Accueil > Société | Par Emma Donada | 30 août 2016

La laïcité schizophrène

L’application de la laïcité, a rappelé le Conseil d’État, doit garantir les libertés. Elle a pourtant encore été invoquée pour servir des discours discriminatoires. Comment en est-on arrivé à des interprétations et une instrumentalisation aussi nocives ?

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« Il y a une espèce de confusion lorsqu’on parle de la religion comme appartenant à la sphère privée », explique Françoise Dumont, directrice de la Ligue des droits de l’homme à l’origine, avec le Collectif contre l’Islamophobie en France (CCIF), de la saisie du Conseil d’État sur l’arrêté "anti-burkini" de Villeneuve-Loubet. Exaspérée par la polémique, elle rappelle que la sphère privée ne correspond pas « aux quatre murs d’une maison », mais à la liberté de conscience. Pour elle, la surenchère politique et médiatique est le résultat « d’une méconnaissance absolue de la loi de 1905 ».

« Une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales »

Tout a commencé par une récupération. Au milieu de l’été, entre deux tweets contre la destruction de l’église Sainte-Rita, deux élus marseillais de droite et d’extrême droite s’empressent de relayer l’affiche d’une journée piscine non-mixte dans un parc aquatique. Smile 13, l’association organisatrice, avait obtenu l’autorisation exceptionnelle du "burkini", dont l’usage est d’ordinaire interdit dans le parc. Valérie Boyer (LR) et Stéphane Ravier (FN) sont rapidement soutenus par leurs partis respectifs, qui condamnent une atteinte au droit des femmes et à la laïcité. Alors que la polémique enfle, l’Agence France presse révèle dix jours plus tard les détails d’un arrêté municipal signé le 28 juillet par le maire de Cannes. Il interdit le port de vêtements religieux à la plage par crainte de troubles à l’ordre public « alors que la France et les lieux de cultes religieux sont actuellement la cible d’attaques terroristes ».

Dans les semaines qui suivent, une trentaine de maires l’imitent. Parmi eux, deux maires socialistes, dont celui de la commune de Sisco où avait éclaté une bagarre entre des villageois et trois familles originaires de Bastia et de confession musulmane. Pourtant, aucune des femmes présentes ne portait de burkini. À droite comme à gauche, l’interdiction du burkini sur les plages compte ses alliés. Le premier ministre Manuel Valls apporte son soutien aux maires pour « encourager le vivre ensemble ». Posture qu’il a maintenue après l’annulation de l’arrêté "anti-burkini" de Villeneuve-Loubet par le Conseil d’Etat.

Dans l’ordonnance délivrée par le Conseil, « l’arrêté litigieux » est accusé de « porter une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle ». Des libertés défendues par le principe de laïcité qui « assure », dans le premier article de la loi de séparation de l’Église et de l’État, « la liberté de conscience » et « garantit le libre exercice des cultes ».

« Le symptôme d’un passé qui ne passe pas »

« Il y a là autre chose qui se joue dans cette affaire du Burkini et qui relève – si je puis dire – du symptôme d’un passé qui ne passe ou qu’on ne veut pas laisser passer. Un passé qui concerne en particulier l’Algérie coloniale », explique l’historienne Jalila Sbaï. Spécialiste de la politique musulmane de la France, la chercheuse renvoie le discours des défenseurs de l’interdiction du burkini à la nostalgie d’une gestion coloniale des « sujets musulmans dans l’Algérie Française ». À l’image des affiches d’époque invitant les musulmanes à se dévoiler, elle rappelle que « le débat cristallisé autour du vêtement et la nudité des femmes musulmanes est très ancien ».

« Les politiques français de l’ère coloniale n’ont jamais voulu appliquer la loi de séparation des Églises et de l’Etat (loi 1905) et les principes de la laïcité aux départements français d’Algérie, tout en accusant les français musulmans de ne pas respecter ou ne pas vouloir respecter ces lois et principes », explique Jalila Sbaï en référence aux différentes décisions prises pendant la période coloniale vis à vis des musulmans. Dans un article publié sur le site spécialisé Orient XXI, l’historienne retrace les racines coloniales de la politique française à l’égard de l’Islam. Elle y explique la fonction « gestionnaire » de cette politique de la religion musulmane perçue non pas comme une simple appartenance à un culte, mais « comme un fait social total », « une idéologie de mobilisation et de contestation et un fait sociologique ».

Alors que l’époque coloniale doit appartenir au passé, « la République (quel que soit le gouvernement au pouvoir) a continué de traiter les musulmans comme s’ils étaient des parties exogènes à la société française alors qu’ils lui sont endogènes depuis presque un siècle ». La polémique autour du burkini a montré que ces discours nostalgiques d’une France raciste et réactionnaire sont bels et bien vivants.

« L’institution d’une laïcité divisible »

Dans un article paru en 2012 dans la revue Cité [1] Jean Baubérot, sociologue et historien de la laïcité, revient sur les écarts entre les principes de la laïcité républicaine et ses applications. Il pose le diagnostic de « l’institution d’une laïcité divisible », contraire à son concept original. Entre 2006 et 2012, le dossier laïcité est confié au Haut conseil à l’intégration (HCI). « C’est faire croire que la laïcité s’appliquerait essentiellement à une partie des Français et ne concernerait que des problèmes liés (à tort ou à raison) à des mouvements migratoires », explique-t-il à l’époque.

Même si le HCI a été remplacé officieusement en 2013 par l’Observatoire de la laïcité, la double mesure persiste dans les pratiques des juges, des politiques et des citoyens. Déjà, en 2012, Jean Baubérot notait la disparité de traitement entre la religion catholique et la religion musulmane. Il rappelle un jugement rendu par le tribunal administratif de Montreuil en novembre 2012, qui rejette le recours d’une mère de famille interdite d’accompagner les enfants en sortie scolaire parce qu’elle était voilée. Le tribunal avait déterminé qu’il n’y avait pas là « une atteinte excessive à la liberté de pensée, de conscience et de religion ».

Jean Baubérot souligne l’ambiguïté du jugement : « Le fait de ne pas porter cette « atteinte excessive » relève plus de la logique de pays où existe une religion établie que d’un État laïque ». Pourquoi les participantes bénévoles aux sorties scolaires, « n’ayant aucun rôle pédagogique » sont assimilées aux agents publics alors que « des religieuses, elles, on le droit d’être surveillantes d’examens scolaires » parce qu’elle remplissent « simplement une fonction complémentaire de soutien » ? « Voilà une façon injuste d’appliquer la laïcité », dénonce Jean Baubérot.

« L’imposition du simplisme intellectuel »

Il explique ce dévoiement de la laïcité par deux « menaces de l’intérieur ». Des menaces très loin de ce que pourrait suggérer l’expression « menace de l’intérieur » au défenseur de l’interdiction du burkini. D’abord, une première due à « l’hypertrophie » du principe de neutralité par les craintes engendrées par « la fin de la suprématie de l’Occident », explique-t-il en reprenant le travail de Sophie Bessis, historienne et journaliste franco-tunisienne. Hypertrophie qui engendre, « l’atrophie » des autres principes comme « la séparation, la liberté de conscience et la non discrimination ». Ensuite, une deuxième, liée à « l’imposition du simplisme intellectuel [qui] imprègne même les élites ».

En 2012, Jean Baubérot faisait référence aux « contre-vérités » énoncées par Nicolas Sarkozy et le Haut commissariat à l’Intégration. Aujourd’hui, le dévoiement de la laïcité n’a plus de frontières politiques. À quand l’aggiornamento des conceptions et l’abandon d’une obsession aussi nocive ?

Notes

[1"La laïcité française : républicaine, indivisible, démocratique et sociale", Cités 4/2012.

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