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Accueil > Politique | Par Jérôme Latta | 27 novembre 2015

Le mouvement climatique est-il l’avenir de l’anticapitalisme ?

Fondé sur la convergence des luttes environnementales et altermondialistes, le combat contre le dérèglement climatique offre-t-il des perspectives de victoires contre la mondialisation libérale ? Les réponses de Christophe Aguiton et Maxime Combes.

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Fondateur de Sud PTT puis de l’association AC ! et d’Attac dont il est toujours porte-parole, devenu chercheur, Christophe Aguiton est un acteur majeur du mouvement altermondialiste.

Économiste, membre d’Attac France et de l’Aitec, Maximes Combes est notamment le co-auteur de Les Naufragés du libre-échange, de l’OMC à TAFTA (Les Liens qui libèrent).

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Le 27 juin, une vaste coordination internationale de mouvements sociaux, d’ONG écologistes, d’associations d’aide au développement, de syndicats et de groupes religieux a publié un texte intitulé “Épreuve des peuples sur le climat”. Il se conclut notamment sur cette adresse : « Nous voyons Paris comme un début et non une fin ; une opportunité de connecter les demandes pour plus de justice, d’égalité, de sécurité alimentaire, d’emplois, et de droits ; une chance aussi de renforcer la société civile afin que les gouvernements soient forcés d’être à l’écoute et d’agir dans l’intérêt des peuples, et non plus en faveur des intérêts de la minorité que constitue les élites. »

Si le mouvement climatique présente aujourd’hui un front large et uni (lire "Des énergies galvanisées contre le changement climatique"), on constate aussi que son discours s’est significativement politisé et qu’il reprend à son compte des aspirations – renouveau démocratique, justice sociale, respect des droits humains – présentes dans tous les mouvements de résistance anticapitalistes récents. La prise de conscience des causes et des effets dévastateurs du dérèglement climatique, pas seulement pour l’environnement, engage de fait une critique du capitalisme. Jusqu’à quel point ?

Des origines altermondialistes

La mouvance qui s’est constituée autour des luttes pour le climat est pour une part significative l’héritière d’un altermondialisme qui avait vu s’affaiblir ses mobilisations originelles contre la Banque mondiale, l’OMC le G7 et les traités de libre échange, alors calées sur l’agenda des forums sociaux et des contre-sommets. Christophe Aguiton l’admet volontiers, mais il souligne que l’altermondialisme a eu des débouchés politiques majeurs en Amérique du Sud, et qu’il a irrigué d’autres contestations, depuis la création de Syriza aux lendemains du Forum social européen d’Athènes de 2006 jusqu’à Occupy et les Indignés, qui ont emprunté une partie de l’organisation et de la culture politique des alters : horizontalité, refus du porte-parolat, conviction que la diversité des opinions est enrichissante et n’oblige pas à trouver une unité artificielle. Des principes qui imprègnent aussi la constellation climatique.

Christophe Aguiton rappelle par ailleurs le basculement précoce du mouvement vers d’autres terrains : « Le mouvement alter est suffisamment plastique pour être capable de se reconfigurer et d’épouser des causes qui n’étaient pas initialement les siennes. » Il fait ainsi remonter à une dizaine d’années un tournant en son sein, avec la prise de conscience de l’importance des questions environnementale et leur ancrage dans de nouvelles luttes, contre les “grands projets inutiles et imposés” ou contre l’exploitation du gaz de schiste. « Ce changement procède aussi de rencontres cruciales sur le plan idéologique avec des acteurs comme les Indiens d’Amériques du Sud, autour de la l’aspiration au buen vivir : vivre mieux plutôt que vivre plus. »

Maxime Combes situe lui aussi la reconfiguration dans la période 2006-2009. « Le blocage des négociations au sein de l’Organisation mondiale du commerce coïncide alors avec la montée du dérèglement climatique dans le débat public, et les ONG investies dans la défense de la justice globale vont s’impliquer de plus en plus dans les négociations climatiques. »

Alters et verts : une convergence

La création de Climate Justice Network en 2007, à l’initiative de la fédération internationale des Amis de la terre, marque une nouvelle alliance entre écologistes et organisations traditionnellement impliquées dans l’agenda financier et commercial international. Aussi a-t-on assisté, selon Maxime Combes, à une « double recomposition du mouvement altermondialiste et du mouvement environnementaliste ». « Le regroupement et l’élargissement des familles de la justice climatique a accéléré l’effet fédérateur », analyse Christophe Aguiton. Pour Maxime Combes, cette convergence résulte également de « l’élargissement de la question sociale à la question citoyenne face aux multinationales, aux élites et aux institutions internationales ». Et la parenté se retrouve dans le principe de solidarités internationales entre des mouvements nationaux qui se coordonnent, dans les solidarités translocales que résument le slogan adopté d’emblée par les opposants au gaz de schiste : “Ni ici, ni ailleurs”.

Même si leurs nombreuses composantes se positionnement de diverses manières, les activistes du climat ont été poussés vers un registre plus politique, après le sommet de Copenhague, par la perte de leurs illusions sur la capacité des négociations à engager un vrai changement. « Les ONG vertes ont désormais une analyse plus globale de la question climatique. Le schisme entre la question climatique et celle de la globalisation financière se réduit », estime Maxime Combes, qui voit dans l’implication de Nicolas Hulot dans le dossier du traité transatlantique (TTIP ou TAFTA) un signe parmi d’autres d’une approche plus systémique du sujet. "TAFTA ou climat, il faut choisir"… L’économiste note aussi que les discours entendus au cours de la préparation de la COP21 ont été plus connectés à la critique du capitalisme qu’avant Copenhague. Même la surprenante encyclique du pape François, qui appuie l’idée que le climat n’est pas seulement une question environnementale, peut contribuer à dépasser ce cloisonnement…

À un point de basculement

La dynamique est réelle, les conditions favorables, mais le “mouvement climatique” n’est pas forcément à un stade très avancé de son développement, et la convergence est loin d’être achevée. « Il y a encore du boulot, et ce boulot ne va pas de soi. Une coalition aide à constituer un mouvement, mais elle ne fait pas un mouvement, constate Christophe Aguiton. « On voit des luttes environnementales, mais pas encore de mouvement pour la justice climatique. C’est un des défis pour nous tous : stabiliser un mouvement permanent comme le fut le mouvement ouvrier. »

Se pose alors la question de savoir dans quelle mesure ce mouvement assumera une critique frontale du capitalisme contemporain ? Car « si les ponts intellectuels entre les mouvements anti-austérité européens et le mouvement climatiques existent, ils sont difficiles à concrétiser sur le terrain, regrette Maxime Combes. Les lignes sont en train de bouger, mais certaines ONG environnementales ont encore du mal à intégrer, au-delà de la dimension technique liée au changement climatique, la dimension proprement politique liée à mainmise des multinationales, aux orientations néolibérales. »

Constatant la « cristallisation » actuelle, le militant estime que le mouvement pour le climat est parvenu à un point de basculement. « Je ne sais pas ce qui va l’emporter, entre une critique systémique qui attaque le cœur de la machine capitaliste, et la croyance en la capacité du capitalisme à s’auto-réformer, à se verdir un peu ». Et il redoute les mots d’ordre dépolitisants qui éludent les véritables causes de la crise climatique, à l’instar de la récente campagne gouvernementale “Je change le climat” qui met l’accent sur les gestes individuels. « Le discours universalisant “Nous sommes tous responsables” comporte le risque d’invisibiliser les vrais responsables. On peut dire "Nous sommes tous dans le même bateau", mais nous n’avons pas tous des rames de la même longueur et nous ne tenons pas tous le gouvernail. »

Vers une sortie du capitalisme ?

À propos de la nécessité d’un dépassement des luttes pour le climat, Maxime Combes rappelle « l’éternelle tension qui traverse les mouvements d’émancipation depuis deux siècles, la bataille entre Bakounine et Marx, l’alternative entre changement de bas en haut ou de haut en bas ». « On a dans la bataille climatique les éléments pour dépasser cette polarité. Va-t-on y parvenir ? », s’interroge-t-il, soulignant que ce dépassement est au justement au cœur de la démarche d’Alternatiba et du propos de Naomi Klein.

Une autre variable de l’équation concerne la capacité des composantes politiques de la gauche à embarquer dans l’arche de Noé du climat : toutes n’ont pas verdi avec le même enthousiasme, en particulier celles qui restent attachées à la croissance et à certains secteurs industriels. De ce point de vue, la notion d’écosocialisme a peut-être des vertus rassembleuses. « Le mouvement climatique oblige à revoir, sur le plan doctrinal, la pensée de la gauche classique. Qu’on aime ou pas le terme d’écosocialisme, son emploi montre que les gens ont compris qu’il faut changer de logiciel », affirme Christophe Aguiton.

La traduction politique du mouvement climatique reste donc incertaine. Deux inconnues majeures président à son avenir : l’évolution des équilibres en son sein, et le rapport de forces qui va s’établir avec les gouvernants au cours des années à venir – dont l’étape de la COP21 donnera quelque idée. Ce rapport de forces permettra-t-il d’infléchir significativement la marche du monde, au-delà des politiques énergétiques ? Le changement de modèle qu’appelle l’urgence climatique – la transformation des modes de production et de consommation – engage-t-il le remplacement du programme capitaliste ? Une chose essentielle, au moins, est aujourd’hui acquise : ce scénario est devenu plausible.

Article extrait du dossier "Le climat, carburant de la révolution", dans le numéro été 2015 de Regards.

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