Accueil > Résistances | Par Jérôme Latta | 2 avril 2016

La Nuit debout veut sonner le réveil

Ce n’est pas encore un "printemps", ni une ZAD, ni la Commune, ni le grand soir… Mais c’est peut-être le début de quelque chose. Hier soir 32 mars, la Nuit debout a connu sa deuxième édition et donné le sentiment qu’enfin, quelque chose se passe…

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Entre la statue de la République et l’agora formée à même la dalle, un portique improvisé avec un empilement de cartons porte d’un côté l’inscription : « Nul n’entre ici s’il n’est révolté ». Sur son autre face : « Nul ne sort s’il n’est pas convaincu ». Vendredi soir a eu lieu la deuxième "Nuit debout", prolongement inattendu mais espéré de la manifestation du 31 mars. La France peut-elle connaître, avec plusieurs années de retard, son "Occupy", son "printemps", ses "indignés" ?

L’idée a surgi lors des projections de Merci patron ! Le film de François Ruffin a justement été projeté jeudi soir. « Comment leur faire peur ? » s’était demandé en février les membres du journal Fakir, à l’initiative de l’organisation. Ou encore, comment occuper l’espace et le temps politiques hors des rendez-vous rituels que sont les manifestations, comment ouvrir des lieux d’une démocratie réelle en dehors de ceux – matériels ou virtuels – où la politique reste enfermée ?

Une parole effervescente

Pour le moment, les forces de l’ordre restent à distance du large cercle qui s’est constitué autour de la sono de fortune, pour la deuxième soirée consécutive sur les lieux, en ce "32 mars". Comme la veille, les CRS attendront le petit matin pour évacuer ceux qui ont opté pour la nuit blanche. Vendredi soir, l’assemblée générale commencée à 18 heures s’est arrêté peu après minuit, avec une invitation à rejoindre les commissions : organisation, communication, actions, restauration, service d’ordre (rebaptisée "maintien de la sérénité"), etc. Entretemps, les intervenants se sont succédés. Leur temps de parole est limité, pas les thèmes à aborder.

Évidemment, il y a de la confusion, des moments de flottement et un peu de dispersion. Tous n’ont pas l’éloquence de Frédéric Lordon, qui était intervenu la veille. Autogestion, "actions dissidentes", "occupation du terrain médiatique" sont suggérés, sans beaucoup de précision. Mais des paroles plus fortes que d’autres se font entendre.

« C’est le moment de montrer de la solidarité entre nous ! » « On ne demande pas l’autorisation d’occuper les places ! » « On va faire plein de débats, c’est la démocratie, on va la travailler ! »

La question de la violence est évoquée : exclue contre les personnes, elle reste envisagée contre les biens matériels. Un intervenant condamne le « self-service au Franprix d’à-côté ». Il y a des instants plus légers. On s’amuse de trouver instantanément une interprète pour un travailleur roumain qui veut prendre la parole. On s’enflamme aussi et, à l’applaudimètre, un « Vive la révolution ! » l’emporte nettement. Nora suscite des rires :

« Moi ça me fait plaisir de voir une France comme ça. Avec des beaux gosses, oui. »

Organiser une démocratie

Deux axes majeurs se dégagent : la convergence des luttes et la démocratie. Une démocratie malade de ses élites et de son personnel politique, et qu’il faut réinventer sur place. « Aucune illusion sur le poids des urnes, la démocratie est confisquée par une caste de pourris ! » s’écrie un orateur. Un autre ne sous-estime pas les difficultés qui se posent aux présents :

« Notre principal problème est l’organisation de notre démocratie ».

Personne ne peut parler plus de deux minutes, il faut 80% de mains levées (au jugé) pour qu’une proposition soit adoptée, certaines doivent être revotées, dans le doute. Toute velléité de leadership apparaîtrait indésirable, mais il est un moment question de désigner (par élection, par tirage au sort ?) un "exécutif" à la Commune. Celle-ci aurait-elle été proclamée ? Pas encore, même si un graffiti au dessus de l’entrée du métro en exprime le vœu : « Que revive la Commune ! ». En revanche, l’appellation "Commune debout" a été adoptée par acclamation, en début de soirée.

En attendant, un intervenant appelle à agir plutôt qu’à discuter indéfiniment. Des protestations s’élèvent et la motion est rejetée. On continue donc à discuter, même si le doute plane sur la capacité à organiser une démocratie horizontale. Un "vieux soixante-huitard de province" appelle à la révocabilité des mandats « dès la première trahison ». Auparavant, tous s’étaient dits d’accord pour l’organiser des cahiers de doléances et aller à la rencontre de la population aux sorties des métros. Mais aussi « dans les banlieues, dans les villages ».

Faire durer la nuit

Quant aux luttes, elles ne convergent peut-être pas encore, mais leur diversité est rappelée avec constance – travail bien sûr, violences policières, sexisme, racisme et islamophobie, intermittents, sans-papiers, réfugiés, mal-logement, écologie… On multiplie les appels à soutenir telle ou telle mobilisation dans les jours qui viennent. Un jeune homme qui s’est présenté comme un "banlieusard de la banlieue Sud" lance :

« J’espère que cette volonté de convergence va réussir. Il faut occuper toutes les places, occuper l’Hôtel de ville et le bureau de Mme Hidalgo. »

Celui qui lui a succédé au micro, pas moins applaudi, semble lui répondre :

« La convergence, ce n’est pas d’attendre que les banlieues populaires viennent ici, c’est d’y aller. »

Si la possibilité d’un "point de repli" ailleurs dans Paris est proposé en cas d’évacuation manu militari, rendez-vous est donné pour samedi : « Je vous invite à revenir demain avec quelques copains pour occuper toute la place ! »

La Nuit debout en est là, portée par l’enthousiasme et enthousiasmante en soi, mais incertaine quant à sa capacité à se consolider en chemin. Les conditions sont favorables, à la confluence de l’exaspération suscitée par la loi travail et les reniements du gouvernement, du ressentiment provoqué par les violences policières et d’une révolte plus générale qui couvait depuis longtemps. Quelques présages avaient auguré de nouveaux possibles : le succès de la pétition contre la loi El Khomri, l’effervescence autour du hashtag #OnVautMieuxQueÇa et bien sûr l’ampleur des manifestations… Pour que la dynamique se prolonge, il faudra que le mouvement essaime dans les villes et sur les réseaux sociaux, s’organise, ne manque ni d’idées ni de suite dans les idées. Un beau chantier, dans l’urgence.

Pour suivre le mouvement : le site Convergence des luttes et sur Twitter @nuitdebout.

À Paris, la place de la République est devenue un lieu si hautement symbolique depuis les attentats de janvier 2015 qu’elle s’est imposée naturellement comme point de rendez-vous. Sans son réaménagement, achevé il y a trois ans, rien n’aurait été possible : délivrée de la circulation automobile, sa vaste esplanade, sous l’auguste bienveillance de sa statue, peut aisément être investie.

La maire Anne Hidalgo semble le déplorer : « Les lieux publics ne peuvent pas être privatisés, il y a des mesures de sécurité. On est obligés de faire respecter un peu d’ordre dans cette ville ». Elle qui se félicitait de l’opération de naming du Palais omnisport de Bercy souffre manifestement de confusion sémantique, à considérer ainsi une appropriation populaire comme une privatisation.

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Vos réactions

  • Bonjour.

    Ah bah ça c’est marrant.
    A chaque article de regards sur les batailles de chapelle, il y a une liste de commentaires longues comme le bras, où ça fait des grandes phrases sur qui est coupable et ce qu’il faudrait faire...

    Et là, pour une fois qu’il se passe quelque chose de différent, rien !
    Pas un commentaire !

    A croire que ça fait peur même aux militants chevronnés, la démocratie populaire ?
    C’est "mal" quand ça vous échappe et que vous n’êtes plus au commande ?
    Ou vous regardez ça de haut avec toute la morgue de celui qui sait et qui se dit "ça ne va pas marcher" ?

    Ça me fait sourire en tout cas.
    Et ça me rend triste aussi un peu.

    mackno Le 6 avril à 12:21
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  • Mackno,

    Tu m’as bien fait sourire.

    "La morgue de celui qui sait". Ouille ! Aille ! Ouh, là, docteur, tu mets le doigt où ça fait mal. Nos politiciens professionnels qui savent tout sont incapables de comprendre leurs contemporains. D’ailleurs ils veulent les instruire. Ils nomment ça "éducation populaire". Sans réaliser que le monde a un poil changé depuis cinquante ans et que l’école ne s’arrête plus au certif. Sans compter la diffusion de la pensée par une diversité de moyens qui étonne ceux qui sont nés avant la seconde guerre mondiale. Et le reste est à l’avenant...

    Faudrait que nos politocards se mettent à lire mais ça doit leur donner mal à la tête. Ou qu’il regardent les vidéos des #OnVautMieuxQueCa mais

    Un partageux Le 7 avril à 17:48
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  • Cette pamerie de la Gauche face à un mouvement qui prône la non organisation a quelque chose de navrant et désespérément triste...

    Là encore on ne se pose jamais la question de la moyenne d âge, quartier d origine, niveau de diplôme des participants à Nuit Debout

    Cela a lieu là où Daech a frappé. La coïncidence est elle si hasardeuse ?

    ANTONIN STORA Le 8 avril à 17:06
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  • Nuit Debout est le vide absolu, le non-projet par excellence. Au Vénézuela aujourd’hui, comme au Chili en 73, les supermarchés sont vides et il n’y a plus d’eau courante. Ce n’est pas a cause des manipulations de la droite "complotiste", c’est juste parce que le socialisme, le vrai (que nous n’avons, Dieu merci, jamais eu en France et que nous aurons sans doute jamais car notre démocratie a des pare-feu) toujours a détruit l’emploi et rendu les pauvres plus pauvres. Aucun des bobos de Nuit Debout ne supporterait plus d’une semaine un gouvernement du style de ceux qu’il prônent...

    Macron2017 Le 17 avril à 03:42
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