Accueil > Monde | Par Pablo Pillaud-Vivien | 18 novembre 2016

La prochaine fois, oser l’ambition

On peut décortiquer et expliquer de mille manières la victoire de Trump et/ou la défaite de Clinton. On peut surtout estimer que ce qui manque aux "gauches", c’est l’audace d’un vrai projet, fût-il utopique.

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Une semaine déjà que les électeurs américains n’ont pas voté majoritairement pour Donald Trump mais qu’ils l’ont, selon toute vraisemblance, porté à la présidence (la phrase est un peu complexe mais on se comprend, n’est-ce pas ?). Une semaine seulement et déjà se sont déversés les flots tumultueux des exégèses et des recommandations dont les pertinences toutes relatives n’ont d’égales que leur retentissement dans l’opinion publique. Autrement dit, on raconte tout et son contraire, certaines analyses, et pas forcément les plus intelligentes, étant plus largement partagées que d’autres.

Ainsi, on voit fleurir de magnifiques tableaux du vote dont les paramètres rivalisent d’inventivité, Emmanuel Todd nous explique que toute catastrophique qu’elle soit, cette élection démontre en fait la vitalité de la démocratie américaine, et on nous fait même la proposition raisonnée selon laquelle la coiffure de Donald Trump aurait joué un rôle déterminant dans sa victoire. Bref, en matières de commentaires et de recherches d’explications, on est servi.

Proposer quelque chose

Mais hélas et franchement, le sujet, à mon sens, n’est pas là. Car en essayant, avec force raisonnements et autres outils sociostatistiques, de sans arrêt s’appesantir sur les causes de cette débâcle de ceux qui, habituellement, gouvernent, on ne fait finalement que creuser un peu plus le fossé qui sépare ce qu’il est de bon ton d’appeler "les deux Amériques". Parce que c’est cool de faire comme Hillary Clinton et de caser dans le même discours les noms d’à peu près toutes les communautés raciales et socioprofessionnelles et de les saupoudrer d’un peu de « moins d’impôts » et de « plus d’intégration économique et sociale », mais plus personne n’est dupe : c’est comme si, à un questionnaire pour la sécurité sociale, vous cochiez systématiquement toutes les cases.

Et à trop jouer à ce jeu, on en oublie l’essence du politique en démocratie : proposer un modèle de société dont disposera, lors des élections, le peuple. Mais pour cela, précisément, il faut proposer quelque chose ; et pas uniquement un compromis malade de bête pérennisation d’un système dont on a atteint, tant d’un point de vue social qu’environnemental, les limites.

Bon alors, après cette élection qui a fait très mal à leurs valeurs, ils vont enfin y aller carrément, les Démocrates – et plus largement, tous ceux qui sont en profond désaccord avec les propositions de Trump ? Nous montrer qu’ils ne sont pas que des suppôts passifs d’un capitalisme outrancier qui les a complètement asphyxiés et privés de leur capacité à élaborer des projets alternatifs ? Les quelques manifestations anti-Trump (mais aussi antidémocratiques) qui ont éclaté ça et là, ou le mea culpa de certains journalistes quant à leur déconnexion d’une réalité qui a produit ce qui était, selon leurs prédictions, impossible, on ne peut pas vraiment dire que ce soit suffisant…

Ne pas avoir peur de l’utopie

Quant au premier discours post-défaite de Clinton, prononcé devant la Fondation de défense des enfants, il est carrément lénifiant : toute la presse s’est émue parce qu’elle a dit qu’elle était sorry, mais ce n’est pas ça qui va changer quoi que ce soit.

Non, ce qu’il faudrait, c’est que l’on nous propose un vrai projet de société qui nous fasse envie, un truc dément que l’on imagine un peu impossible mais pour lequel cela vaudrait le coup de se battre. En fait, un programme de gauche, vraiment de gauche, c’est-à-dire d’une gauche qui n’ait pas peur de l’utopie où elle va. Et ce ne sont pas forcément de vains mots : certains, à l’instar de Bernie Sanders, portent de tels projets ambitieux. Et peu importe que ces batailles ne soient pas couronnées de succès. Les non-projets et les non-idées de la gauche et de la droite de gouvernement, ils sont peu à ne pas en avoir marre.

Alors autant se battre pour quelque chose dont on rêve, plus que pour un pis-aller qui, de toutes les façons, ne rapporte plus. D’autant que s’il y a bien une leçon que je retiens de cette campagne américaine, c’est que Trump ne cherchait pas coûte que coûte à gagner et qu’il avait assez peu à foutre des conseils avisés de modération de l’establishment républicain. Et qu’il a battu Clinton. Alors ce serait cool si on pouvait y aller à fond pour une fois – let’s struggle.

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Vos réactions

  • Je partage votre "coup de gueule", j’approuve votre proposition"la prochaine fois y aller à fond".
    Ici comme aux USA, beaucoup ont la trouille ou font la fine bouche...Hé bien je leur dit moi aussi : c’est bien des politiques à la Clinton/Hollande et Trump/ Lepen qu’il faut avoir peur et pas du rêve, et ceux qui font la moue (ou la fine bouche), qu’ils se retrousse les manches...

    Michel 65 Le 18 novembre 2016 à 17:39
       
    • Bien dit :on ne recommencera pas à espérer sans celà

      mamielewis Le 24 novembre 2016 à 15:35
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  • La victoire du candidat raciste, homophobe et néocon Trump, est la démonstration de l’urgence de se battre pour un projet anticapitaliste. Mais le chemin de Sanders, cad électoral, est miné d’avance. Jamais l’Etat ne lui aurait laissé la possibilité d’arriver à la Maison Blanche. A moins que de l’avoir là-dedans plusieurs jours permette plus facilement de s’en débarrasser, d’une façon ou d’une autre. Non, le chemin , c’est la résistance contre le capitalisme, dans les luttes, et parallèlement la construction d’un projet socialiste et révolutionnaire comme l’explique ici l’organisation Solidarity : http://wp.me/p5oNrG-tjE
    Pas de solution à court ou moyen terme, et dans les règles de la dictature du capital que les politiciens appellent "démocratie". En France non plus, d’ailleurs.

    Jim Le 18 novembre 2016 à 23:10
       
    • Le problème c’est qui si les mêmes se succèdent au pouvoir sans que l’on ne leur conteste, ils restreignent en permanence les libertés et la démocratie et donc l’espace des luttes.
      Il faut monter qu’une autre vie est possible et pour cela quoi de mieux que ce grand moment que représente l’élection présidentielle ? Il est bien évident qu’il ne faut pas tout attendre des élections mais rappelons nous tout de même que les lutteurs qui nous ont précédé se sont battus pour avoir le droit de compter pour un et de voter. Il y en a même beaucoup qui sont mort pour ça. C’est un peu court de déclarer que les élections ne servent à rien, en plus c’est faux . L’histoire de notre pays et du mouvement social est la pour le démontrer. N’oublions pas que souvent les conquêtes sociales ont été précédés de grands moments de succès électoraux pour le mouvement progressiste. Je partage l’avis de Pablo qu’il faut proposer un objectif exaltant car il ne sert à rien d’être raisonnable et dans la mollesse du temps. Celui-ci ayant pour bruit de fond les intérêts du capital mondialisé et financiarisé, dans ses diverses versions . Il faut proposer une rupture aussi bien de la pensée dominante que de celle du mouvement progressiste et révolutionnaire qui qui a été fortement polluée par une trop grande proximité avec le "réformisme". La révolution citoyenne proposée par B. Sanders aux USA, dans notre pays par JL Melenchon, le mouvement la France Insoumise et son programme l’Avenir en commun sont des objectifs ambitieux et mobilisateurs.Dans les faits, ils sous-tendent une véritable mobilisation populaire pour les faire triompher électoralement et dans la dynamique de pousser l’avantage par un développement des luttes et de la volonté démocratique d’être acteurs de sa vie et de celle de la communauté humaine.

      Francis Le 19 novembre 2016 à 07:31
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    • Si on laisse les élections à la main des promoteurs du capitalisme (financiarisé ou non, libéral ou pas), on laisse se rétrécir l’espace disponible pour la résistance et "les luttes" : état d’urgence, restrictions des libertés syndicales, démolition du droit du travail, jugements des tribunaux condamnant les protestataires de tous ordres, répression policière sans frein, etc.

      C’est une erreur grave d’opposer les luttes et la voie électorale : les deux sont nécessaires et se renforcent mutuellement.

      En 1981, le projet d’extension du camp militaire du Larzac est annulé par le président Mitterrand nouvellement élu. Sans les 10 ans de lutte qui ont précédé il n’aurait sans doute pas pris cette décision, et l’extension aurait été mise en œuvre bien avant de toutes façons. Mais sans la victoire de Mitterrand il est probable aussi que les 10 ans de lutte auraient abouti à un échec par épuisement.

      Citoyen74 Le 21 novembre 2016 à 07:32
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  • Pour mieux comprendre ce qui se passe, une bonne lecture :
    "Triste Amérique" le vrai visage des états unis.
    de Michel Floquet correspondant de TF1 de 2011 à 2016
    édition "les Arènes"

    De l’image d’Épinal à la réalité

    daniel Le 20 novembre 2016 à 06:32
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