Juan Gris, "Fantômas" (1915)
Accueil > Société | Entretien par Manuel Borras | 29 septembre 2016

Laurent Mauduit : « Les journalistes français ne mesurent pas à quel point la presse est malade »

Avec Main basse sur l’information, Laurent Mauduit, co-fondateur de Mediapart, lance un cri d’alarme : l’écosystème d’une presse française de plus en plus dépendante se dégrade. Et sa crise est aussi celle de notre démocratie.

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Regards. Le phénomène de concentration que vous décrivez a débuté il y a environ deux décennies. Pourquoi publier ce livre maintenant ?

Laurent Mauduit. La récente vague d’acquisitions de médias par des oligarques marque la fin d’une histoire. Celle-ci débute à la libération avec le programme du CNR, qui instaure une presse indépendante des puissances financières. L’ensemble du paysage de la presse est à cette époque modelé par ce principe. Sous des modalités juridiques multiples, la presse cherche à garantir son indépendance : sociétés des journalistes propriétaires de leur publication, coopératives ouvrières… Le Parisien libéré, coopérative ouvrière, est fondé par des membres du courant démocrate-chrétien, ce qui montre que même la droite est alors attachée à l’indépendance de la presse, considérée un bien commun.

Comment ce modèle a-t-il été remis en cause ?

Au fil des années, la presse perd peu à peu son indépendance. Et ce que l’on vit depuis 2010, c’est une accélération vers la fin de cette histoire : avec l’opération autour du Monde puis de L’Obs du trio Pigasse-Bergé-Niel ("trio BNP"), ou encore Patrick Drahi qui crée une espèce de mastodonte médiatique comprenant Libération, L’Express puis d’ici 2019 l’empire d’Alain Weill [le groupe NextRadio Impact, dont RMC Info et BFM TV sont des filiales, ndlr]. Cette constitution d’immenses empires est une nouveauté. Les derniers journaux indépendants cessent de l’être. On vit dramatiquement la fin de cette histoire, et on en revient à la presse du temps du Comité des forges, celle de l’entre-deux guerres.

« Nous vivons dans ce qui est sans doute la plus malade des grandes démocraties dans le monde, et l’une des manifestations de cette situation est la presse la plus atypique au monde. »

Cette tendance s’est, selon vous, « creusée de façon spectaculaire depuis 2012 ».

À partir de 2012 est apparue une forme de brutalité qui n’était pas connue auparavant. On aurait pu espérer que le gouvernement Hollande fasse appliquer les lois anti-concentration, qui interdisent à un actionnaire de détenir à la fois une chaîne de télévision et un journal de diffusion nationale. Or, Drahi va bientôt détenir Libération, L’Express, BFM TV et RMC... Non seulement le gouvernement n’a pas appliqué la loi, mais de plus, les censures manifestes ont donné lieu à des pantalonnades invraisemblables. Bolloré, lors de sa convocation devant le CSA, leur a simplement dit de ne pas s’inquiéter, puis est reparti sans problèmes... La puissance publique se moque totalement, ici, que l’actionnaire piétine les principes élémentaires de la démocratie. Hollande a déçu et suscité de la colère autant dans le secteur de la presse que dans les autres domaines.

Malgré le grand "shopping" mondial des oligarques dans le secteur de la presse, mis en lumière par un récent rapport de RSF, le cas français reste singulier ?

Si l’on parle des grandes démocraties, en excluant les régimes autoritaires, je trouve que la France est un modèle à part, pour une raison très forte : dans les pays anglo-saxons et en Allemagne, les patrons de presse ont, pour la plupart, la presse pour métier. Mais surtout, je trouve que ce qui nous distingue des autres démocraties, c’est le système politique. Quand ici nous subissons le présidentialisme, aux États-Unis les valeurs fondatrices de la démocratie se trouvent dans le premier amendement de la Constitution, qui affirme les libertés d’opinion, d’expression et de la presse. Donc, même si peuvent exister là-bas des problèmes de consanguinité et de corruption, il y a toujours des sursauts déontologiques.

Il y a donc une crise des médias spécifiquement française ?

Dans l’histoire récente des grandes démocraties, je ne vois qu’un équivalent à la situation française actuelle : l’Italie de Berlusconi. Nous vivons dans ce qui est sans doute la plus malade des grandes démocraties dans le monde, et l’une des manifestations de cette situation est la presse la plus atypique au monde. Je trouve que les journalistes qui travaillent en France ne s’en rendent pas compte, n’ont parfois pas cette lucidité de mesurer à quel point la presse est malade. Comme le dit mon confrère Edwy Plenel, nous avons en France une culture démocratique de très basse intensité.

« Je ne critique pas les journalistes, je critique l’écosystème dans lequel on les a mis. »

Quelles sont les conséquences concrètes de cette concentration ?

Il y a d’abord un aspect de plus en plus visible : la censure. Quand j’étais jeune, j’ai connu des censures, mais elles étaient cachées, masquées. Là, elles sont violentes et désinhibées. Les censures de Bolloré à Canal+ et le licenciement d’Aude Lancelin à L’Obs le montrent. Il a pu, par le passé, y avoir des gens mis dans un placard. Mais licencier de manière assumée pour motifs politiques, c’est du jamais vu depuis l’entre-deux guerres. Il y a aussi allégeance de certains hiérarques de la presse à leurs actionnaires, et surtout la promotion, par ces actionnaires, de fidèles à la tête des organes de presse.

Il y a également des effets plus indirects…

Oui, des effets encore plus pernicieux et violents : cet écosystème génère de l’autocensure, et donc une normalisation éditoriale. Prenez le cas du journal Les Echos : même si ses journalistes sont compétents, il est très difficile pour eux de pratiquer un métier d’information économique alors que leur principal actionnaire, Bernard Arnault, est la deuxième fortune de France. Notre premier travail, c’est l’enquête. Je pense d’ailleurs que le terme de journaliste d’investigation devrait être un pléonasme. Tous les journalistes sont censés être des journalistes d’investigation. C’est ça, notre métier. Du temps où j’étais au service entreprises du Monde, nous passions notre temps à enquêter. Avec des résultats comme la révélation du trucage de la comptabilité de Vivendi, qui a fait chuter Jean-Marie Messier. Aujourd’hui, même s’il y a surement d’autres services qui ont mieux résisté, si vous ouvrez les pages du service économique du Monde, c’est pire que les Echos. Il n’y a plus d’enquêtes. Je ne critique pas les journalistes, je critique l’écosystème dans lequel on les a mis.

Rejoignez-vous les propos d’Aude Lancelin qui affirmait, lors du dernier live de Mediapart, que les rédactions ont perdu tout poids dans leur rapport de forces face aux actionnaires ? Le tableau est-il si noir ?

Il est vrai que la situation n’est pas la même pour tous les titres. D’abord parce qu’il y a des rédactions plus rebelles que d’autres, ensuite car certains journaux sont héritiers d’une histoire spécifique. La violence de la censure ne prend pas la même forme au Monde, fondé sur le modèle d’un entreprise propriété de ses journalistes, qu’à Canal+. La normalisation économique du Monde, réalisée par le trio BNP, n’a pas supprimé le droit moral des journalistes, qui fait que le directeur du journal doit recueillir 60% des votes de la rédaction pour être nommé. Et c’est d’ailleurs pour cela que l’affaire Aude Lancelin est très importante. L’Obs étant désormais intégré au groupe Le Monde, ce licenciement politique constitue une première qui concerne aussi le journal Le Monde.

« Il faut faire de l’indépendance de la presse l’un des enjeux du débat citoyen des mois qui viennent. »

Ces évolutions critiques sont-elles générales ?

Il y a des poches de résistance, des gens qui font très bien leur travail. L’épisode récent du conflit entre Michel Field et Élise Lucet montre bien que, quand on garde la tête haute, on peut gagner des bagarres. Quelque part, Élise Lucet a ici défendu l’esprit du service public : délivrer une information honnête à ses téléspectateurs. Donc, oui, il ne faut surtout pas de jugement à l’emporte-pièce. Il faut rentrer dans les nuances des histoires des entreprises, parce qu’elles n’en sont pas toutes au même points de normalisation.

Peut-on espérer un sursaut ? Au-delà de cet ouvrage, vous semblez avoir mené des actions concrètes en vue de l’émergence de nouveaux médias indépendants.

Le cœur du débat pour moi, c’est la propriété. Il faut que la presse nouvelle soit protégée des influences politiques et financières. À Mediapart, nous croyons beaucoup aux idées de sociétés citoyennes de presse. Il existe un cadre législatif pour cela, mais très faible. Dans les expériences récentes vécues par de nombreux jeunes confrères, c’est le manque de moyens qui a fait que les projets intelligents, souvent, n’ont pas abouti. Pour cette raison, je pense qu’il faut aider, appuyer les initiatives. Nous défendons deux idées. D’abord, les seules aides acceptables sont les aides indirectes, c’est-à-dire des aides à l’écosystème général. Ensuite, nous sommes en faveur de mesures qui entraîneraient l’apparition d’une presse nouvelle : aides à la création d’entreprises de presse ; nouveaux financements à inventer, comme des prêts de la Banque publique d’investissement ; trouver un statut juridique enfin dynamique...

Ces aspirations commencent-elles à émerger ?

Il y a un bouillonnement d’idées pour revenir à l’esprit de la résistance et à l’idée d’une presse libre. La seule chose qui manque, c’est la volonté politique. Je trouve que tous ces acteurs auraient intérêt à rassembler ces propositions pour bousculer le jeu de la présidentielle, imposer la mise à l’agenda de la question d’une refondation de la presse. Il faut faire de l’indépendance de la presse l’un des enjeux du débat citoyen des mois qui viennent.

« On ne vit pas une crise de la demande, avec des citoyens qui se désintéresseraient des questions citoyennes et d’actualité, mais une crise de l’offre. »

Pour cela, ne faudrait-il pas que l’ensemble de ces acteurs se réunisse afin d’élaborer, puis porter, un projet global et cohérent pour les médias ?

Il existe un projet plus global, défendu à l’unanimité par les membres de la commission sur le numérique de l’Assemblée nationale, qui était présidée par Christian Paul, et dont Edwy Plenel était membre. Il n’a pas été pris en compte par l’exécutif, mais peut servir de base. Internet représente une grande révolution technologique, extrêmement importante pour la presse puisqu’elle fait muter le métier de journaliste – avec le multimédia mais aussi l’éruption des citoyens dans la vie d’un journal, au travers de l’interactivité et du participatif. Un gouvernement progressiste aurait pu, comme cela a été fait au début de la IIIe République avec la révolution technique liée à l’électricité, voter une nouvelle grande loi démocratique pour renouveler le droit de la presse, et surtout assurer le droit de savoir des citoyens.

Dans votre ouvrage, vous faites de l’indépendance de la presse un enjeu essentiel pour la démocratie…

La refondation de la presse est selon moi intimement liée à celle de la démocratie. Dans toutes les périodes de bouillonnement démocratique, la question de la liberté de la presse a été posée. Tout cela pour une raison simple : il n’y a pas de démocratie sans citoyens éclairés. Or la fonction de la presse est d’éclairer les citoyens, de les informer. Il n’y a pas d’exercice serein du droit de vote sans une presse libre et indépendante.

Cette fonction de "sentinelle" de la démocratie que vous défendez découle de la philosophie des Lumières. Son effectivité est soumise, selon Camille Desmoulins, à l’existence d’un "peuple-lecteur". La presse française d’aujourd’hui peut-elle jouer un tel rôle ?

Ma conviction, c’est que l’on ne vit pas une crise de la demande, avec des citoyens qui se désintéresseraient des questions citoyennes et d’actualité, de la vie de la cité. Je pense que l’on vit une crise de l’offre. Il existe des facteurs multiples à la crise de la presse (crise économique, mutations technologiques, crise publicitaire), mais il y a aussi et surtout une crise de dépendance. Le discrédit qui pèse sur la presse et les journalistes est malheureusement souvent justifié. Et ce qui me rend optimiste, c’est que dès que les journalistes font bien leur métier, c’est-à-dire un travail de valeur ajoutée – et non pas un travail googleisé, d’information répétitive, circulaire – les citoyens sont au rendez-vous. La leçon de la petite expérience qu’est Mediapart, c’est que nous avons trouvé notre équilibre économique parce que nous avons essayé de faire correctement notre métier. Je pense que c’est une bonne nouvelle pour tout le monde.

Main basse sur l’information, de Laurent Mauduit. Don Quichotte, 19,90 euros.

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  • « Quand ça veut lutter un homme, ça peut lutter »
    Christiane Taubira à l’ouverture du discours lors de la cérémonie de la réhabilitation des mineurs de 1948.

    Et les journalistes pas ? Peu le font en tous cas.

    Le lecteur a pour seule réaction possible de ne plus acheter et donc de mettre le journaliste à la porte.

    Il en va des journalistes comme beaucoup d’autres salariés, des gens qui attendent qu’on se battent à leurs places, qui prennent les syndicats pour des assureurs.

    Ils ne suffit pas d’écrire la liberté, le roman n’est pas plus vrai que la vie. Il faut la créer, lutter pour. La vouloir quoi !

    La Renaudie Le 29 septembre à 11:23
  •  
  • Bonjour,

    Ce livre fait justement écho à nos interrogations.
    Nous avons lancé une pétition cette semaine concernant le traitement de l’information de nos rêves.
    Voici le lien
    https://www.change.org/p/halte-%C3%A0-la-destruction-massive-de-notre-joie-de-vivre?recruiter=482442250&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink

    Je précise si besoin était que cette démarche se veut fédératrice et ne souhaite nullement diviser. Nous pouvons ensemble ré-enchanter l’information !

    Fraternellement
    Nadia (echosdesvilles.blogspot.com)

    BURGADE Le 1er octobre à 10:01
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