Accueil > Monde | Par Samy Johsua | 26 octobre 2015

Le point Godwin de Netanyahu

En présentant le sinistre grand mufti de Jérusalem, Ali Al-Husseini, comme l’instigateur de la solution finale, le premier ministre israélien fait œuvre de révisionnisme à seules fins d’alimenter la haine contre les Palestiniens.

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La "loi" du sociologue Mike Godwin affirme (ce que tout le monde peut vérifier) que lors des échanges Internet, plus les polémiques durent, plus la probabilité d’y trouver, sous forme d’insulte, une référence à Hitler et aux nazis devient quasi certaine.

Pour tout le monde… mais pas pour le premier ministre israélien. Pour lui "le point Godwin" a nom Ali Al-Husseini, en son temps grand mufti de Jérusalem. C’est lui qui, d’après le subtil dirigeant sioniste à qui on ne la fait pas, aurait convaincu en novembre 1941 d’abandonner le projet qui aurait été celui du chef nazi (déjà plein de tendresse humaine) d’expulser les Juifs d’Europe. Et au contraire l’a poussé à les exterminer tous. Et, obéissant comme on le connaît, Hitler de convoquer la Conférence de Wannsee, celle de "la solution finale".

Il est des révisionnistes pour nier l’existence des camps d’extermination, en voici un autre qui va encore plus loin : extermination il y eût, mais par un Hitler sous influence. Presque irresponsable. Sans doute aurait-on dû alors l’acquitter à ce titre au procès de Nuremberg s’il n’était déjà mort. On hésite à rire ou à pleurer.

Piétiner la mémoire de la Shoah

Évidemment (et à juste titre), les spécialistes ont répliqué sans tarder. En premier la très sioniste Dina Porat, historienne en chef du mémorial Yad Vashem, qui rappelle que la rencontre entre le mufti de Jérusalem et Hitler a eu lieu bien après les premières évocations de « l’extermination de la race juive ». Paul Schmidt aussi, qui rappelle qu’on dispose justement des minutes de la rencontre où Hitler rassure le mufti sur ses intentions pacifiques au Moyen-Orient (ce qu’il a toujours fait avant de commencer des guerres d’invasion, mais passons…) et affirme que « l’objectif de l’Allemagne serait seulement la destruction des Juifs résidents dans la sphère arabe… ».

Et enfin la volée de bois vert du grand spécialiste de la question, Christopher Browning, qui rappelle que Hitler avait décidé le meurtre systématique des Juifs en territoire soviétique vers la mi-juillet 1941, et que les unités de destruction allemandes commencèrent leur besogne (y compris femmes, enfants et vieillards) fin juillet début août. Le massacre sur deux jours de plus de 33.000 Juifs, à Babi Yar près de Kiev, eût lieu fin septembre.

Sur un autre terrain, nous avons eu pendant huit ans un président des États-Unis qui en tenait pour le créationnisme contre toutes les évidences scientifiques. Toujours dans ce pays, un des candidats républicains, s’élevant contre les velléités de contrôle des armes, Ben Carson, a osé affirmé que sans la loi nazie de 1938 restreignant l’utilisation privée des armes, les Juifs auraient résisté victorieusement à Hitler ! Et il y a Netanyahu, bouffi de haine anti-arabe et piétinant allègrement la mémoire de la Shoah.

Le terrain de la vérité historique

Car voilà le fond de l’affaire, qui ressurgit régulièrement. On peut utilement ici renvoyer à l’article de 2010 de Gilbert Achcar, "Inusable grand mufti de Jérusalem" et à la recension de son livre indispensable (Gilbert Achcar, La guerre israélo-arabe des récits) par Julien Salingue. Que le mufti en question fût un triste sire, nul n’en disconvient. Comme il y eût des pétainistes bien français. Mais rien, absolument rien, ne permet d’affirmer qu’il fût le représentant des Palestiniens et des Arabes "unanimes" sur ce sujet. Achcar rappelle les chiffres :

« Al-Husseini rencontra si peu d’écho que, malgré toutes ses exhortations à rejoindre les troupes de l’Axe, seuls 6.300 soldats originaires de pays arabes, selon les calculs d’un historien militaire américain, "passèrent par les différentes organisations militaires allemandes", dont 1.300 originaires de Palestine, de Syrie et d’Irak, le reste en provenance d’Afrique du Nord. Ces chiffres doivent être comparés aux 9.000 soldats arabes de la seule Palestine engagés dans l’armée britannique et aux 250.000 Maghrébins qui combattirent dans les rangs de l’armée française de la libération et fournirent la majeure partie de ses morts et blessés ».

Mais tout ceci répète jusqu’à la nausée ce que l’on sait déjà de tous les révisionnismes. Il est indispensable de les combattre sur le terrain de la vérité historique, mais pourtant on sent bien que l’enjeu n’est pas seulement là, et que ça ne suffira pas. Le négociateur palestinien Saeb Erakat a déploré que « le chef du gouvernement israélien haïsse son voisin (palestinien) au point d’être prêt à absoudre le premier criminel de guerre de l’histoire, Adolf Hitler, du meurtre de six millions de Juifs pendant l’Holocauste ». Évidemment. Car tout ceci a un seul but. Éradiquer toute idée de cohabitation avec les Palestiniens, alimenter la haine contre eux, la porter encore plus haut qu’elle n’est malheureusement déjà. Jusqu’à l’incandescence. Qui imaginerait une réconciliation par delà le siècle avec Hitler ? Et donc qui pourrait l’imaginer avec pire que lui ?

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  • À noter que les mensonges de la propagande issue de la CIA et du Pentagone sur la politique étrangère des USA, mensonges pieusement répercutés par l’UE et ses grands medias, sont presque aussi gros que celui de Netanyahu. Ce dernier a dû tout naturellement se sentir autorisé à utiliser le même procédé, pour justifier son entreprise de colonisation forcée et les crimes de guerre qui l’accompagnent. Nous vivons à l’ère du bourrage de crâne généralisé et triomphant, puisque les grands moyens d’information, comme ceux de production et d’échange, sont concentrés entre les mains de nos prédateurs. Pire encore, ces derniers empruntent le langage de ceux qui les combattent, pour obscurcir encore plus la conscience des citoyens . N’est-il pas grand temps de faire sauter le couvercle de mensonge sous lequel étouffent les peuples ?

    Vitamimpenderevero Le 28 octobre 2015 à 19:11
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