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Accueil > Politique | Par Benoît Borrits | 12 janvier 2015

L’union populaire reste à construire

Ce 11 janvier a été rapidement qualifié de journée historique, de grand moment national où le peuple s’est exprimé autour des valeurs de liberté et de laïcité. Pas si simple : seule une partie de la France s’est mobilisée. Le vécu d’un participant.

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Plus d’un million de personnes ont défilé de République à la Nation. Après les trois jours fous que nous avons vécu, comme beaucoup, je ne pouvais pas être absent. Le besoin de collectivement s’opposer à la barbarie, au fanatisme et à l’antisémitisme. Bien sûr que la récupération politique fleurait bon.

L’arrivée de ces dirigeants étrangers au cœur de la manifestation au nom de la solidarité avec la France dérangeait. Franchement, Ahmet Davutoglu, premier ministre turc, pays en 154e position sur 180 du classement de Reporters sans frontières pour la liberté de la presse, venu participer à une manifestation dont le maître-mot est « Je suis Charlie », ça fait un peu charlot. Sans parler du rôle trouble de ce pays à l’égard des kurdes syriens qui se battent de façon effective et courageuse contre Daesh. Mais leur suffisance était tellement insignifiante par rapport à l’ampleur de la manifestation que cela semblait accessoire.

Le poids des absences

D’emblée, voir cette multitude envahir la Place de la République pour dire que l’on ne cédera pas, que l’on ne craint pas les menaces, ça fait chaud au cœur. Les « Je suis Charlie » se déclinaient en « Je suis policier », « Je suis juif »... et de plus rares « Je suis musulman ». Quoi qu’il en soit, aucune dérive vers une stigmatisation des musulmans n’était palpable, un parfum de refus clair et net de la guerre des civilisations flottait dans l’air. De temps en temps un « Même pas peur ». Facile à dire dans une manifestation aussi bien protégée par les forces de l’ordre, mais il fallait le dire. Ce dernier message comme ce rassemblement valent mille fois mieux qu’une situation de terreur dans laquelle la population parisienne aurait eut peur de sortir.

Donc une manifestation digne autant que bon enfant qui s’engage sur l’Avenue de la République, parcours que j’empruntais. Un petit peu plus loin, des drapeaux de l’Union syndicale solidaires. Une syndicaliste de la FSU distribuait des « Je suis Charlie » avec le logo de la FSU. Cool, on est en pays ami...

Mais un étrange malaise s’est petit à petit emparé de moi. Elle est bien blanche cette manifestation. Bien sûr, quelques Noirs, quelques Asiatiques, mais quand même assez peu de musulmanes voilées, en tout cas moins en proportion que dans le métro que j’emprunte tous les jours. Loin de moi l’idée raciste et ignoble de demander aux musulmans de se justifier, de leur imposer d’être à la manifestation. On peut penser que les récentes attaques de mosquées de ces derniers jours n’ont pas aidé et peuvent faire craindre le pire. Quoi qu’il en soit, la décision de venir à une manifestation est et devra rester toujours libre... Il ne s’agit que d’un constat et les musulmans n’ont de compte à rendre à personne.

En y regardant de plus près, elle est même carrément classe moyenne cette manifestation. Outre les jeunes et les retraités, on imagine beaucoup d’enseignants, beaucoup de cadres, beaucoup de CSP+ comme on dit. Pas vraiment la composition des manifestations anti-Le Pen de mai 2002. Il ne s’agit pas ici de casser du bobo : les classes moyennes se sont clairement mobilisées sur une orientation qui heureusement tourne le dos à la guerre des civilisations, et c’est tant mieux.

Ne pas s’étonner

Mais une chose me paraissait de plus en plus évidente : une partie de la France n’était pas là. Les banlieues populaires n’étaient guère représentées. Les ouvriers, les précaires, ceux qui se lèvent tous les matins pour des métiers peu valorisants étaient absents. Cette France-là n’a pas participé à cette manifestation, un peu comme si cette France des libertés, de la laïcité ne voulait pas dire grand-chose pour eux. Sans doute parce qu’ils ne participent pas à cette France. Depuis maintenant des dizaines d’années, cette France des libertés et de la laïcité s’est montrée incapable d’offrir à toutes et à tous un métier digne assorti d’un revenu permettant de vivre décemment. Pour certains, c’est la conviction profonde qu’ils n’auront jamais de travail et donc une place dans cette société. Pour d’autres, le sentiment de ne compter pour rien, de n’être qu’un pion dans l’entreprise à qui on donne des ordres en permanence. Alors ne nous étonnons plus des pertes de repère.

Les trois assassins appartenaient à cette France et sont aussi nos propres enfants. Leur dérive ne s’explique que parce que depuis des années nous avons été incapables de rendre crédible une autre perspective, une perspective dans laquelle chacune et chacun se verra reconnaître citoyen dans la vie publique comme dans le travail. Ne nous étonnons plus qu’une frange, certes infime, des plus désespérés basculent dans l’irrationnel et le sectarisme criminel.

Ce soir, les médias et les politiques ne tarissent pas d’éloges sur le succès de la mobilisation, sur cette démocratie incroyablement fière de ses valeurs, sur l’union nationale enfin réalisée. Lyrique, on parle d’un jour qui fera date dans l’Histoire. Pour moi cette manifestation a le goût amer d’une union populaire qui ne s’est pas totalement réalisée. Lundi risque d’être « business as usual ». D’autres individus en rupture se préparent sans doute à commettre d’autres crimes. Et sans changement social majeur, cette France des libertés et de la laïcité n’aura que la surveillance policière comme seule réponse pour conjurer d’autres massacres. Au-delà de la dangerosité potentielle de ce processus pour la démocratie, notons qu’elle ne sera jamais infaillible, l’exemple de Charlie Hebdo étant là pour nous le prouver.

Nous avons manifesté dimanche notre attachement à la France des libertés et de la laïcité. Celle-ci ne pourra qu’être sociale si elle veut exister encore, faute de quoi les libertés et la laïcité se trouveront vidées de leur sens. La guerre des civilisations est temporairement écartée. Le sera-t-elle demain ?

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  • "Ne nous étonnons plus qu’une frange, certes infime, des plus désespérés basculent dans l’irrationnel et le sectarisme criminel." : question : justifier des politiques "d’austérité" criminelles mises en oeuvre depuis quelques années, au moins en Grèce, par l’impérieuse nécessité de réduire les déficits, la dette, ou de "rassurer les marchés financiers", c’est quoi exactement ?? Faire preuve de "réalisme", de "sagesse", de « courage », c’est être "responsable", raisonnable, bon gestionnaire, guidé par « le pragmatisme » et le « bon sens », c’est être un digne héritier des Lumières, être humaniste, démocrate et rationnel ?

    onahasb Le 13 janvier 2015 à 08:58
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  • "même pas peur", facile à dire dan une manif aussi bien protégée par les forces de l’ordre" excuse-moi mais ce ne sont pas les trois flics que j’ai vu par-ci par-là qui auraient pu faire grand chose surtout si un évènement avait déclenché une panique dans une foule aussi dense. Une grande complicité régnait heureusement parmi les présents.

    Fulgence Le 13 janvier 2015 à 16:46
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  • Il est bon de lire que la récupération politique a gâché cette manifestation qui dans son importance, son presque naturel, la pudeur de tous ces gens, a apaisé en partie notre chagrin et nous a rassuré en partie sur la conscience dans ce pays.

    Pour cette fois la foule aura été présente, sincère, sans parti pris.

    La ’communication’ de politiques et autres qui ne sont pas des exemples, tous bords confondus, les divisions, l’intolérance, les médailles distribuées, les invitations auront suivi, et cassé
    en bonne partie l’élan de fraternité, de pudeur, de respect.

    Souhaitons que les consciences se réveillent et que nous cessions le mépris, l’indifférence, l’ignorance ou l’absence de lucidité dans lesquelles on tend à nous maintenir à force de faux slogans, de vraies prétentions, hypocrisies.

    Je n’ai pas manifesté mais le cœur y était.

    QuinoMadal Le 13 janvier 2015 à 21:47
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  • Bonjour, je ne suis ni arabe, ni musulman, ni juif ni catho, et Charlie hebdo n’était pas ma tasse de thé (préférant les concepts de la sociologie de Pierre Bourdieu et de Freud) en tant qu’armes de combats sociaux. Comme travailleur social, je suis intervenu pendant plusieurs années dans les cités difficiles et aussi par voie de presse à Libération pour dénoncer des traitements barbares concernants des femmes sans abri, entre les années 90 et 2000. je suis également allez à la manifestation avec ma femme et mes enfants et nous avons pu faire un certain nombre de constats similaires avec ceux des autres commentateurs. tout cela pour situer un peu qui je suis ; mais mon intervention prioritaire de ce jour c’es de déclarer formellement que je suis absolument contre la diffusion de la couverture de Charlie Hebdo sous cette forme provocatrice ,tant pour des raisons de politiques intérieures qu’internationales et aussi, plus simplement en terme de délicatesse et de respect profond. A partir du moment où l’on a connaissance que l’on blesse une communauté, il convient de cesser de le faire. Rien de positifs ne peut émerger d’un combat de coqs républicains quelques peu délirants.
    Du respect et de la délicatesse avant tout. avec ensuite le pardon pour ces trois jeunes humains descendus par la police, dont l’un semblait au moins récupérable, pour un travail d’ éducateur. Quoi qu’on dise, ces trois tueurs sont aussi des victimes d’un système libéral que l’Amérique impose à l’Europe, qui ne leur a laisser que peu de choix. prions donc pour tous les morts ; la faillite est humaine, communément humaine ; on porte tous des responsabilités dans ces événements tragiques.
    lionel (ex educateur)

    trouplin j.c.lionel Le 14 janvier 2015 à 01:53
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