Accueil > Société | Par Roger Martelli | 6 janvier 2015

La CGT joue son devenir… et pas seulement le sien

Secouée par la contestation de son secrétaire général, la CGT connaît une crise qui dépasse cette affaire. Roger Martelli analyse ses enjeux, à la lumière de l’histoire de la centrale et du syndicalisme… et de leur avenir.

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Tout le monde sait que la CGT est dans la tourmente. Les dépenses de son secrétaire général ont déclenché la crise (lire "À quoi rêve Thierry Lepaon ?"). Elles n’en sont pas la cause. Que deux des prédécesseurs de Thierry Lepaon (Georges Séguy et Louis Viannet) aient rompu le traditionnel devoir de réserve des anciens pour demander le départ de l’actuel secrétaire de la CGT en dit long sur la gravité de l’enjeu. En fait, ce n’est rien moins que l’avenir d’une CGT déjà affaiblie qui se trouve en question.

La galaxie s’est défaite

Le syndicalisme français présente une double originalité dans le paysage syndical européen [1]. D’une part, il est dominé depuis le début du XXe siècle par la volonté d’une indépendance affirmé du syndicat par rapport au parti politique. La France n’a connu ni le modèle travailliste anglais (subordination du parti au syndicat) ni le modèle social-démocrate allemand (subordination du syndicat au parti). À la limite, le seul moment où s’est opérée une symbiose du syndicalisme et du politique s’est vu à l’époque où la CGT a été englobée de fait – mais non de droit - dans la galaxie communiste, de la Libération aux années 1990. La seconde originalité tient à ce que le courant réformiste de type nord-européen est resté longtemps minoritaire dans le syndicalisme français.

Pendant quelques décennies, la CGT a ainsi incarné un syndicalisme marqué par une triple caractéristique : majoritaire dans le monde du travail (ce qu’attestent les élections professionnelles de l’après-guerre) ; marqué très à gauche par le poids d’un communisme politique lui-même oscillant entre 20 et 25 % des suffrages jusqu’aux années 1970 ; exprimant la synthèse originale d’un syndicalisme à la fois « de classe et de masse », pour reprendre la terminologie officielle longtemps employée.

Or cet équilibre est définitivement rompu, sur fond de désagrégation générale des structures du "mouvement ouvrier". Les vingt dernières années sont marquées par un quadruple phénomène : l’évolution des formes de la conflictualité, concomitante des transformations du travail et de celles du salariat ; l’affaiblissement structurel général du syndicalisme (phénomène largement européen) ; le recul de la CGT (en adhérents et en voix) et le rééquilibrage du mouvement syndical ; la désagrégation des liens entre la CGT et le PCF, lui-même en déclin continu. La force du communisme français tenait à ce que le parti était au cœur d’une galaxie incluant le syndicalisme, des associations actives et un réseau municipal élargi. La "galaxie" s’est défaite. Le syndicalisme incarné par la CGT en est à la fois plus libre… et plus solitaire. La CGT résiste mieux que le PCF ; elle n’en est pas moins affectée par la rétraction. Sa place sociale est réelle ; elle est toutefois en jeu.

Le syndicalisme français confédéral est plus diversifié que jamais. Le dilemme du premier des syndicats français est de ce fait difficile. Il a pu être en partie occulté, entre 2007 et 2012, au temps du libéralisme sécuritaire et arrogant de Nicolas Sarkozy. Il revient en force quand la gauche, même droitisée, accède aux responsabilités (lire l’interview de Sophie Béroud). Où en est-on aujourd’hui ? Force ouvrière incarne une voie particulière, combinant le pragmatisme d’une organisation qui a fait longtemps de la négociation sa marque de fabrique et la radicalité quasi corporative d’un discours centré sur la défense intransigeante des statuts anciens. Depuis son "recentrage" amorcé à la fin des années 1970, la CFDT a pris la place, naguère occupée par FO, d’un syndicat de compromis, à la recherche de consensus entre patronat et monde du travail, soucieux de "modernisation" et de "fluidité", tout autant que de protection du salariat. Quant à la radicalité historique du monde syndical, elle est reprise – outre l’existence du syndicalisme anarchiste de la CNT - par la mouvance originale de Sud-Solidaires, ouvertement inspirée de la pente syndicaliste révolutionnaire de la Charte d’Amiens.

La combativité et l’utilité

Et la CGT ? Elle incarne de façon forte la combativité et souvent la colère. Pas une manifestation revendicative, pas une action d’entreprise sans l’omniprésence du sigle CGT. Mais la combativité, même sur le plan syndical ne suffit pas à définir l’utilité, qui se situe toujours du côté de la capacité concrète à améliorer les choses. Quand la tendance historique était à l’homogénéisation de la classe et à la concertation salariale, quand elle était à l’expansion du "mouvement ouvrier", cette capacité était relativement facile à délimiter. Elle l’est beaucoup moins quand le temps est à la désindustrialisation, à l’éclatement des statuts et à la dispersion géographique.

La CGT sait, par tradition, que le dynamisme syndical tient à la largeur du spectre que l’on peut mobiliser. Elle sait donc qu’une faiblesse du mouvement syndical français tient à son éparpillement. Elle énonce à partir de là l’exigence de ce qu’elle appelle un « syndicalisme rassemblé ». En cela, elle ne rompt pas avec la tradition ancienne d’une CGT à la fois très identifiée par ses référents "de classe" et capable de rassembler le monde du travail très au-delà de ses frontières mentales et doctrinales. Mais cette CGT agissait dans un environnement où la culture d’une certaine "radicalité" et en tout cas l’univers mental de la "transformation sociale" étaient largement majoritaires à gauche et dans l’espace salarial, ancien et nouveau.

Par ailleurs, la CGT a expérimenté les limites d’un syndicalisme plus prompt à dire "non" qu’à énoncer des propositions. La propension contestataire suffisait peut-être à définir une identité positive dans une phase de croissance économique et d’État-providence : l’affirmation pure d’un rapport des forces permettait en effet des transferts significatifs de richesse, de la production et des services vers le monde du salariat. Le bras de fer devient moins efficace dans un système de matrice avant tout financière, où la redistribution générale se tarit en même temps que la sphère publique se rétrécit. Alors le problème politique de la régulation globale et du "système" prend une place de plus en plus déterminante.

La CGT, elle, incarne de façon forte la combativité et souvent la colère. Pas une manifestation revendicative, pas une action d’entreprise sans l’omniprésence du sigle CGT. Mais, même sur le plan syndical, la combativité ne suffit pas à définir l’utilité, qui se situe toujours du côté de la capacité concrète à améliorer les choses. Quand la tendance historique était à l’homogénéisation de la classe et à la concertation salariale, quand elle était à l’expansion du "mouvement ouvrier", cette capacité était relativement facile à délimiter. Elle l’est beaucoup moins quand le temps est à la désindustrialisation, à l’éclatement des statuts et à la dispersion géographique.

Trois séries de problèmes et de défis

Réunis à nouveau ce mardi 6 janvier, les 56 membres de la Commission exécutive nationale de la CGT feront un pas de plus dans la résolution de la crise, avant une nouvelle réunion du "Parlement" de la confédération, le Comité confédéral national, une semaine plus tard. Le sort du secrétaire général ne devrait donc pas être leur seul sujet d’inquiétude. En fait, ils sont confrontés à un entrelacement de problèmes et de défis, qui portent sur la structure même du syndicalisme et sur sa position dans l’espace sociopolitique français et européen.

1. Militants et responsables se sont convaincus depuis une bonne décennie que la vieille structure duale de la CGT (la verticalité des fédérations de métier et l’horizontalité territoriale de l’interprofessionnel) ne correspondait plus à l’organisation contemporaine du travail (à la fois "mondialisé" et parcellisé), aux formes décentralisées de confrontation-négociation et aux modes plus généraux de la sociabilité populaire. Au bout du compte, la CGT a cessé de représenter la totalité du monde du travail, et notamment les travailleurs précaires, les PME, les entreprises de sous-traitance et même le secteur privé en général. Mais si le constat est à peu près bien établi et partagé dans l’organisation, les conséquences pratiques ont du mal à être mises en place et évaluées en retour. Cette situation crée une difficulté de lisibilité pour la confédération tout entière et elle accroît le risque de tensions entre corporations ou même de conflits de personnes, au détriment de la dynamique d’ensemble du syndicat.

2. Le rapport global à la société est l’autre champ qui reste à éclaircir. La CGT, on l’a vu, s’est historiquement inscrite dans une logique originale de « radicalité » par rapport au système global. Cette radicalité n’a certes jamais existé sans l’équilibre d’un solide "sens du réel", n’ignorant jamais l’exigence d’efficacité et donc la nécessité d’avancées partielles, tant au plan de l’entreprise qu’à celui de l’État. Mais cet équilibre était d’autant plus concevable et reproductible que les mécanismes de "l’État-providence" autorisaient des plages de redistribution.

Or l’évolution du capitalisme depuis plus de trois décennies et, plus encore, l’existence d’une crise systémique redéfinissent la donne en profondeur. Il devient plus que jamais nécessaire, sauf à accepter la logique du capital financier mondialisé, d’articuler chaque lutte concrète, défensive ou offensive, à une action concertée sur le "système" lui-même, à des échelles de territoire de plus en plus interpénétrées (du local de l’entreprise jusqu’au niveau continental voire planétaire).

Mais dès lors le syndicalisme se trouve placé devant une contradiction incontournable. D’un côté il ne peut parvenir à des résultats, partiels ou globaux, que sur la base d’une logique de rassemblement ; il doit donc vouloir être un « syndicalisme rassemblé ». D’un autre côté, il est travaillé lui aussi par la polarité entre une culture revendicative plutôt portée vers l’intégration dans le système (sur le modèle nord-européen) et une autre culture qui, sans négliger les compromis immédiats, est plus attentive à la nécessité de réformes structurelles capables d’installer durablement une autre figure du travail, de sa dignité et de sa reconnaissance. D’une façon ou d’une autre, aujourd’hui comme hier, dans l’espace des relations de travail comme dans celui de l’action politique, le poids respectif des deux "cultures" pèse sur l’évolution générale. Que la tradition critique, tant syndicale que politique ou associative l’emporte sur une logique d’accommodement ne peut être sans importance notable pour une tradition syndicale comme celle de la CGT.

3. Reste alors à avancer sur un troisième grand chantier, qui est celui du rapport entre syndicalisme et vie politique. En fait, il s’agit plus largement de l’enjeu démocratique. Qu’il le veuille ou non, le syndicat pâtit aujourd’hui d’une crise générale de toute institution. Toutes les sociétés dites "modernes" (les sociétés "bourgeoises-capitalistes") se sont construites sur la séparation du "social" et du "politique". Au début du XXe siècle, il en est résulté un partage des tâches : les syndicats et les associations se sont vu attribuer la gestion du "social", tandis que les partis disposaient du monopole de gestion du politique.

Quel projet de société partagé ?

Or le développement contemporain voit les frontières se faire plus floues, entre public et privé, entre économique, social, politique, culturel et même éthique. Si la spécificité de chaque type d’organisation ne disparaît pas (le syndicat n’est ni le parti ni l’association), le monopole de leur fonction perd de son caractère absolu. Les vieilles formules (le syndicat énonce les demandes ; l’État et les partis la traitent dans l’espace public) ne suffisent plus aujourd’hui. Face à la loi de la marchandise, la finalité du développement sobre des capacités humaines doit se redéfinir et s’imposer.

Or il n’existe à ce jour que trois modèles d’articulation du social et du politique, le modèle travailliste et le modèle social-démocrate évoqué plus haut, et celui du "syndicalisme révolutionnaire", pour lequel le syndicat incarne l’ensemble des fonctions nécessaires à la promotion du monde du travail. Il se trouve que ces trois modèles sont entrés en obsolescence, plus ou moins forte, plus ou moins rapide.

Il n’y a donc pas d’alternative sérieuse à l’expérimentation de nouvelles formes d’articulation entre le social et le politique avec une double contrainte : respecter la spécificité des pratiques et des sensibilités et créer les conditions d’émergence d’un projet de société partagé, capable d’unifier les fragments dispersés du "peuple" et de refonder la dignité du monde du travail. Incontestablement, la redéfinition d’un tel projet ne relève pas de la seule responsabilité syndicale. Mais peut-elle se passer de la contribution volontaire d’un syndicalisme puissant, indépendant, mais associé au grand œuvre à part entière ? Le syndicat peut-il se contenter de déléguer à d’autres la mise en forme, la traduction et la mise en œuvre d’un projet de cette envergure ?

S’il se laissait aller à entériner la coupure du social et du politique, fût-ce au nom d’un passé de subordination (pour la CGT), l’indépendance du syndicalisme resterait illusoire, dans un monde où les maîtres mots restent ceux de la concurrence et de la gouvernance. Le contraire de la subordination ne peut être la séparation… Pour l’instant, le troisième terme n’est pas parvenu à prendre forme.

Notes

[1Ce texte reprend, de façon raccourcie et mise à jour, une analyse déjà publiée en mars 2014.

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  • merci pour ce travail comme toujours rigoureux, ouvert et pédagogique.

    fulgence Le 6 janvier 2015 à 23:53
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  • La cgt peut se métamorphoser au cours de cette crise.
    Au delà des cas comme celui du bureau fédéral,il est nécessaire de revoir le mode d’organisation cgt.
    Adhésion directe,allégement des structures..etc..bref:Une renaissance pour que la France continue d’être au top social des Nations..

    robespierriste Le 7 janvier 2015 à 06:07
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  • Nous sommes nombreu-s-es à chercher une autre façon de militer de s’engager. Nous savons que cela passe par le rassemblement. Alors définissons ce qui nous rassemble et inventons en grand ce qui se fait ici et là en petit. Denis Maciazek -Moselle -metz.

    maciazek Le 7 janvier 2015 à 10:35
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  • La CGT se fait bouffer par le parti socialiste. Elle s’était assez franchi du parti communiste, que c’était pour tomber dan les bras des sociaux traitres.

    La cgt doit sortir du parti lié au capitalisme et ne savoir que s’opposer, pour véritablement devenir une force auto-gestionnaire autonome.

    Jean-Marc Le 16 janvier 2015 à 11:34
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