Accueil > Culture | Par Caroline Châtelet | 26 mars 2015

La Générale : dernière station avant terminus ?

Ancien squat devenu coopérative, la Générale, haut-lieu culturel du 11e arrondissement, est menacée par l’appel à projets "Réinventer Paris" lancé par la ville. Défendant son importance pour les politiques culturelles, elle se mobilise pour son avenir.

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Coopérative artistique, politique et sociale, la Générale voit son projet remis en question, la sous-station électrique Parmentier qu’elle occupe faisant partie des sites de "Réinventer Paris", appel à "projets urbains innovants" lancé par la Ville de Paris en novembre dernier. À vrai dire, il y a de tout parmi les vingt-trois sites concernés. Comme on le précise au cabinet de Jean-Louis Missika (adjoint chargé de l’urbanisme, de l’architecture, des projets du Grand Paris, du développement économique et de l’attractivité), cela va « d’un hôtel particulier dans le Marais aux friches industrielles dans le Nord de paris. C’est une palette très diverse mais qui a sa cohérence et représente les grands défis parisiens. »

Missika ayant énoncé le souhait, lors de la conférence de lancement en novembre, que la majorité des permis de construire soient délivrés fin 2016, leur point commun est de pouvoir « être mis en vente rapidement et libérés gratuitement ». Outre le fait que cette ambition de réinvention de Paris fait étrangement l’impasse sur les quartiers de l’Ouest et du centre de Paris – le cabinet de Missika arguant là d’une « question d’opportunité, la répartition des projets suit la réalité du foncier municipal » –, elle pose à travers le cas de la Générale la question de la politique culturelle de la Ville à l’égard des lieux culturels alternatifs.

Du squat à la pépinière

C’est en 2005, rue du Général-Lasalle dans le 19e arrondissement que la Générale voit le jour. À l’origine, l’aventure est conforme à celle de nombre de squats artistiques : une poignée de créateurs décide d’investir un bâtiment vacant depuis des années pour inventer un espace de travail. Comme le raconte Sidonie Han (qui a rejoint l’équipe lors de l’installation à Parmentier), le collectif s’étoffe et se structure rapidement « autour majoritairement de deux pôles. Le pôle des plasticiens et celui des personnes travaillant dans le spectacle vivant. Mais il y a aussi d’autres personnes, des activistes – nous sommes à l’époque du combat contre le CPE –, des associations défendant des sans-papiers, etc. ».

Revendiquant à travers ses projets la circulation des corps et des idées, le partage et l’échange des outils de travail, la Générale va voir naître une myriade de formes : expositions, performances, spectacles, concerts, projets d’éditions (on compte parmi ses résidents les revues Vacarme et Multitudes), émissions de radio, et même une cantine associative. Si l’aventure est éphémère – le bâtiment est vidé à l’automne 2007 –, elle marque les esprits, notamment par la capacité du projet à excéder les seuls cercles alternatifs pour fédérer une large variété de spectateurs et de partenaires. « Des journalistes, des programmateurs et aussi des membres de la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) venaient voir des spectacles ».

Tandis que les plasticiens migrent à Sèvres sur proposition de la DRAC arts plastiques, une partie du collectif revendique de prolonger le travail sur l’Est parisien et de pérenniser son existence. Après deux années de négociations marquées par des rapports de force « rendus possibles par le buzz autour du projet », la Générale s’installe en 2008 au 14 avenue Parmentier, signant avec la Ville de Paris un bail de trois ans renouvelable trois fois. Depuis, le « collectif a pas mal évolué et réunit des plasticiens, des graphistes, des gens travaillant dans le cinéma, le spectacle vivant, ou s’intéressant aux croisements entre arts et autres disciplines. »

Manufacture et laboratoire

Le collectif de la Générale s’est surtout adapté à son lieu, modelant son projet pour ce nouvel espace. « Petit à petit les choses se sont organisées : nous avons créé des postes, investi financièrement dans le bâtiment, notamment en concevant la boîte noire ["boîte" permettant à des spectacles de jouer, ndlr]. » Elle souhaite également prolonger dans la durée son travail de terrain. À l’image de cette structuration, la Générale obtient du Conseil régional d’Île-de-France l’aide "Fabriques de culture", « un dispositif destiné aux lieux dits "intermédiaires" comme le collectif 12 à Mantes-la-Jolie, Le Théâtre la Loge, la Blanchisserie à Ivry-sur-Seine, etc. S’ils sont très différents, tous ont le cul entre deux chaises et se situent dans un espace intermédiaire à l’institution. »

Aujourd’hui, la Générale emploie quatre salariés permanents et de nombreux intermittents. Space Invader, le Surnatural Orchestra, le compositeur Tom Johnson, l’École nationale supérieure des arts décoratifs, ou encore le festival Sonic Protest font partie des expositions, spectacles, concerts, festivals, etc. que les spectateurs ont pu découvrir gratuitement.

Mais ces ouvertures publiques ne sont que la part émergée de l’iceberg. Toute l’année, le lieu est mis à disposition d’artistes sans contrepartie financière et des équipes sont accompagnées, des plus établies aux plus précaires. Selon Sidonie Han, le collectif « revendique un travail qui devrait être fait à Paris et qui est à la mesure d’autres lieux plus institutionnels. Nous avons accueilli des compagnies en répétition avant leurs représentations au Théâtre Paris-Villette ou au Théâtre du Rond-Point. Quelque part, c’est très ingrat, car nous "absorbons" la contraction des périodes de répétition et de création due à la baisse des financements, alors que ce temps invisible est nécessaire aux équipes. »

Mobilisation Générale

C’est en découvrant la plaquette du programme "Réinventer Paris" que la Générale apprend officiellement les projets de la Ville pour la sous-station électrique Parmentier. Alors que la majorité des sites sont libres quant aux usages possibles, le bâtiment a ici vocation à accueillir un cinéma « populaire et qualitatif ». Interrogée sur la pertinence d’un nouveau cinéma dans une ville qui dispose déjà d’un des parcs de salles les plus importants au monde avec près de 400 écrans [1], l’adjointe à la culture de la mairie du 11e Martine Debieuvre explique : « le onzième est sous-doté. On a un déficit de cinémas très important, puisqu’il n’y en a que trois, tous situés à Bastille. »

Depuis, en vue de l’arrivée à échéance de son bail en juillet 2017, la Générale se mobilise. Lancée le 17 mars, une pétition demande des garanties écrites de la Ville – l’équipe n’ayant pour l’instant eu que des confirmations orales du cabinet d’Anne Hidalgo et de Bruno Julliard, premier adjoint à la mairie de Paris chargé de la culture –, quant à son relogement. Parmi les soutiens figure notamment Corinne Rufet, vice-présidente (EELV) de la région Île-de-France qui a, selon Le Parisien, interpellé Bruno Julliard sur le fait que la Ville voudrait remplacer la Générale « par un énième lieu de conso culturelle ».

Derrière le relogement se dessine la crainte de voir un projet démantelé, amputé, vidé de sa substance via l’éloignement de son territoire d’action, l’attribution d’un bâtiment non adapté à son travail, ou la signature d’un bail de courte durée. Si ces inquiétudes se concrétisaient, elles seraient aussi un signe éloquent de l’instrumentalisation de la culture par la municipalité, et des artistes par les élus, sans aucun égard pour les projets menés. Avec tous les paradoxes que cela charrie... Ainsi, tout en évoquant le fait que leurs interlocuteurs aient « beaucoup de mal à imaginer qu’on fait un travail de terrain », Sidonie Han rappelle : « En même temps, c’est ce qu’ils demandent dans tous les cahiers des charges des projets. Mais c’est comme s’ils n’y croyaient pas vraiment. »

Notes

[1Dont 90 classés "art et essai" (ce qui amène à un écran pour 6.000 habitants, là où à Berlin il y en a un pour 12.000 habitants). Sur les 815 projets présentés, 59 concernent la Générale. Parmi les candidatures figurent, selon Le Film français, celles de MK2, du Ciné-Movida (L’épée de Bois et le futur cinéma des Batignolles), ou encore de Cap’ Cinéma (L’Étoile Lilas)

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  • Je connais bien ce "collectif d’artistes" j’habite à deux pas... Je l’ai vu arriver et fermer aussi vite les portes de cette magnifique Halle industrielle... 95% de huis clos dit "temps de création" en fait à bien y regarder surtout beaucoup de fumisterie et d’égoïsme bien "de gauche", pardonnez-moi l’étiquetage... Ces jeunes gens, quand ils ne sont pas au chômage, on l’aide à la création pour seules subside. Argent publique contre argent publique. Cela pourrait être entendable s’ils produisaient réellement quelque chose mais c’est loin d’être le cas.
    Un grand barnum de théâtre amateur bien huilé en machine a avaler de la subvention, un bar tenu par des "artistes" aux chômage. Que demandez de mieux ?
    je vous passe les détails... Tentez de trouver un jour d’ouverture et faites vous votre propre opinion.
    Ce qui les sauve un peu à mes yeux ? L’article 35 de 1793 (mal) accroché au dessus de la porte :
    "Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs."
    Un texte bien antinomique du lieu... Aucune révolution là dedans. Des profiteurs habiles rien de plus.

    Anonyme Le 26 mars 2015 à 15:14
       
    • Eh bien vous avez de la chance, voici les ouvertures pour le mois d’avril (plein de jours ouverts, on vous attend pour discuter ! Notamment de nos statuts puisque cela semble vous inquiéter : vous pourrez ainsi rencontrer les membres du collectif qui sont par exemple administratrice, infirmière, graphiste, mathématicien, architecte, cuisinière, et puis aussi ceux qui sont intermittents du spectacle si ça ne vous dégoûte pas trop)
      Et en plus, pas un seul jour de théâtre amateur, vous êtes servi !

      Tout d’abord le festival Sonic Protest revient à Paris de 2 au 12 avril, et La Générale abritera entre le 4 et et 8 avril les travaux du Feral Choir de l’incroyable vocaliste Phil Minton , le pape du borborygme ! Il s’agit d’une expérience de chorale expérimentale basée sur un travail participatif avec des volontaires parisiens, dont le rendu sera fait hors les murs.

      L’après midi du 4 avril sera consacré a une rencontre avec les artistes Orion Maxted, Secteurflèche, Rinus Van Alebeek, Miosine et Harold Schellinx, pour évoquer leur travail sur le son (16h-20h, à La Générale).

      Le week-end du 10-12 avril sera consacré à une pause philosophico-végétalisante, et on reprend du 13 au 17 avril avec une résidence des compositeurs / improvisateurs Eric Fischer et BrunoWilhelm. Accompagnés, entre autres, de Chris Hayward (flutes), Romano Pratesi (clarinette basse), Satchie Noro (danse), Julie Fischer (installation & performance), et Emmanuel Damon (poésie), ils nous proposent les 17, 16, 17 une déambulation dans La Générale transformée en espace sonore.

      Le samedi 18, le compositeur-mathématicien Tom Johnson reviendra, avec l’ensemble Dedalus bien connu chez nous (Moondog, …) et des étudiants allemand pour présenter une nouvelle expérimentation sonore sur la combinatoire des nombres. Présentation au public en soirée (ouvertures de portes 19h).

      Du 19 au 24, c’est la percussionniste virtuose et multifacettes Lucie Antunes qui, après sont expérience « mémoire de femmes l’année dernière, revient chez nous préparer un spectacle autour de l’oeuvre de John Cage. C’est donc elle qui nous abreuvera pour le 20 du mois d’avril…

      Et enfin arrivera la traditionnelle transhumance du Tricollectif, le laboratoire d’expérimentation de la jeune scène du jazz. Ils seront dans nos murs du 27 avril au 3 mai, avec une programmation riche de surprises.

      S. Le 26 mars 2015 à 15:49
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  • yes j’adore ce squat ! la biere et a 2€ et on peu fumé dans la salle et c gratos !!! vive la générale et reste chez toi le voisin pas contant !

    gwen Le 26 mars 2015 à 16:17
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  • @gwen : déjà toi retourne a l’école tu sais ni lire ni écrire, la générale n’est plus un squat depuis longtemps (c’est marqué dans le titre).
    bravo pour la prog d’Avril ! Ca a l’air super !
    Apres c’est vrai que "anonyme" (ça fait toujours bizarre) a un peu raison quand même, c’est un lieu qu’y est resté trop fermé pendant quatre ans et qui se réveille une fois l’ultimatum lancé...
    comme quoi un bon coup de pied au cul et ça (re)part !

    Jeanvaljean Le 26 mars 2015 à 16:24
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  • La Générale est ouverte tous les 20 du mois depuis plus de 4 ans, nous accueillons le Tricollectif et Sonic Protest au mois d’Avril pour la troisième année consécutive, et Lucie Antunes a fait plusieurs ouvertures de son spectacle l’année dernière.
    Comme quoi, un bon coup de pied au cul pour se renseigner, c’est toujours efficace.

    Julien Le 26 mars 2015 à 18:55
       
    • Cette agressivité...
      Pourquoi ne pas plutôt tirer un enseignement de ces feedbacks, aussi débiles puissent il vous paraître ?
      Au fond, on s’en fou de savoir si c’était vrai ou pas, cette histoire de bâtiment trop fermé et inactif.
      Ce qui compte c’est :
      1. Que vous ayez une véritable activité, et cela est indéniablement le cas
      2. Que vous puissiez montrer votre activité et "faire savoir" ce que vous faites, et cela, ce n’est pas tout à fait le cas visiblement.
      Bon courage dans cette petite entreprise de communication, sur le "faire savoir" qui vous attend pour aller mieux (et être ainsi connu et REconnu).
      Cha.

      chacha Le 27 mai 2015 à 21:30
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