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Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 22 octobre 2015

"L’Intifada des couteaux", symptôme d’une déroute politique

La forme prise par le soulèvement actuel des Palestiniens est éloquente : privée de leadership et de stratégie, confrontée à un occupant qui droitise chaque jour un peu plus son positionnement et à une "communauté internationale" qui détourne le regard, la jeunesse s’en remet aux couteaux.

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« Ce n’est pas du terrorisme, ce ne sont pas des désordres, ce n’est pas de la subversion et ce ne sont pas des émeutes. C’est un peuple qui se lève, il faut être bouché pour ne pas le voir. » Le 30 décembre 1987, l’écrivain israélien Yizhar Smilansky (1916-2006) résumait en quelques mots dans Davar (quotidien de la "gauche sioniste") la nouvelle équation posée à la région par le déclenchement de la première intifada, quelques semaines plus tôt.

Presque trente ans plus tard, ce qui se passe en Palestine est bien un nouveau "soulèvement populaire" (traduction d’intifada) contre l’occupation. Troisième Intifada ? Pour l’heure, l’ampleur de la mobilisation n’est pas comparable avec les précédents de 1987 et 2000. Mais, comme alors, la forme prise par ce soulèvement (que résume le hashtag #KnifeIntifada qui monte sur le réseau) est révélatrice des données d’un moment du conflit.

1987-2000 : d’un Intifada à l’autre

En décembre 1987, quand le camp de Jaabaliya, dans la bande de Gaza, s’enflamme au sortir des obsèques de quatre travailleurs du camp tués par un habitant d’Ashdod, personne n’a rien vu venir. Ni les autorités israéliennes qui, depuis 1967, ont mis en place une sorte d’annexion déguisée, nourrissant « l’illusion de l’occupation douce » (X. Baron), ni la direction de l’OLP en exil à Tunis. Le mouvement rassemble massivement, femmes et enfants compris, et s’étend dès le lendemain à la Cisjordanie. Il s’enracine dans une situation de misère sociale et économique, de répression et de déni, sans perspective politique claire.

Les comités populaires locaux qui très vite vont le structurer se retrouvent dans une direction nationale unifiée où sont présents le Fatah, le FPLP, le FDLP et le Parti communiste palestinien. Mais l’OLP en tant que telle, qui réunit l’ensemble des formations précitées, n’est pas à l’origine de cette révolte même si les "Palestiniens de l’intérieur" s’en réclament – ce sur quoi elle saura capitaliser. Prenant l’initiative, les "gamins des pierres" de la première Intifada révèlent au monde que les Palestiniens ne sont pas uniquement des "terroristes" détourneurs d’avion ou des fedayins chassés d’une capitale méditerranéenne à l’autre, mais aussi un peuple bafoué sur sa terre.

Lorsque treize ans plus tard, en septembre 2000, une visite d’Ariel Sharon sur l’esplanade des mosquées met le feu aux poudres, la situation n’est plus la même. Les accords d’Oslo ont été signés en 1993, une autorité palestinienne (AP) est installée à Ramallah. Le territoire est découpé en deux entités et trois zones, le tout étant théoriquement appelé à évoluer vers l’instauration d’un État autonome. Mais sept ans après la signature des accords, aucun des dossiers clefs (fin de la colonisation, statut de Jérusalem, droit au retour des réfugiés, tracé définitif des frontières) n’a réellement avancé, l’occupation se poursuit.

Dès les premiers affrontements, une bonne partie des effectifs de la police de l’AP se joint à la population face aux troupes israéliennes. Un ralliement qui contribuera à faire du soulèvement de septembre 2000 une intifada armée, contrairement à la première, très largement non-violente. Pour le chercheur Julien Salingue, cette deuxième intifada est « l’expression de la crise structurelle du processus d’Oslo » dans lequel la direction de l’OLP s’est engagée au début des années 90 [1].

La génération Oslo à couteaux tirés

Comment dès lors, interpréter politiquement les gestes de ces jeunes Palestiniens, ceux de la génération Oslo précisément, qui depuis début octobre prennent un couteau, un cutter ou un tournevis pour agresser un colon, un passant ou un soldat israélien ? Mercredi 21, le bilan provisoire, depuis début octobre, s’élevait côté israélien à 8 personnes tuées et des dizaines de blessés. Et côté palestinien, à plus de 45 tués dont une dizaine d’enfants, et plus de 1.500 blessés.

Le 9 octobre, Ismaïl Haniyeh, dirigeant du Hamas, a rendu hommage à ces « héros aux couteaux ». Un encouragement a posteriori qui semble confirmer que ces initiatives sont individuelles. Contrairement à ce que prétend Benyamin Netanyahou, elles ne sont en tout cas pas la mise en application d’une consigne de Mahmoud Abbas et de l’AP, dont l’impuissance et l’inaction sont précisément à l’origine du désespoir qui pousse ces jeunes à agir [2].

À part, ces dernières années, des reconnaissances symboliques du côté de l’ONU (entrée à l’Unesco et levée du drapeau en tant qu’État non membre), la direction palestinienne n’a absolument rien obtenu depuis vingt ans en persistant dans la voie de la "négociation" avec des gouvernements de plus en plus à droite : la colonisation croissante de la Cisjordanie crée un fait accompli qui apparaît chaque jour un peu plus irréversible, et les colons disposent de suffisamment de relais au sein du gouvernement israélien pour permettre aux plus radicaux d’entre eux de remettre en question le statu quo régissant l’esplanade des mosquées.

Dans le même temps, tandis que le premier ministre israélien se perd dans de très troublantes relectures historiques [3], son gouvernement multiplie les mesures liberticides, telles que le bouclage du quartier arabe de Jérusalem-est, le refus de rendre les corps des Palestiniens tués aux familles ou la tentative d’annihiler l’action des ONG [4].

Pour une réponse internationale au désespoir

Face à cela, l’Autorité palestinienne et son vieux dirigeant Mahmoud Abbas ne font entendre ni voix de rupture ni réponse offensive. Ce mercredi, à l’occasion d’une rencontre avec Ban Ki Moon, le secrétaire général de l’ONU, Abbas a « mis en garde contre les conséquences » d’une « poursuite des agressions contre al Aqsa ». Une position a minima qui a largement de quoi nourrir le désespoir d’une jeunesse privée de tout avenir.

Dans ce contexte, la suggestion de la France, la semaine dernière, de proposer au Conseil de sécurité des Nations unies une déclaration en faveur d’une présence internationale sur l’esplanade des mosquées, à Jérusalem, mérite d’être soulignée. Alors que les révoltes arabes de 2011 et leurs prolongements (notamment la situation en Syrie aujourd’hui) ont donné l’occasion aux puissants de reléguer cette bien embarrassante question de Palestine au second plan, la proposition française (dont Tel Aviv considère qu’elle est une « récompense au terrorisme ») rappelle timidement [5] que la solution au Proche-Orient reste plus que jamais dans les mains des pays majeurs de la "communauté internationale" – à condition qu’ils se décident à faire appliquer et respecter le droit international.

Ce que le peuple palestinien attend d’eux depuis, au moins, l’occupation de 1967. Sans réponses, sans armes et dotée d’une direction politique qui ne propose plus de stratégie de résistance opérante, il s’en remet aujourd’hui à des couteaux de cuisine.

Notes

[1Lire ici la recension que nous avions faite de son ouvrage La Palestine d’Oslo en novembre 2014.

[2Lire "La jeunesse palestinienne à couteaux tirés avec Israël", article de Michel Warshawski sur Orient XXI.

[3Mardi 20 octobre, dans un discours lors du 37e congrès sioniste, Benyamin Netanyahou a dédouané Hitler de l’initiative de la solution finale pour l’attribuer au grand mufti de Jérusalem.

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