril dernier, le Canard enchaîné assurait qu’elle avait fait part à ses ex-collègues Aurélie Filippetti et Arnaud Montebourg de son désarroi de devoir « avaler des couleuvres de plus en plus épaisses », la loi sur le renseignement étant « aux antipodes de ses idées ». Mais quelques jours plus tard, alors que démarraient les débats à l’Assemblée, la ministre de la Justice se félicitait du fait que « le gouvernement a eu le souci, constamment, dans l’écriture de ce texte, de s’assurer qu’il serait respectueux de ses propres obligations ».

Contradiction ? « Mon fonctionnement est tellement simple que je ne comprends pas qu’il faille l’expliquer. Je tiens pour juge suprême ma conscience et elle seule, et je m’incline devant une décision que je peux ne pas approuver par désaccord de méthode, mais dont je reconnais que les mobiles ou les résultats servent l’intérêt collectif », écrit Christiane Taubira dans son autobiographie. Un membre de son entourage ministériel abonde :

« La ministre a toujours assumé le fait qu’elle était profondément de gauche et elle dit souvent qu’elle ne fera rien en contradiction avec sa conscience. Mais la Justice n’est pas sur une île déserte, nous sommes dans un gouvernement... Il y a du compromis, il faut trouver des mesures de consensus. Sur certains dossiers, si on n’a pas l’appui du premier ministre ou du président de la République, on n’y arrive pas. Et c’est la ministre qui va à leur contact pour faire basculer ces dossiers. »

À la Justice, un maigre bilan

Ce schéma d’une femme de gauche et de devoir, faisant tout ce qu’elle peut dans les contraintes de l’exercice d’un ministère régalien, est un élément de langage récurrent dans son entourage. Le député “frondeur” Pouria Amirshahi ne trouve rien à y redire : « Je sais qu’elle aimerait aller plus loin dans les chantiers qu’elle a engagés, assure le député PS frondeur. Elle est pour une vraie politique émancipatrice. Mais est contrainte d’accepter des arbitrages qui ne vont pas dans ce sens au sein d’un gouvernement plutôt libéral et sécuritaire. » Auteure d’une récente biographie de la ministre [2], la journaliste Caroline Vigoureux pointe le « paradoxe entre le côté électron libre qu’elle cultive et sa sacralisation de la fonction de garde des Sceaux. Elle a aussi un côté pragmatique, considère qu’elle fait avancer les choses et est fière de petites victoires comme la suppression du timbre fiscal à trente-cinq euros. » Françoise Martre, présidente du Syndicat de la magistrature, s’agace en écho :

« On entend bien qu’au ministère de la Justice, ils disent qu’ils font tout ce qu’ils peuvent et on ne doute pas que la ministre a des convictions. Mais en l’occurrence, elle est membre du gouvernement Valls sous la présidence Hollande, qui fait passer sans tarder la loi Macron ou la réforme des prud’hommes, et se montre beaucoup moins empressé sur d’autres dossiers... En tant que ministre, elle doit aussi assumer cela. »

Si elle admet que « pour ce que l’on en perçoit, l’institution judiciaire et l’indépendance de la justice sont mieux respectées que sous la mandature précédente », elle énumère les dossiers où « le compte n’y est pas » : la loi renseignement, la justice des mineurs, les consignes de fermeté données dans les procès post-Charlie, les comparutions immédiates maintenues dans un champ large... « Concrètement, dans cinq ans, on aura une justice qui n’aura pas profondément changé », déplore encore Françoise Martre, qui attend avec impatience deux lois à venir sur le statut des magistrats et sur la justice du XXIe siècle.

Maître de conférences en droit pénal à l’université de Nantes, et signataire d’une tribune intitulée "Réforme pénale : halte à la démagogie sécuritaire" [3], Virginie Gautron pondère :

« Son projet de réforme pénale était porteur d’une philosophie humaniste, c’était une réforme de gauche. Mais le PS, tétanisé par la peur d’être accusé de laxisme, l’a vidée de sa substance, notamment en renforçant le pouvoir de la police. Sur ce coup, Christiane Taubira a fait preuve d’un vrai courage politique, mais elle a manqué de soutien. Sur la loi renseignement, c’est moins clair. Elle reste très discrète... Certes, on la sait isolée, mais pour moi, cette fois la ligne rouge est dépassée : cette loi est un rêve de droite réalisé par la gauche ! »

À son crédit, avec la loi du 10 mai 2001 reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité et celle dite du mariage pour tous, adoptée par l’Assemblée nationale le 23 avril 2013, Christiane Taubira a déjà accouché de deux vrais grands moments politiques “de gauche”. La première, qui porte son nom, lui vaut une grande estime, singulièrement celle des minorités issues de l’histoire coloniale. Quant au combat qu’elle a mené avec éclat pour défendre la seconde, dans un climat national de passion conservatrice et réactionnaire, il l’a rendue incontournable au gouvernement.

Loyalisme et estime de soi

Face à ces deux hauts faits d’armes, toutes les « couleuvres épaisses » avalées et tous les arbitrages défavorables agréés ne parviennent pas à affaiblir sa stature : malgré ces renoncements et ces « douloureux compromis », la ministre de la Justice demeure perçue comme une incarnation de la flamboyance, mais aussi de l’honnêteté politique. Avec quelques faits à l’appui : contrairement à Bernard Kouchner, elle a refusé de saisir la perche que lui tendait Nicolas Sarkozy en 2007. « Je considère qu’elle est une vraie femme de conviction et que le jour où elle aura le sentiment qu’elle ne fait plus avancer les choses, elle partira », jure sa biographe, peu suspecte de connivence avec Christine Taubira qui a froidement accueilli son projet de biographie et ne lui a accordé aucun entretien.

Le goût de l’adversité, la volonté de s’engager, et un certain sens des responsabilités. À la fin des années 70, alors que la répression politique se durcit, elle envisage de rentrer en Guyane, « reprendre le flambeau de la révolution ». La direction de l’Union des étudiants guyanais au sein de laquelle elle milite à Paris lui demande de rester et de reporter son retour à Cayenne. Ce qu’elle va faire : « Je suis sensible à l’argument du lieu où l’on peut être le plus utile. » Déjà. Sensible aussi, cette femme profondément républicaine, à la sanction des urnes. « Elle est extrêmement loyale à François Hollande, considérant que lui a été élu et que, en conséquence, lorsqu’elle perd des arbitrages, c’est au profit de celui qui a cette légitimité », remarque sa biographe.

Son entourage, qui confirme ce loyalisme, la décrit également « grosse bosseuse ». Une facette du personnage dépeinte outre-Atlantique par Sarah Albukerque-Léonço, la jeune secrétaire général de Walwari, formation indépendantiste que Taubira a cofondée en 1993 avec son compagnon d’alors Roland Delannon :

« Christiane Taubira aime le travail bien fait. Elle est rigoureuse, exigeante, déterminée et travailleuse, ce qui explique d’ailleurs qu’elle occupe aujourd’hui cette place. (…) Elle montre qu’en politique, on peut être honnête et avancer sans renier ses valeurs. Elle a redonné de la lumière à la fonction politique en général. »

N’en jetez plus ! Avec de tels aficionados, la ministre de la Justice ne risque pas de voir flétrir ce brin de vanité qu’elle ne conteste pas. « C’est quelqu’un qui a une très haute estime d’elle-même, souligne Caroline Vigoureux. Elle sait qu’elle est beaucoup plus cultivée que les trois quarts de la classe politique française, elle a de l’ambition pour elle et pour ses idées. »

Couplées en mode rouleau compresseur, cette exigence de travail et ces ambitions peuvent faire des dégâts. Autour d’elle d’abord : la consumation de trois directeurs de cabinet en trois ans à la chancellerie lui vaut une réputation de patronne tyrannique. Mais lorsque le Canard enchaîné, encore lui, a produit mi-mai un filet indiquant, dans une formule d’un goût douteux, que Taubira réduisait son cabinet « en esclavage », la #TeamTaubira a rapidement balancé sur Twitter une photo témoignant d’un certain bien-vivre ensemble. La ministre n’y figure pas. « Elle nous a laissés faire, la polémique ne l’intéressait pas », raconte sa conseillère en communication, qui justifie un par un les trois départs successifs des chefs de cabinet : un contrat tacitement de courte durée pour le premier ; une grossière « erreur de casting » pour la seconde ; un « choix personnel » pour le troisième. Reste qu’au 11 juin, le cabinet de la garde des sceaux n’avait toujours pas de directeur, une absence débutée le 17 avril.

2002, la « candidate des minorités »

Dégâts également auprès de la principale intéressée : depuis quelques années, le corps de Taubira lui présente régulièrement « la facture ». En 2002, « dans les dix mois suivant le scrutin, je fus évacuée huit fois aux urgences hospitalières, dont une nuit depuis l’Assemblée nationale », écrit-elle. Pour éreintante qu’elle fût, cette campagne présidentielle de 2002, menée en tête de liste du PRG, demeure un jalon important de sa carrière politique. En 1993, la toute nouvelle députée de Guyane, quarante-et-un ans, est repérée par Bernard Tapie qui la veut sur sa liste (MRG) pour les européennes de 1994. Tapie / Taubira, deux animaux politiques, deux charismes.

La fascination qui opère ne survivra pas aux déboires judiciaires du premier. Taubira la républicaine s’éloigne définitivement de ce personnage sulfureux, mais son compagnonnage avec les radicaux de gauche est enclenché. Et en 2001, alors qu’elle envisage de prendre un peu de recul avec la vie politique, elle finit par céder aux appels de la formation désormais dans les mains de Jean-Michel Baylet. Elle recueillera au final 2,32 % des voix et, à l’instar de Chevènement, sera accusée par de nombreux socialistes d’avoir privé Jospin du second tour.

Surtout, c’est à l’occasion de cette campagne que Taubira va accéder au statut de “candidate des minorités”, et donc des banlieues. Elle n’est pas dupe : « (…) mes cheveux crépus, la cambrure de mon dos, mes lèvres pulpeuses, toutes ces étrangetés qui me font percevoir comme une enclave exotique, une diversion pittoresque » l’enferment dans un rôle qu’elle va s’efforcer de fuir : « Je n’avais pas le droit de me laisser assigner (...) J’ai le devoir d’inculquer avec force que me revient pareillement ce qui va de soi pour les autres candidats, la représentation de tous les citoyens et de tous les territoires. » Soit une nouvelle illustration de son grand écart entre un combat politique frappé au sceau de l’intimité et ce qu’elle perçoit comme une sorte de cahier des charges républicain. Mais cette distanciation ne sera pas du goût de tout le monde.

Le militant Almamy Kanouté, de Rezus-Émergence, pose les termes du divorce :

« J’aime sa façon de parler, je connais ses références politiques, mais je m’en tiens aux faits. La Christiane Taubira que j’ai kiffée, c’est celle de la loi Taubira sur l’esclavage. Elle avait retroussé ses manches, mais cette Taubira-là, à mon sens n’existe plus. Sur les questions importantes pour nous, la stigmatisation des quartiers, les violences policières, les contrôles au faciès, etc., elle n’a aucun répondant. Elle n’a pas été au bout de sa détermination militante et elle ne la met plus au service des plus faibles et des différentes minorités qui, à un moment donné, ont pu se retrouver dans ses engagements. »

De l’art du funambulisme

La sentence, sèche, rappelle que la loi sur l’esclavage reste sa première synthèse aboutie. Lorsque, dans un imprévu alignement des astres, ses convictions profondes ont une nouvelle fois coïncidé avec la politique gouvernementale, ce fut, au printemps 2013, le mariage pour tous. La France a alors eu droit à un feu d’artifice, le meilleur de Taubira : verve cinglante, poésie antillaise, ferraillage politique de haute tenue, valeurs universelles et tutti quanti... En creux, la séquence a aussi révélé la persistance dans ce pays d’un racisme biologique que l’on croyait remplacé par son alter égo culturel : « La guenon mange ta banane », « Je préfère la voir dans un arbre », grimée en King-Kong... L’hystérie raciste a été telle que même le Haut commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a apporté son soutien à la garde des sceaux.

Les coups ont été rudes, mais cette bataille gagnée du mariage pour tous – qui reste à ce jour l’acte politique de gauche le plus marquant du quinquennat – a durablement installé Christiane Taubira dans son ambivalent fauteuil d’icône. Dont elle n’abuse pas médiatiquement, tout en sachant l’utiliser politiquement pour demeurer insaisissable. Quand, en août 2014, Hamon, Montebourg et Filippetti viennent la solliciter pour quitter le bateau gouvernemental à l’unisson, loin d’être emballée par cette geste “gauchiste”, elle les éconduit fermement. Ce qui ne l’empêche pas, quelques jours plus tard, de faire une apparition remarquée à la réunion de l’aile gauche du parti, lors de l’université d’été du PS à la Rochelle.

Un pied toujours dedans, un autre presque dehors... ou le funambulisme politique, version Taubira. Pouria Amirshahi refuse de trancher :

« Je ne me prononce pas sur le bien-fondé de sa présence ou de son départ du gouvernement, Cela relève de la cohérence personnelle et de stratégie. Mais je la considère clairement comme une amie politique dans les oppositions de gauche. »

Du côté des militants des luttes des immigrations et des quartiers, l’avis est bien plus sévère. Almamy Kanouté : « Qu’elle sache qu’en rejoignant définitivement le camp de la politique électoraliste, elle a cassé de nombreux espoirs qui avaient été placés en elle. »

Retour en arrière. En novembre 2001, alors qu’elle s’apprête à entrer en campagne pour la présidentielle d’avril 2002 Christiane Taubira va voir François Hollande, premier secrétaire du PS, rue de Solferino. Il s’agit de s’assurer de la compatibilité de cette candidature avec celle de Jospin. « Il me dit en substance, “On sait que tu es à gauche, on n’a aucune crainte”. » Dix ans plus tard, le désormais président n’a pas fini de capitaliser sur cette certitude... Avec l’aval implicite de la garde des sceaux toujours au sein d’un gouvernement qui, début juin, envoyait les CRS malmener des migrants africains. Frantz Fanon et Aimé Césaire semblent désormais loin derrière. Reste à savoir si devant, Madame la ministre commence à entrevoir la ligne rouge que lui trace sa « conscience ».

Notes

[1Sollicitée pour un entretien en vue de réaliser ce portrait, Christiane Taubira nous a fait savoir par sa conseillère en communication qu’elle ne pouvait « accéder à notre demande » « dans un contexte de demande médias fort nombreuses ». Tous les propos qui lui sont ici attribués sont tirés de ses mémoires autobiographiques Mes météores. Combats politiques au long cours, Flammarion 2012.

[2Le mystère Taubira de Caroline Vigoureux, Plon 2015.

[3Tribune cosignée avec Laurent Mucchielli et Christian Mouhanna, dans Libération du 1er juin 2014.

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  • Comme si les coups incessants des droites, les manipulations odieuses de "la gauche" ne suffisaient pas, il faut que vous rugissiez dans ce concert de vrais çons ?

    C’est une femme. C’est une personnes qu’on (le on des çons) définit de couleur . Elle est petite. Elle est ultra diplômée, sauf de l’ENA. etc etc

    Ce qui vous emmerde, c’est que c’est une personnalité atypique et pas un petit soldat comme vous même, je suppose.

    Mais n’est elle pas la dernière personne à garder de la conscience et du sens à sa vie dans ce gouvernement de profiteurs bourgeois.

    La Renaudie Le 12 janvier à 08:33
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  • Une question : Christiane Taubira est elle de gauche ?
    On peut en douter : outre le fait qu’elle se soit présentée sur la même liste que Tapie (quel symbole !!), elle conduit la politique pénale de part sa fonction , politique qui consiste à requérir de la prison ferme contre des syndicalistes, du jamais vu !
    Quel délit faut il commettre pour être condamné à 9 mois de prison ferme quand on a aucun antécédent judiciaire ?
    Pas sur que les auteurs de certaines agressions dans la rue écopent d’autant.

    Daniohannis Le 14 janvier à 15:06
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