"Saïgon" – photo Caroline Guiela Nguyen - © Christophe Raynaud De Lage
Accueil > Culture | Par Caroline Châtelet | 21 juillet 2017

Avignon 2017 : le monde par le théâtre

Présentés au Festival d’Avignon avant de continuer leur tournée en France les saisons prochaines, plusieurs spectacles abordent des questions d’actualité. Passage en revue d’un théâtre saisi par l’époque et ses remous.

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La semaine dernière, deux polémiques ont animé le Festival d’Avignon. La première est liée à la programmation par le théâtre de la Manufacture, pour une poignée de dates dans le Off, de Moi, la mort, je l’aime, comme vous aimez la vie. Écrite par l’auteur algérien Mohamed Kacimi à partir des verbatims (publiés dans le journal Libération) des échanges entre Mohammed Merah et la police avant que cette dernière ne l’abatte et mise en scène par Yohan Manca, la pièce a donné lieu à un dépôt de plainte pour apologie du terrorisme et à une pétition.

Ayant recueilli à ce jour un peu plus de 4.000 signatures, celle-ci demandait l’interdiction du spectacle, considérant ce dernier comme un geste en faveur de Merah (pour rappel, ce dernier a assassiné en mars 2012 à Montauban et Toulouse trois militaires, puis trois enfants et un enseignant d’une école juive). Si un tel spectacle doit naturellement être analysé, critiqué, et dénoncé en cas de positions suspectes, le problème est que les initiateurs de ses démarches… n’ont pas vu le spectacle.

Avignon, caisse de résonance

Plus confidentielle, la seconde polémique est née de la rencontre organisée entre Régine Hatchondo, directrice générale de la création artistique au ministère de la Culture et les directeurs de centres dramatiques nationaux (structures théâtrales dédiées à la création et la diffusion du théâtre, fer de lance de la décentralisation culturelle). Régine Hatchondo – qui a été précédemment conseillère culture et médias au cabinet du premier ministre Manuel Valls – a, entre autres choses, déclaré : « Quand vous me parlez d’argent, vous ne me faites pas rêver… heureusement que j’ai autre chose que vous dans ma vie ». Ainsi que « Il va falloir quand même penser à faire tomber le mur de Berlin entre vous et le théâtre privé. »

Dans la première polémique : une confusion fondée sur l’idée qu’en représentant une chose, le théâtre la défende ou l’héroïse forcément. Dans la seconde : la mise à nu d’une politique néolibérale décomplexée dont le discours révèle la violence et le mépris à l’égard de ceux à qui il s’adresse. S’il fallait s’en tenir à ces deux exemples, le festival d’Avignon lui-même ne ferait pas "rêver". Après, est-ce là la seule fonction de cet événement ? À regarder ce qui s’y joue, son fonctionnement, l’articulation de ses programmations, ou encore son offre pléthorique, la manifestation constitue plutôt une intéressante caisse de résonance du monde et de ce qui l’agite. Pour le pire, mais aussi pour le meilleur.

Pour cette édition 2017, nombre d’artistes, qu’ils soient programmés dans le In ou dans le Off, se saisissent de questions d’actualité. De la migration à l’exil, des questions migratoires aux luttes féministes et sociales, passage en revue de spectacles qui interpellent – et qui continuent leur route en France dans les mois à venir.

Raconter l’exil

Pourquoi à un moment certains ont-ils dû fuir, quitter un pays ? Comment reconstruit-on une vie ? Qu’est-ce qu’on transmet à ces enfants de cette culture, quelle mémoire se fabrique des lieux, des proches, abandonnés souvent de force ? Deux spectacles interrogent avec pudeur et intelligence ces questions, renvoyant à la négligence voire à l’occultation qui les entoure encore parfois. Montées par des enfants et petits-enfants d’immigrés, ces créations passent par des parcours personnels pour embrasser des questionnements plus vastes. Des gestes d’autant plus intéressants que les questions de l’écriture de l’histoire de la colonisation française ainsi que celles de la diffusion et l’enseignement de cette histoire à l’école suscitent régulièrement des débats.

Dans Saïgon (festival In), Carole Guiela Nguyen installe ses personnages dans un restaurant vietnamien, situé dans le XIIIe arrondissement de Paris. Dans un perpétuel aller-retour entre le Saïgon de 1956 et le Paris de 1996, la metteuse en scène dessine des vies écrasées sous le poids d’une histoire qui les anéanties. Les colons français demeurés nostalgiques du Vietnam croisent les Viet kieu, vietnamiens ayant dû quitter leur pays, tous demeurant dans un fantasme de la métropole devenue depuis Hô Chi Minh-Ville. Travaillant l’hyperréalisme dans sa mise en scène, empruntant aux codes du cinéma, Carole Guiela Nguyen conçoit une œuvre fleuve aux forts accents mélo et imprégnée de culture vietnamienne. L’étirement du temps, la répétition des actions, le ressassement des mêmes questions, l’insignifiance des dialogues et des moments échangés redisent l’impossibilité de ces personnages à s’arracher au cul-de-sac dans lequel ils se trouvent.

Sicilia – photo Arnold Jerocki


Pour Sicilia, c’est autour d’une table que la comédienne et conceptrice Clyde Chabot reçoit les spectateurs. Photos de familles et de lieux visités, spécialités italiennes et objets hérités, pour certains triviaux : partageant ces éléments avec nous, Clyde Chabot remonte le fil de ses racines et retrace le parcours d’ancêtres partis de la Sicile pour rejoindre, pour certains la France après la Tunisie, pour d’autres les États-Unis. Dans une adresse directe au public, la comédienne explique, le souci de savoir, les difficultés à retracer parfaitement les itinéraires et les choix les ayant motivés, les trous dans les récits, dans les vies. Avec subtilité et justesse, Sicilia dépasse la seule énumération d’anecdotes et de souvenirs, pour aborder des enjeux plus vastes, de la souffrance de l’immigré (en l’occurrence italien) subissant le racisme en France à l’injonction inconsciente à l’intégration en passant par la position ambiguë de la France vis-à-vis de ces nouveaux arrivants.

Les voix des femmes

En 2014, dans Samedi détente, Dorothée Munyaneza racontait le génocide du Rwanda, la fuite avec sa famille de Kigali pour échapper à la mort, la traversée du pays dans un sens puis dans l’autre une fois le conflit terminé (un spectacle encore en tournée aujourd’hui). Avec Unwanted, la chorégraphe et interprète continue d’explorer la question des conflits, mais elle quitte son histoire personnelle pour transmettre la voix de femmes victimes de viols dans des zones de conflits.

Dans une forme qui, comme Samedi détente, alterne chants, danses, et moments de jeux, Unwanted se structure autour de la diffusion des témoignages de ces femmes, leur voix enregistrée étant traduite en direct par Dorothée Munyaneza. Plus que par sa forme, c’est par cette parole brute, franche et puissante sur la question des enfants non désirés, fils de l’ennemi – qui peut, parfois, être le voisin – que Unwanted saisit. Sans nier la violence subie, Unwanted affirme également la possibilité d’une résilience, le spectacle se clôturant par un témoignage de femme, affirmant : « On est toujours là ».

Sur un tout autre sujet, le spectacle de cirque Reflets dans un œil d’homme aborde la question des rapports homme/femme. À mille lieues du caractère péremptoire et des positions aussi approximatives que problématiques de l’ouvrage de l’essayiste Nancy Huston dont il tire son titre, ce projet interroge l’assignation des rôles avec finesse et sagacité. Enchaînant les portés, le trio de circassiens (Caroline Le Roy, Adria Cordoncillo et Michaël Pallandre) de la compagnie Le Diable au corps passe en revue les injonctions, les attentes, ou encore la question du regard de l’autre.

Dans cette succession de séquences, le trio amical et/ou amoureux inverse les rôles, retourne les attendus, déjoue les modèles ou les saisit à bras le corps. Cela avec une virtuosité physique rare, d’autant plus intéressante que la mise en scène ne convoque pas le spectaculaire, préférant déployant son univers avec fluidité, douceur et élégance.

Frontal par ses interpellations directes aux spectateurs, percutant par sa forme proche de la revue, Depuis l’aube (ode au clitoris) réunit trois comédiens pour un inventaire de femmes et de situations de violence ou de lutte. De l’excision à la masturbation, du viol aux agressions quotidiennes, la metteuse en scène Pauline Ribat et ses deux comparses explorent dans une alternance de séquences les mille et une situations de violence, et démontent avec causticité les préjugés sexistes.

Déjà vu sur Regards, et à (re)voir

Comédien, auteur et metteur en scène, Nicolas Lambert joue sa trilogie documentaire Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie. L’occasion de découvrir un théâtre hors-normes par son engagement, ainsi que par sa captation précise, intelligente et rigoureuse de trois « temps » de l’histoire politique française : le procès Elf avec Elf, La pompe Afrique ; les politiques énergétiques françaises avec Avenir radieux, une fission française, et l’armement dans Le Maniement des larmes, troisième et ultime volet.

Comédien, Philippe Durand a passé plusieurs mois à recueillir l’histoire des Fralibs. Dans 1336, Paroles de Fralibs, il raconte par le menu, sans angélisme ni naïveté les étapes de la lutte de ces ouvriers face à Unilever – l’entreprise ayant décidé de délocaliser en Pologne sa production de thés. Si la lutte a été gagné, les salariés ayant depuis créé une Scop, le combat continue.

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Vos réactions

  • A signaler que le théâtre de la manufacture qui accueille le spectacle consacré à merah à refusé de programmer la présentation du texte de Charb " lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes " .
    Spectacle que j’ai vu et apprécié.
    Programmé à 23h20, sous surveillance policiere.
    Grâce au courage des gens du théâtre de l’ouverture.
    Suis étonné que cette situation ne mérite même pas une ligne de votre article.
    A chacun ses indignations

    dan93 Le 24 juillet à 20:36
       
    • Il faut lire théâtre de l’Oule

      dan93 Le 24 juillet à 20:37
  •  
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