Accueil > Politique | Par Guillaume Liégard | 4 juin 2015

Le Journal de Béziers, un torchon brûlant

Police ou journal, Robert Ménard arme tout ce qui est municipal dans la ville qu’il dirige désormais. Ou comment lancer un nouveau média d’extrême droite pour mettre des mots et des images sur une politique déjà écœurante.

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C’est une publication si caricaturale qu’on l’on pourrait croire à une parodie. Mais la réalité du nouveau journal municipal de Béziers fait vite passer l’envie d’en rire. Lecture du numéro 13, daté du 15 mai 2015, que les plus courageux pourront télécharger ici.

Une forme à la hauteur du fond

Passée la couverture, une Marianne altière regardant avec insistance sur sa droite, les surprises commencent. Dès la page 2, la publicité pour alléger son Impôt sur la fortune (ISF) vaut son pesant de cacahuètes : « Un virus va encore frapper », « sa prolifération s’étend chaque année » et, pour faire bonne mesure, « en mai, il est encore temps d’atténuer cette épidémie ». À l’arrière-plan, un semblant de molécule du VIH : la classe. Nul doute que, pour s’adresser aux 259 des 45.440 foyers fiscaux de Béziers (chiffres 2013) assujettis à l’ISF, un simple courrier aurait été plus économique. Mais le ton est donné et la première impression qui se dégage à la lecture du Journal de Béziers est d’abord visuelle. La maquette se situe quelque part entre Détective pour la version française et les tabloïds anglais les plus répugnants comme The Sun pour les références internationales.

La construction de la page est volontairement criarde et racoleuse. Une série de très courts articles dont le titre est quasiment plus long que le contenu. Pour qui cherche une information étayée et argumentée, c’est incontestablement raté, mais le commentaire en moins de cinq-cents signes agrémenté d’une photo a cet immense avantage de pouvoir être lu par tous. « Je voulais faire un journal populaire », a déclaré Robert Ménard : reconnaissons que la forme retenue est sans doute efficace pour distiller page après page le poison des thématiques d’extrême droite.

L’ours de la publication se réduit à la plus simple expression : le nom du directeur de la publication, celui du maire de Béziers. Il est vrai qu’aucun des articles n’est signé, pas même l’éditorial. "Il ne faut plus interdire de parler des chiffres de l’immigration". Le maire reconnaît prendre lui-même la plume tout comme son directeur de cabinet ancien de Troisième voie et Nouvelle résistance. À vrai dire, ça se voit.

Labourer les thèmes de l’extrême droite

La dernière livraison du Journal de Béziers ne se contente pas des questions du fichage ethnique et religieux (lire l’encadré ci-dessous), ce sont toutes les thématiques de l’extrême droite qui sont abordés. Celle de la sécurité, de l’ordre, n’est pas oubliée. Vantant les résultats de sa politique et la baisse de la délinquance sur sa ville, l’article (enfin si l’on peut dire) est titré "Sale temps pour les voyous". La mise en image se fait par une pseudo interpellation d’un jeune – forcément un jeune – par ce qui devrait être un policier municipal, mais qui ressemble à s’y méprendre à un gros bras de l’extrême droite.

La sélection culturelle est du même tonneau. Dans la rubrique "Ça n’engage que nous", le DVD recommandé est ainsi La Famille Bélier, agrémenté d’une photo de Louane Emera, l’actrice principale, et de la formule « Lolita de souche ». Les quelques lignes qui justifient ce choix ne font guère envie : « Un film qui (…) joue sur la France d’avant. Une France rurale où on chante du Sardou à pleins poumons », une France « où personne n’avait besoin de parler sans cesse de "vivre ensemble" et où on n’avait pas besoin de débattre sur les repas de substitution à la cantine de l’école ». Et l’article de conclure sur l’actrice : « Née en 1996, dans l’obscure cité de Hénin-Beaumont (!), la petite française de souche a tout pour appâter le nostalgique des années heureuses », « les historiens du futur gloseront sans doute sur son cas ».

Coup de chance, les mots croisés de ce numéro ont pour thème la pâtisserie, dans un numéro précédent c’était un "spécial guerre d’Algérie".

Béziers ce n’est pas non plus le paradis de l’opposition

Le journal municipal se conclut par les textes des groupes d’opposition au sein du conseil municipal. Une petite note de la rédaction vient rappeler, à regret sans doute, que cet espace oppositionnel est obligatoire. Fort heureusement, « La Tribune du groupe PS ne nous est pas parvenue », ce qui permet d’aérer la page avec une colonne vide. Mais si Robert Ménard ne peut interdire aux groupes un minimum d’expression publique, il n’hésite pas à ajouter des commentaires aux écrits de ses opposants. Ainsi au court texte du conseiller communiste Aimé Couquet, qui dénonce le fichage ethnique, s’ajoute la remarque suivante tout en nuance : « Aimé Couquet devrait se rappeler l’époque où son parti défonçait les foyers de travailleurs à coup de bulldozer... il devrait donc avoir la pudeur de se taire. »

Robert Ménard a fait de Béziers un laboratoire de l’extrême droite. En s’emparant de la mairie, il bénéficie désormais de moyens institutionnels qui lui permettent d’enraciner ses thématiques au sein de la population. « Nous défendons nos idées, nous avons été élus. Notre journal a un point de vue, tous les journaux municipaux font la même chose », a ainsi déclaré le maire de Béziers. Tiré à 44.000 exemplaires, le journal municipal initialement mensuel est passé à un rythme bimensuel. Une manière comme une autre d’élargir son emprise sur la ville, avec un certain succès : lors des élections départementales, le FN a emporté les trois cantons de Béziers, envoyant ainsi six élus au Conseil départemental de l’Hérault.

Fichage ethnique : un cheval de bataille

Le numéro 13 du 15 mai 2015 fait une large place à la polémique née des propos de Robert Ménard sur France 2, le 4 mai, à propos du fichage ethnique. Après avoir affirmé au cours de l’émission Mots croisés qu’il disposait de tels fichiers pour sa ville, le maire de Béziers s’est fait plus discret devant la police judiciaire de Montpellier en déclarant « qu’il n’existait pas de fichiers ou de comptabilité en mairie ».  

Militant pour la statistique ethnique, le journal construit sa charge autour de deux éléments : des déclarations de responsables politiques Verts, UMP et même celles de Manuel Valls, qui ont à un moment ou un autre souhaité la mise en place de telles statistiques, la situation dans d’autres pays – notamment dans le monde anglo-saxon où une telle pratique est la norme. Détail amusant, le journal met en exergue un questionnaire du ministère de la Justice des États-Unis qui offre les possibilités suivantes sur la race : indien d’Amérique, hispanique, afro-américain, asiatique, hawaïen (polynésien) ou blanc. C’est à dire qu’un Arabe, au grand dam de Robert Ménard, serait compté avec les Blancs.

Quoi que l’on pense de l’utilité statistique (ou non) de fichiers ethniques voire religieux, il est clair que dans le contexte politique actuel, l’existence de telles données ouvriraient la possibilité d’un dévoiement majeur. Qui peut penser que de tels chiffres n’auraient une utilisation qu’à des fins de recherche ? Qui pourrait le garantir ? Évidemment personne.

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