photo Nuit debout Toulouse
Accueil > Résistances | Par Manuel Borras | 29 avril 2016

La Nuit debout est-elle la même partout ?

Si la place de la République à Paris capte la lumière, c’est de Nuits debout au pluriel qu’il faut parler. Dans les autres grandes villes, comment le mouvement s’exprime-t-il, entre identité et différences ? Tour de France des places occupées.

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Depuis le 30 mars dernier, le phénomène Nuit debout est essentiellement perçu au prisme de sa version parisienne, parfois celle de ses banlieues proches. C’est là, il est vrai, que les personnalités les plus renommées viennent intervenir – ou se faire éconduire. Il s’agit aussi, numériquement parlant, du rassemblement le plus important.

Les Nuits debout de "province" sont ainsi peu traitées, ou présentées comme des produits dérivés. En réalité, si les similarités dominent et que l’impulsion originelle vient bel et bien de la place de la République, s’expriment parfois des spécificités locales d’action et de revendication, ainsi que des démarches de coopération décentralisée à l’échelle régionale. Jusqu’à quel point ?

Une expansion rapide

Lancée le 30 mars dans plusieurs villes du pays, l’initiative Nuit debout a abouti, dès le 31 mars, à des occupations de places. À Toulouse, plus de cinq cents personnes ont investi la place du Capitole, après une AG fondatrice tenue la veille à l’initiative de la CIP et du DAL, dans un théâtre Garonne occupé. Même phénomène à Marseille, où un petit nombre de personnes se sont rassemblées au Cours Julien, souhaitant « s’inspirer de ce qui se passait à Paris, sans non plus les considérer comme modèle », se souvient Laurent, qui tient à préciser qu’il « ne s’exprime qu’en [son] nom ».

L’effervescence Nuit debout ne cesse depuis de se répandre dans l’Hexagone. Le 5 avril, Rennes et Nantes entrent dans la danse, suivies le lendemain par Strasbourg, puis Nice le 8 avril. Le 9, le mouvement prend pied à Lyon, Lille, Grenoble, Montpellier, Clermont-Ferrand et Bordeaux.

Les occupations de places se multiplient, notamment dans des localités de taille plus modeste : le site nuitdebout.fr décompte, à l’heure actuelle, pas moins de cent quarante rassemblements à travers la France, avec un début de contagion aux pays alentours. Les dynamiques sont bien entendu variables. Certaines villes semblent sur la pente ascendante, et paraissent ainsi jouer un rôle moteur. On pense notamment à Lyon, Paris, Grenoble, Rennes, ou encore plusieurs communes de La Réunion, où les rassemblements se renforcent. Certaines stagnent mais se maintiennent tant bien que mal, à l’instar de Toulouse et Marseille, où environ cent cinquante personnes sont présentes chaque soir, pour approcher les cinq cents durant le week-end.

Une identité globale

Le premier constat à dresser est celui de l’homogénéité des modes de fonctionnement et des problématiques abordées. On retrouve aussi, partout, un socle commun de revendications. Des sujets aussi variés que l’horizontalité du mouvement, la transparence du monde politico-financier, le non-renouvellement des mandats, les projets de Constituante, le rejet du TAFTA/TTIP ou encore le féminisme et la parité, sont constamment mis en avant. De Lille à Toulon, on débat également de la "convergence des luttes" avec les syndicats, les intermittents, les étudiants, et surtout les quartiers populaires. Des cours d’éducation populaire sont donnés, planifiés selon un calendrier qui prolonge à l’infini le mois de mars et les aspirations qui l’accompagnent.

Le rôle fédérateur du film Merci Patron ! semble lui aussi généralisé, avec des projections systématiques, parfois dans des conditions difficiles [1]. Concrètement, on assiste un peu partout aux mêmes tâtonnements techniques et débats politiques. Comme le résume Laurent, « toutes les villes en PACA ont commencé à des moments différents, pourtant elles rencontrent, sans communiquer, les mêmes difficultés, et traversent les mêmes périodes ».

Il existe également une volonté d’harmoniser la communication, cette fois réellement verticale et, de fait, quasi-imposée par la commission communication de Paris. « J’avais voulu faire un Périscope, puis très rapidement quelqu’un est venu me voir pour me dire qu’il faudrait que tout le monde utilise les mêmes codes, afin de médiatiser le mouvement efficacement », raconte Julien. Une situation parfois à l’origine de tensions, entre d’une part les initiateurs du mouvement, politisés et regroupés derrière le site Convergence des luttes, et d’autre part de nouveaux arrivants, s’affirmant souvent « ni de droite ni de gauche », qui ont rapidement initié une labellisation de la communication Internet de Nuit debout. En découlent certaines situations absurdes, comme pour Nuit debout Lille, représentée par deux comptes Twitter "officiels" différents.

L’émergence d’un mouvement pluriel

Mais ces similarités se couplent à l’émergence de spécificités locales et à des rythmes de mobilisation différents. Quand certaines villes optent pour une occupation permanente, d’autres choisissent d’espacer les rassemblements de plusieurs jours, afin de ne pas essouffler le mouvement. Les organisateurs doivent aussi composer avec des municipalités et préfectures plus ou moins répressives, qui appellent des réponses diverses.

Émergent des modes d’action originaux. À Toulouse, en marge de la mobilisation contre la loi travail, un très ironique "Collectif des patrons du CAC40 solidaires du gouvernement" a vu le jour. Il revendique haut et fort « l’abolition du code du travail, l’allongement de la semaine à soixante heures et le départ à la retraite à cent-vingt ans », et n’hésite pas à convier les Jeunes socialistes présents à le rejoindre dans sa "lutte" [2]. À Nice, une action "casseroles" a été menée pour la venue de Nicolas Sarkozy le mardi 26 avril [2]. À Rennes cette fois, l’esplanade Charles-de-Gaulle qui accueille Nuit debout s’est vue renommer "Place du peuple".

Des revendications locales semblent apparaître. Exemple à Lille où des actions de soutien aux sans-papiers sont mises en place, en lien avec la situation actuelle des migrants dans le Nord de la France. À Marseille, il y a « un consensus particulier autour de la décroissance ». La "convergence des luttes" connaît des avancées inégales. Si les liens avec les syndicats et les étudiants sont compliqués à établir, des processus plus avancés semblent en cours dans certaines villes, notamment à Lyon. De manière générale, Laurent pense qu’« une fois les premières difficultés dépassées, chaque mouvement va prendre son caractère propre en fonction des spécificités locales ».

Banlieues : présence partout, traitement variable

La thématique de la mobilisation des quartiers populaires est généralisée, les Nuits Debout connaissant des difficultés à mobiliser au sein des banlieues[[L’édito de Rachid Laïreche, paru le 15 avril dans Libération, "Nuit debout : vous étiez où, en 2005 ?"]. Une réponse a consisté à organiser des Nuits debout en périphérie, en coordination avec les acteurs militants et associatifs sur place.

Ce fut le cas à Marseille le samedi 24 avril, pour un bilan assez mitigé, bien que la rencontre se soit peu à peu réchauffée et ait « amené à une convergence sur certaines actions communes ». Une deuxième Nuit debout dans les quartiers nord, « mieux organisée en amont », est prévue début juin. À Vaulx-en-Velin, une tentative « d’extension » de la Nuit debout Lyon est en court, sur le même modèle.

Suivant une démarche différente, certains organisateurs invitent les habitants des quartiers populaires à rejoindre le centre-ville afin de « renforcer les passerelles déjà existantes entre des univers qui se côtoient trop peu ». C’est ce que propose Nuit debout Toulouse qui appelle, dans un premier temps, à nouer un simple dialogue car « Nuit debout n’est ni la seule, ni la meilleure façon de lutter », et que « les habitants des quartiers n’ont pas attendu Nuit debout pour entrer en résistance, s’organiser et construire des solidarité ».

Se renouveler, se fédérer, s’étendre

Il semble que cette tendance pluraliste soit en passe de se renforcer. Des coordinations régionales sont en train de se construire. "L’Appel de Grenoble" propose par exemple aux différentes Nuits debout de s’y rassembler à l’occasion du 1er mai. Ses instigateurs affirment que « cette initiative n’a pas vocation à créer une énième coordination nationale centralisée », mais que « partout où il est possible de converger », cela doit être fait. La Nuit Debout de Marseille, tout fraîchement autorisée à s’établir sur le Vieux-port, vient d’initier la même démarche de rassemblement pour la région PACA. C’est cette dimension plurielle du phénomène Nuit debout que le cartographe Nicolas Lambert, ingénieur de recherche au CNRS, a souhaité illustrer par une carte qui met en évidence les interconnexions potentielles entre foyers du mouvement.

Un autre facteur d’évolution serait l’arrivée de nouveaux participants, qui provoquerait une ouverture des horizons et éviterait l’essoufflement des activistes de la première heure. C’est déjà en partie le cas : après une absence d’une semaine, Julien a remarqué que « les gens qui animaient l’AG n’étaient plus les mêmes. C’est désormais des personnes que j’avais vues dans le public au départ qui prennent les choses en main ».

Dans cette perspective, un élargissement réel aux quartiers populaires mènerait à une montée de revendications spécifiques, notamment sur le droit des minorités. On l’a déjà vu dans les embryons de mobilisation qui y ont eu lieu jusqu’ici : dénonciation du racisme, des violences policières, de l’inégalité territoriale, du taux de chômage plus élevé en périphérie… Enfin, l’apparition de Nuits debout à l’étranger est elle aussi à surveiller.

Notes

[1À Toulouse, la diffusion du film « n’a pas été facile, parce que la Mairie nous a interdit d’utiliser sa façade pour quoi que ce soit », affirme Julien.

[2Un haut fait synonyme de coup de pub : en affirmant que Nuit Debout rassemble « des gens qui n’ont rien dans le cerveau », l’ancien président a rameuté vers sa déclinaison niçoise toute la presse nationale.

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  • Erreur : à Bordeaux la première Nuit debout s’est tenue le 9 avril, comme "Lyon, Lille, Grenoble, Montpellier et Clermont-Ferrand" et non comme vous l’indiquez le 15 avril, en faisant de Bordeaux la dernière grande ville à se mobiliser... J’en rendais compte sur mon blog dès le 10 avril : http://www.leflog.net/post/NUITDEBOUT-Bordeaux-40-mars

    flo Le 29 avril à 17:40
       
    • C’est rectifié, merci.

      Manuel Borras Le 30 avril à 20:35
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  • Un fil d’info continue pour suivre les Nuits Debout et au delà le "Toutes et Tous Debout"

    Louis Le 30 avril à 13:51
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  • Merci pour cet article,beaucoup plus complet que tout ce qui parait dans la presse "mainstream" si j’ose dire ;du vrai journalisme.

    Si des informations vous intéressent sur l’oise ou sur la Belgique (je suis entre les deux n’hésitez pas.

    Mytch Le 1er mai à 09:31
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  • Oui c’est vrai ! enfin un article qui pose les choses et donne l’impression de ne pas être sous- ou dés-informé ! Merci.

    icelui Le 2 mai à 11:02
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  • Une autre carte
    https://framacarte.org/fr/map/nuitdebout_2186#5/46.260/13.135
    Merci pour cet article/
    Fabien.

    fabien Le 7 mai à 13:26
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  • Une autre carte (mauvais lien dans mon précédent post)
    https://framacarte.org/fr/map/global-debout_2420#5/51.836/18.105
    Merci pour cet article/
    Fabien.

    fabien Le 7 mai à 13:55
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