photo cc Olaf Kosinsky
Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 16 décembre 2016

La brutalité calculée de Manuel Valls

Sur la matinale de France Inter, jeudi, Manuel Valls a une fois de plus calomnié Clémentine Autain, l’accusant « de passer des accords avec les Frères musulmans ». L’incident n’a rien d’anodin : il dit qui est Valls et comment il veut faire campagne.

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Cela fait six mois que, avec son complice en fripouillerie, Jean Marie Le Guen, il s’acharne contre elle en se livrant à une violente chasse aux sorcières (lire aussi "Au fond, qu’ai-je en commun avec Manuel Valls ?"). Clémentine Autain a décidé de porter l’affaire devant les tribunaux. Les Décodeurs du Monde, pièces à l’appui, ont d’ores et déjà démonté l’accusation. On ne peut en rester là.

En fait, Manuel Valls est aux abois. Pour avoir une chance de gagner les primaires du PS, il doit endosser l’habit du rassembleur. Comment alors justifier qu’il parlait naguère de « gauches irréconciliables » ?

"L’islamo-gauchisme", marqueur magique

Il a trouvé la parade : il y a bien une partie de la gauche avec laquelle on ne peut s’entendre. "L’islamo-gauchisme" est le marqueur magique, le substitut salvateur du "judéo-bolchevisme" d’hier. Valls joue sur la corde de la peur du terrorisme pour bloquer les esprits et laisser entendre qu’il est prêt à rassembler toute la gauche, sauf… celle qui soutient les terroristes. Ce faisant, il n’est rien d’autre qu’un apprenti sorcier, dangereux et violent.

Le fond de l’affaire est simple. La société française est déchirée par des inégalités croissantes et des discriminations galopantes. Elle doute d’elle-même et une partie d’entre elle se laisse gagner par la peur. Où est la cause de nos maux ? La finance mondialisée ? Elle est à l’image des circuits financiers : impalpable, invisible. La technocratie, nationale et transnationale ? Elle se garde bien d’occuper le devant de la scène. Quand la cause se fait impalpable, le bouc émissaire est la cible commode : le plus pauvre, l’étranger, le migrant.

[Lire aussi « J’en ai assez de cette gauche honteuse » : Valls en 20 citations]

Ajoutons-y ce qui relève de l’air du temps. Depuis plus de vingt ans, il est à la "guerre des civilisations" et dans cette guerre, l’ennemi de "l’Occident", c’est "l’Islam". Depuis 2001, la guerre des civilisations est devenue une "guerre contre le terrorisme" et le terrorisme n’a qu’une tête : encore et toujours l’islam. Nous sommes en "état de guerre" : il faut donc traquer l’ennemi et ses complices. La "cinquième colonne" est chez nous ; il faut choisir son camp.

Ce n’est pas tout. À la guerre des civilisations, ajoutons un autre poison idéologique, distillé depuis un demi-siècle par l’extrême droite française. L’égalité, nous dit-elle, n’est plus le cœur de la conflictualité contemporaine ; désormais, le centre de tout est dans la question de l’identité. Nous ne savons plus ce que nous sommes... Le Front national prospère sur la peur de "ne plus être chez soi". En 2007, Nicolas Sarkozy a fait de la défense de "l’identité nationale" une affaire d’État. François Fillon vient de gagner la primaire de la droite sur le triptyque travail, famille, identité.

Battle-dress de campagne

Le bouc émissaire idéal fut autrefois l’étranger, le Macaroni, le Polak, le juif ; c’est aujourd’hui le musulman. Sa stigmatisation est devenue le passage obligé de tous ceux qui attisent la peur. Plus encore que le juif d’hier, le musulman est dangereux par essence. Il y a une dizaine d’années, l’essayiste Tzvetan Todorov, usait d’une belle formule. « Tous les autres êtres humains, écrivait-il, agissent pour une variété de raisons : politiques, sociales, économiques, psychologiques même ; seuls les musulmans seraient toujours et seulement mus par leur appartenance religieuse… Eux obéissent en tout à leur essence de musulmans ». La haine du musulman s’entremêle ainsi à celle de l’islam. À l’antisémitisme toujours vivace s’est ajouté le refus de l’islam. "L’islamophobie" est devenue le pivot de toutes les angoisses les plus irrationnelles.

Manuel Valls, l’homme au menton en avant, a été un premier ministre martial. Il a troqué le costume gouvernemental pour le battle-dress de campagne. Le président en exercice, étant "out", c’est à lui de défendre son bilan. Il veut être dans l’air du temps, chef de guerre tout autant que chef d’État. Le bilan économico-social de 2012-2016 est indéfendable ? La carte de l’autorité est éventuellement plus attractive. Valls est l’homme qui ne s’en laisse pas conter. Le Tony Blair français ne fera pas de cadeau à l’angélisme. Tant pis pour les tièdes…

[Lire aussi "Néo-républicanisme vs. extrême droite : un clivage mortel pour la gauche"]

Ce faisant, il n’en est pas à une contradiction près. Il s’émeut d’un compagnonnage inexistant avec Tariq Ramadan, mais passe sous silence les compromissions françaises avec le Qatar quand ce n’est pas avec l’Arabie saoudite. Pas de complaisance avec l’islamisme ? Et comment traiter alors les complicités officielles avec le wahhâbisme ?

Face à une droite ouvertement radicalisée, la solution serait-elle dans une gauche "fillonnisée" ? Ce n’est pas sérieux. Il est plus que temps de mettre le holà. Manuel Valls ne brutalise pas seulement Clémentine Autain, mais la gauche tout entière. Il a plus que tout autre contribué à diviser le peuple. En enfourchant le cheval de l’islamophobie, il le déchire un peu plus. Il porte déjà la responsabilité d’une politique qui met la gauche au tapis. À la faute politique, il ajoute l’infamie.

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  • "Il s’émeut d’un compagnonnage inexistant avec Tariq Ramadan, mais passe sous silence les compromissions françaises avec le Qatar quand ce n’est pas avec l’Arabie saoudite. Pas de complaisance avec l’islamisme ? Et comment traiter alors les complicités officielles avec le wahhâbisme ?"

    Voila un argument à resservir à cette clique d’incendiaires. Les islamo-saudo et fanatiques néolibéraux, ce sont eux les responsables du PexS.

    Julien Le 16 décembre 2016 à 20:24
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  • Brutaliser, c’est tout ce qu’il sait faire. Heu non, mentir aussi.

    choucroute Le 16 décembre 2016 à 22:20
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  • Les déclarations de Valls sur les roms avaient des relents racistes "populations qui ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation... ils ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie... J’aide les Français contre ces populations, ces populations contre les Français". La plainte du MRAP a été classée sans suite par la Cour de Justice de la République qui juge les ministres en exercice.
    Valls ne vaut pas mieux que Sarkosy et son ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale.
    Il comprend les arrêtés des maires contre le burkini, retoqués par le Conseil d’Etat.
    Je pense que Valls n’a rien compris à la République.
    Sa mauvaise foi dans ses accusations contre Mme Autain montre que cet arriviste est prêt au pire pour atteindre ses fins.
    Ses retournements de veste à la Sarko, sur le couplet du "j’ai changé", au sujet du 49.3, il prétend aujourd’hui vouloir rassembler à gauche, son ton soudainement adouci, c’est pitoyable.
    Que cet individu ai été 1er ministre, qu’il soit dans la primaire socialiste, me conforte dans l’idée que jamais plus je ne voterai PS. Comme disait François Ruffin : "Nous ne voterons plus PS".
    Nous n’oublierons pas la déchéance de nationalité, les lois Macron, la loi El Khomri, ni tout le reste.

    pierre Le 16 décembre 2016 à 23:27
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  • Valls, Hollande et tous ceux qui sont passés par leurs gouvernements sont des agents du libéralisme européen, Hamon et Montebourg compris. Maintenant, que vient faire Clémentine Autain dans la primaire du PS ou dans le débat politique national,
    si tordu soit-il ?

    René-Michel Le 17 décembre 2016 à 18:49
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  • "Je ne voterai plus jamais PS".

    Je n’oublierai jamais la déchéance de nationalité, les lois Macron, la loi El Khomri, le 49-3, Rémy Fraisse, ni tout le reste.

    Valls, ses copains du PS, et Macron, je vote, ils dégagent !

    Pierre Magne Le 17 décembre 2016 à 21:14
       
    • "Je vote, ils dégagent"
      Qui "ils" ? Le PS ?
      Mais l’oligarchie, vous faites comment ?
      C’est pas en sortant du bois uniquement lors des échéances électorales qu’on y arrivera (comme une écurie PS, finalement).

      florent Le 19 décembre 2016 à 11:27
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  • Ce type là n’a aucune honte : provocations, mensonges, amalgames. Un des pires fossoyeurs de la gauche. Allez Clémentine, pas de pitié !

    lucien matron Le 18 décembre 2016 à 00:01
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  • Valls invente un nouveau concept : la "gauche" Buisson... et il doit penser sérieusement que cela va le faire gagner !
    Cela prouve le vide idéologique sidéral dans lequel il se trouve... avec une bonne partie de la "gauche" dite de "gouvernement".

    Michel Le 18 décembre 2016 à 11:55
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  • Dans son communiqué, Clémentine Autain parle – manifestement pour désigner ce qu’on a pris l’habitude d’appeler “la gauche de gauche” – d’“un courant de pensée sans lequel aucune victoire de la gauche n’est possible”. L’objectif serait donc de rejoindre ce vaste ensemble appelé “la gauche”… y compris Valls et, pourquoi pas, finalement, Macron ?
    Il va vraiment falloir choisir ! A mes yeux, soit ces gens sont bien “la gauche”, et alors nous n’en somme pas, et nous pouvons commencer à chercher un autre nom pour nous désigner ; soit ils ne le sont pas, et on peut, par exemple, les appeler “l’autre droite”. Dans tous les cas, notre ambition – et notre utilité – n’est pas de rendre leur victoire “possible”.

    Ferdinand14 Le 19 décembre 2016 à 12:05
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  • Le débat n’est pas simple, issu d’une famille regroupant des Cégétistes, des Cocos, toute mon enfance aucun repas de famille ne s’est terminé sans que l’on casse du curé dans la joie et la bonne humeur, et nous étions fières de ses discussions qui justifiaient notre engagement à gauche "pas de dieu". Aujourd’hui le discours de gauche effectivement se fait souvent compréhensif et pédagogue autour des religions, pourtant combien de morts de guerres, de soumissions à cause des religions ? Es-que la république laîque n’a pas vocation à se méfier et à rejeter toutes les religions qui prennent place ds l’espace publique ?

    chajaco Le 19 décembre 2016 à 14:25
       
    • Soyons prudents dans les qualifications des guerres. La plupart du temps, les guerres "dites de religion" sont des écrans sémantiques et idéologiques pour qualifier des guerres de domination, de territoires, d’intérêts commerciaux, financiers et ou géostratégiques. Ne pas se tromper d’adversaire est un élément essentiel de la compréhension de nos sociétés contaminées par la mondialisation du capital. Les religions et les civilisations sont des prétextes pour justifier des conflits entre les le maintien de l’ordre établi et l’insoumission des peuples.

      lucien matron Le 20 décembre 2016 à 09:29
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  • Valls est un voyou.
    Un socialiste qui a oublié le social. Un socialiste qui ne se rend pas compte que si le SMIC était porté à 1800 Euros et si on distribuait un revenu minimum de 800 Euros ainsi que des logements décents pour tout le monde, il n’y aurait pas de guerre de civilisation. Tout est social.
    Quand on voit les conditions de dégradations de certains HLM, les conditions misérables d’accueuil de nos amis les migrants, on comprend pourquoi il y a des guerres.
    Alors il faut virer cette fausse gauche et VOTEZ MELENCHON 2017 LA SEULE ET UNIQUE SOLUTION A TOUS LES PROBLEMES SOCIAUX

    Esprit de 1917 Le 19 décembre 2016 à 23:59
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