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Accueil > Economie | Par Séverin Horvais | 15 septembre 2016

Lait : après la crise, la crise continue

Devant la mobilisation, Lactalis a cédé sur la rémunération des producteurs laitiers. Mais la nécessité d’une réorientation de l’élevage français et européen vers un modèle soutenable et équitable reste une urgente nécessité.

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Une revalorisation du prix du lait à 35 centimes le litre, voilà la victoire arrachée à Lactalis par les producteurs de lait mardi 30 août. Accueillie comme « une sortie de crise positive pour le secteur laitier » par le premier ministre, la valorisation met fin aux pratiques du groupe agroalimentaire qui rémunérait ses fournisseurs à hauteur de 24 centimes le litre. Après l’occupation du rond-point de Laval, la FNSEA, syndicat agricole à l’origine du mouvement, a obtenu gain de cause.

Contactée par Regards, la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), branche laitière de la FNSEA – le principal syndicat agricole – s’est félicitée de cette victoire, qui « devrait mettre fin » à une crise qui frappe le secteur depuis deux ans, date à laquelle le système de quotas laitiers a été aboli au niveau européen. L’endettement des agriculteurs va croissant, du fait de la faiblesse de leurs revenus, qui est due à une surproduction entraînée par la fin du système des quotas, qui quantifiait la production nécessaire et sanctionnait les producteurs d’excédents.

[Lire aussi : Aurélie Trouvé : « L’année 2016 va être marquée par le conflit agricole »]

Un rapport de force déséquilibré

Outre une revalorisation du prix du lait, nécessaire à la survie des agriculteurs – qui ne couvrent même pas leurs coûts de productions (sans parler de rémunération) – les différents syndicats du secteur s’accordent tous sur la nécessité de la mise en place d’un mécanisme de régulation européen. Un "système de quotas flexibles" inspiré du modèle canadien, dans lequel on inciterait financièrement le producteur à ne pas dépasser un certain volume de production grâce aux taxes imposées aux producteurs excédentaires. La FNPL déplore que ce mécanisme qui permet à « chaque producteur européen de réduire volontairement sa production, moyennant compensation » n’ait été mis en place que fin juillet dernier par la Commission européenne, après plus de deux ans de crise.

Cette crise de surproduction qui mine tant le secteur est avant tout due à une baisse continue de la rémunération des producteurs laitiers. Ces derniers se fédèrent par organisations de producteurs pour négocier leurs prix avec le secteur agroalimentaire. Lactalis est l’un de ces intermédiaires peu scrupuleux, dont la FNPL dénonce le « comportement minable » et la « responsabilité en tant qu’entreprise leader » vis-à-vis de ses fournisseurs.

À l’heure où « la grande distribution s’est engagée à faire des efforts au niveau du prix auquel elles achètent les produits (…), à condition que le bénéfice de cet effort (…) revienne au producteur de lait », le secteur agroalimentaire se conforte dans une stratégie d’opacité totale sur ses activités, et s’aligne aux prix les plus bas du marché mondial. Des prix au regard desquels le producteur français moyen ne peut pas être compétitif, ce qui l’oblige à augmenter ses volumes de production pour obtenir une même rémunération.

La maximisation des profits contre la survie des producteurs

Bernard Lannes, président national de la Coordination rurale (CR), critique vivement cette bataille déloyale. Faisant référence aux produits étrangers, il décrypte : « il n’y a pas besoin d’en rentrer beaucoup. Le tout c’est de déstabiliser le marché. Comme ça, on est obligé de s’aligner sur les prix » du marché international. Le leader du deuxième syndicat agricole français déplore la dépendance des producteurs laitiers à un unique collecteur pour des raisons géographiques – pour 85% d’entre eux.

Du fait de l’impossible choix de l’interlocuteur, le producteur se trouve en position délicate lors de la négociation de sa rémunération, à quoi s’ajoute la volonté du secteur agroalimentaire de réduire ses coûts de collecte en diminuant le nombre d’exploitations visitées. C’est là que s’affrontent deux logiques : l’une visant à toujours maximiser les profits par des économies d’échelle, et l’autre visant à rémunérer dignement la multitude et la diversité des producteurs.

Dénonçant le rôle de coopératives telles que Sodiaal dans ce processus, le président la CR affirme avoir alerté François Hollande sur le sujet : « Si vous voulez garder ces coopératives au service des agriculteurs (…), enlevez-leurs les avantages fiscaux à partir du moment où ils ne respectent pas le principe d’un homme-une voix ». Le leader syndical déplore une entente sur les prix entre Sodiaal, Lactalis et Bongrain, les trois autres champions de la sous-rémunération, avec « une différence de 3 centimes chacun ». Pour lui, l’attaque de la FNSEA contre Lactalis ne sert qu’à faire oublier une situation générale.

La fin nécessaire d’un modèle périmé

La logique exportatrice des exploitations industrielles ne se justifie pas d’elle-même, lorsqu’on voit que les structures qui résistent le mieux à la crise du lait sont les "exploitations fourragères" de taille moyenne (60 vaches environ), qui ont un modèle tendant vers l’autosuffisance de la production. Selon l’aveu de la FNPL, « le discours "Big is beautiful", non ». On doit aller vers « un modèle qui correspond au mieux à nos caractéristiques ». « Donc on se rapproche plus de la France des AOP, que de la France à vocation exportatrice », constate Laurent Pinatel. Le porte-parole de la Confédération paysanne milite pour préserver la diversité de la production française, donc à l’encontre de la concentration des exploitations.

« Dès qu’on a surproduction, on est obligé d’aller sur les marchés mondiaux, qui eux (…) ne rémunèrent pas les paysans », explique Laurent Pinatel, s’en prenant à la tournure prise par le projet européen. « La PAC [Politique agricole commune] a été vidée de son sens car la Commission européenne est d’orientation extrêmement libérale », abonde la FNPL. Les trois syndicats convergent sur ce point, mais la posture de Xavier Belin est dénoncée par les deux autres organisations, en raison de sa casquette de président de Sofiprotéol. Il y a deux ans, il disait « il va falloir que les prix baissent pour qu’on soit compétitifs sur le marché mondial », tout en déplorant sous sa casquette syndicale l’augmentation du nombre de suicides chez les agriculteurs.

La Confédération paysanne se montre plus exigeante que les autres quant à la mise en place du système de régulation européen. Critiquant l’ambiguïté de la Coordination rurale quant aux normes sanitaires et environnementales, Laurent Pinatel s’interroge sur cette posture « paradoxale » qui est « pour l’intervention de l’Etat dans la régulation, mais contre l’intervention de l’État dans la redistribution des richesses ». Le leader syndical demande, lui, « un projet politique commun » subventionnant prioritairement « les productions de qualité » pour tendre vers l’autosuffisance alimentaire – but premier de la PAC – et non vers l’exportation. Une aspiration qui s’accorde mal avec la vision industrialisée de l’agriculture défendue par certains…

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