Combattants rebelles dans le quartier de Qaboun - photo cc Qasioun News Agency
Accueil > Monde | Par Adélie Chevée | 27 février 2018

La Ghouta orientale, zone de guerre et de désinformation

Bastion de la résistance au régime syrien ou repaire de djihadistes ? Pour échapper aux représentations biaisées de cette banlieue rebelle et assiégée de Damas, retour sur son histoire récente.

Vos réactions (10)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Le 18 février, l’armée syrienne, appuyée par ses alliés russes et iraniens, intensifie une offensive contre la Ghouta orientale. Depuis, au moins cinq cents personnes ont perdu la vie dans des bombardements indiscriminés. Les hôpitaux et centres médicaux sont systématiquement pris pour cible, et le gouvernement a refusé aux humanitaires l’accès à près de 400.000 habitants soumis à un siège sévère depuis cinq ans.

Si les représentations cartographiques de l’enclave rebelle exagèrent souvent l’homogénéité de l’opposition, les accusations d’un traitement favorable des rebelles par les médias occidentaux, qui occulteraient la présence de djihadistes dans cette banlieue de Damas, nécessite une mise en perspective. Retour sur l’histoire de la Ghouta.

La revanche des campagnes

Terre fertile au sud et à l’est de Damas, la Ghouta est soumise à une urbanisation rapide et mal organisée depuis les années 1980. Tandis que la capitale a bénéficié de quelques réformes depuis 2000, les retombées économiques n’ont profité qu’à une élite urbaine ou sectaire proche du pouvoir, accentuant la perception d’un déséquilibre entre ville moderne et campagne populaire.

Des centaines de milliers de migrants économiques sont venus rejoindre les rangs d’une majorité sunnite conservatrice et défavorisée. Le contraste de perception entre le rural et l’urbain sera d’ailleurs un facteur de soulèvement en 2011 : les villes de la Ghouta comme Douma relaient la contestation et font face à une violente répression [1].

C’est avant tout pour protéger les manifestants puis pour organiser les déserteurs – soldats refusant de tirer sur les civils ou hommes fuyant la conscription – que les premiers bataillons se forment dans le maquis de la Ghouta. À l’été 2012, ces groupes armés réunis sous la bannière de l’Armée syrienne libre (ASL) lancent une offensive contre Damas. Elle se solde par l’instauration d’un front continu entre Damas et sa périphérie.

Les villes libérées mettent en place des institutions alternatives sur la base des solidarités de quartier : écoles, entretien des routes, ramassage des ordures, système judiciaire. Leurs indépendances face aux groupes armés varient sensiblement d’une localité à l’autre. Les activistes participent eux aussi à ce nouvel ordre social. Ainsi l’avocate et militante des droits de l’homme Razan Zaitouneh crée à Douma le Centre de documentation des violations en Syrie (CDV), une formidable base de données des crimes commis par les parties au conflit.

Libération des islamistes radicaux

Dès le début des hostilités, Bachar Al-Assad assurait que la révolte n’était qu’une « conspiration » venue de l’étranger. Tout en brandissant le spectre du conflit sectaire, il libère de la prison de Saidnaya des islamistes radicaux. La littérature des prisons syriennes nous a appris que les islamistes, bien plus que les détenus politiques, furent les victimes des sévices les plus atroces [2].

C’est ainsi que Zahran Allouche, fils d’un prédicateur salafiste, est libéré avec d’autres islamistes en 2011. Ils formeront le noyau dur de Liwa al-Islam (la Brigade de l’islam), un groupe rebelle de la Ghouta et qui deviendra en 2013 Jaych al-Islam (l’Armée de l’islam). Avec Zahran Allouche à sa tête, le groupe devient la plus puissante formation de la Ghouta et désire l’instauration d’un État islamique syrien.

Le 21 août 2013, le régime bombarde la Ghouta avec du gaz sarin et tue 1.400 personnes. Barack Obama, qui avait fait de l’usage d’armes chimiques une « ligne rouge », fait marche arrière. Les bombardements tant attendus d’une coalition internationale n’auront pas lieu.

Prolifération des salafistes

La situation dans la Goutha empire : à partir de l’hiver 2013, c’est elle qui est désormais encerclée. Les offensives au sol sont trop coûteuses pour le régime, qui opte pour la stratégie de l’asphyxie. Une seule voie de communication avec Damas est laissée ouverte, favorisant la contrebande de denrées alimentaires vendues hors de prix à une population affamée.

Deux dynamiques s’accélèrent : la démoralisation des troupes de l’ASL, peu supportées par ses alliés occidentaux, et le renforcement de Jaych al-Islam qui reçoit des financements de l’Arabie Saoudite. Le terrain est propice à la prolifération des salafistes qui reçoivent le soutien d’une partie de la population laissée à elle-même. Les nouveaux bataillions adoptent souvent des noms à connotation religieuse pour s’assurer un financement [3].

Dans son fief de Douma, les relations entre Jaych al-Islam et les activistes sont difficiles, au point que Razan Zaitouneh et trois autres opposants sont enlevés le 9 décembre 2013. Jaych al-Islam est suspectée d’en être responsable. Plus tard, Zahran Allouche adoucira sa position [4]. Rempart contre Daesh, en lutte contre le front Al-Nosra, Jaych al-Islam accepte qu’en définitive le régime politique sera décidé par l’ensemble des Syriens. La formation gagne ainsi une place dans les négociations de paix de Genève.

L’enjeu des mots

La présence du salafisme dans la Ghouta orientale, d’abord prématurée et exagérée par le régime, puis reconnue tardivement par l’opposition, est devenue un fait irréfutable. Il ne faut cependant pas perdre de vue que son émergence cache une réalité plus complexe où les groupes de l’opposition sont loin d’être homogènes et alignent leurs positions idéologiques sur celles de leurs sponsors.

À l’occasion d’un accord pour un cessez-le-feu en juin 2016, John Kerry avait glissé le nom de Jaych al-Islam dans la liste des groupes terroristes contre lesquels l’accord ne s’appliquait pas. La bévue, vite corrigée, est significative de l’agenda politique qui se cache derrière toute accusation de terrorisme, et qu’il faut dont prendre avec beaucoup de précaution. Celles-ci diminuent l’impact moral de frappes indiscriminées.

C’est bien sous le coup d’accusations de terrorisme que le régime syrien justifie aujourd’hui les raids aériens, les barrels d’explosifs remplis de shrapnels et les probables attaques au chlore sur les habitants de la Ghouta orientale.

Notes

[1Lire Matthieu Rey, "Villes et Consciences Politiques en Syrie ; quand l’urbain s’éveille", dans Roman Stadnicki (sous la dir. de), Villes arabes, citées rebelles, Paris, ed. du Cygne, 2015.

[2Lire Yassin al-Haj Saleh, Récits d’une Syrie oubliée : sortir la mémoire des prisons, éd. Les Prairies ordinaires, 2015.

[3Voir la description du siège publiée dans le reportage "What is left unsaid about the siege on Ghouta" (Ce qui n’est pas dit sur le siège de Ghouta), 26 novembre 2014, publié sur Al-Jumhuriya, site d’information et de réflexion tenus par des intellectuels syriens.

[4Avant sa mort dans un bombardement de 2015.

Vos réactions (10)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Un feu nourri des terroristes empêche les civils d’emprunter le couloir humanitaire reliant la Ghouta orientale à Damas, annonce le chef du groupe de contrôle de la zone de désescalade.

    Les civils n’arrivent pas à quitter la Ghouta orientale, la banlieue est de Damas, car le couloir humanitaire censé assurer leur sortie est pilonné par les terroristes près de la localité d’al-Vafidine, a annoncé le chef du groupe de contrôle dans la zone de désescalade, le général Victor Pankov.

    « Le couloir humanitaire destiné à assurer la sortie des civils de la zone de désescalade a été ouvert le 27 février à 9h du matin. Il est actuellement intensivement pilonné depuis la zone tenu par les combattants et aucun civil n’est sorti », a-t-il indiqué devant les journalistes.

    buda Le 28 février à 00:09
  •  
  • Le 21 août 2013, un bombardement la Ghouta avec du gaz sarin qui tue 1.400 personnes,mais dont personne ne peut dire que c’est le régime.
    En effet Daesh,est peut être responsable,comme une enquête indépendante l’a montré.
    En effet,pour intervenir militairement et prolongé cette guerre abominable,l’OTAN a besoin de prétextes.
    C’est la raison pour laquelle les anti-Bachar qui prolongent et justifient les atrocités des islamistes et de l’OTan doivent reconnaitre leurs erreurs et devenir des commentateurs responsables.
    Sinon,comment pourront ils se regarder dans un miroir,face à une guerre de cent ans ?

    Paul Le 28 février à 09:49
  •  
  • Bonjour
    Depuis le début du conflit, sommes nous vraiment , correctement, objectivement informé !?.
    La guerre tout court commence par la guerre des médias, et comme dit Halimmi "l’opinion cela se travaille".
    On nous montre des photos horribles , dont on n’est pas sur de l’origine.
    Il est temps de sortir des logiques campistes, renvoyer dos a dos Bachar et les rebelles. il faut surtout un grand mouvement internationale pacifiste, qui dit "guerre à la guerre", il y a en marre de toutes ses guerres :Irak Syrie, Yemen, ou ailleurs......
    Pour l’instant l’opinion publique, a été embrigadé, derrière un camp, ou un autre. Comme pour la guerre du Viétnam, mobilisons l’opinion publique pour que les Etats, nos Etats, arrêtent les guerres.

    BOB Le 28 février à 11:39
  •  
  • Quelques soient les représentations des parties en présence dans ce conflit, la population civile essuie des pertes abominables du fait des 2 camps... Une fois que ceci est admis, on ne peut peut adhérer aux accusations de l’un ou l’autre des 2 camps sans justifier une hiérarchie inique au sein des victimes.
    Est-ce qu’il s’agit de renvoyer les acteurs de ce conflit dos à dos ?
    Non ! Mais cela indique qu’il est plutôt temps de poser les questions qui fâchent :
     A quoi servent les institutions internationales ?
     A quoi ou à qui sert le droit international ?
     Faut-il repenser les modalités de participation des Etats et/ou nations au sein des organisations internationales pour empêcher toute hégémonie militaire ou économique de certains pays ?
     Quels moyens pour enquêter sur les actes de déstabilisation nuisant gravement aux population civiles d’une région du monde orchestrés par un ou des Etats (comme par exemple le financement de groupes terroristes/résistants par les états du golfe suite à la perte du contrat sur le gazoduc avec la Syrie ou dans une autre mesure la forte présomption corroborée par un faisceau d’indices sur les actions menées par les EU et ses alliés au Vénézuéla qui participent de la pénurie vécue par la population) ?
     L’invocation des « dommages collatéraux » doit-elle être tolérée lorsque les dommages civils sont systématiques ou bien est-on en droit de lui y substituer ad nutum la notion juridique de "crimes de guerre" (viser les civils est un crime de guerre, les toucher accidentellement n’en est pas un) ?
     Quels moyens internationaux faut-il mettre en place pour contraindre un Etat qui pratique des actes barbares et meurtriers envers sa population à cesser ses exactions ?
     Quels moyens internationaux faut-il mettre en place pour contraindre des groupes de "résistances" qui pratiquent des actes barbares et meurtriers envers des civils à cesser toute exaction ?
     Quels moyens pour faire appliquer le droit globalement ?
    Si l’on ne s’intéresse pas à ces questions, il y aura continuellement des "Syries" partout dans le monde comme il y en a eu jusqu’ici... Et il faudra continuer à s’excuser de ne vouloir prendre partie que pour la population civile dont tout le monde sait qu’elle reste la grande perdante des conflits modernes !

    carlos Le 28 février à 11:44
       
    • la population civile ???? c’est d’elle que naissent les Armées

      Il n’ y a pas de peuple innocent.

      buda Le 28 février à 13:30
    •  
    • @Buda - voilà un principe très intéressant que devraient adopter les avocats des pédophiles ou des violeurs...
      Qu’y a-t’il de plus cynique que d’admettre que le tortionnaire initie bien souvent sa victime à le remplacer dans son rôle plus tard ? Ne rien faire contre ce cercle vicieux et mieux que ça, le justifier !

      carlos Le 28 février à 14:22
  •  
  • Pour info
    Voir claude El Khal sur mediatv.fr ;le conflit Syriens, et nouvelle de Syrie, la bataille de la Ghouta.
    Attention aux fausses images de la Ghouta en Syrie sur 20 minutes

    bob Le 28 février à 16:36
  •  
  • Bonjour
    A Carlos
    Tes propos sont a prendre au sérieux, mais peut-on s’appuyer sur le droit international, et les institutions internationales !?....grande question.
    Regardons un peu le passé, et l’histoire.Je te rappel de nouveau le Viétnam. Qu’est-ce qui a fait que les USA ont plié bagages, et ont arrêter la guerre ?. Le droit, les organisations internationales ?
    Non, la réalité sur le terrain.
    Idem , pour beaucoup de conflits :Irak, Syrie, Yougoslavie....
    Et Israël, parlons en !...ils bafouent le droit internationale ., constamment , Le droit, les institutions interviennent après quand les jeux sont fait, qui désigne le vainqueurs et juge les perdant devant un tribunal international.
    Malheureusement le peuple, est toujours victime dans ces guerres , c’est un constat triste .
    Mais il y a les réalités, pesanteurs, géostratégique , géopolitique, de pouvoir, de rapport de force, que les institutions internationales ne veulent pas voir , ou feignent de ne pas voir.
    Sans vouloir t’offenser, il me semble que tu adopte la position de l’arbitre, qui sort le cartons rouge, ou jaune , édicte les règles, les limites a ne pas dépasser, sanctionne les coup bas...
    alors que souvent l’arbitre est juge et parti, n’est pas neutre, et mêmes partisan , corrompue.....,

    bob Le 28 février à 16:55
       
    • @BOB - je ne suis pas offensé car je comprends parfaitement tes arguments.

      Et je m’en vais donc te préciser que mes propos affirmaient la nécessité de questionner l’utilité des institutions internationales ! Toutes ces questions n’ont pas pour objectif de sacraliser les organisations mondiales telles qu’elles fonctionnent actuellement, mais révèlent l’idée que c’est le moment ou jamais de faire en sorte qu’on les interroge afin qu’elles s’inscrivent dans une nouvelle dynamique qui n’est plus celle de la PAX AMERICANA sans pour autant céder à celle d’une PAX SINICA, mais dans une véritable dynamique de gouvernance démocratique mondiale  !

      En effet, regardez donc les bouleversements actuels de l’échiquier géopolitique mondial avec notamment le repli stratégique des Etats-Unis sur le théâtre du continent américain ( avec la préparation à la guerre au Vénézuéla... non sans avoir foutu le bordel partout avant) et le surgissement de la Chine qui espère le 1er rang de puissance mondiale (espérant une reconnaissance accrue) mais aussi la "construction collective" d’un ennemi commun à toute l’humanité : le réchauffement climatique qui menace d’anéantissement, excusez du peu, l’espèce humaine (la pénurie de pétrole nous guette toujours d’ici 2030 et avec elle, l’effondrement des anciennes puissances thermo-industrielles et militaires... Croyez bien que ce scénario est pris très au sérieux et en Chine et aux USA qui savent ne pas pouvoir étendre éternellement leur influence sur la totalité du globe avec les bonnes vieilles méthodes) !

      La France, tant qu’elle le peut encore de part sa sphère d’influence, serait en mesure de porter tous ces questionnements et cette aspiration au changement nécessaire afin de faire du droit international, le synonyme de justice ! Et non de soumission au plus fort !

      carlos Le 28 février à 18:41
  •  
  • bob Le 28 février à 16:55
    Malheureusement le peuple, est toujours victime dans ces guerres.........(sic).............................

    Celui qui met les Tyrans au Pouvoirs , livre les Chrétiens aux lions......

    buda Le 28 février à 20:19
  •  
Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.