photo cc Tony Webster
Accueil > Idées | Par Clément Sénéchal | 3 mars 2016

Le racisme, cauchemar américain

Malgré l’élection du premier président noir de leur histoire en 2008 et sa réélection en 2012, les États-Unis restent hantés par la question raciale. Une colère noire, essai du journaliste Ta-Nehisi Coates traduit en français, en témoigne brillamment.

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L’actualité douloureuse du racisme, dont les Afro-Américains sont les victimes principales (mais non-exclusives) outre-Atlantique, on peut la lire, la sentir dans un essai du journaliste Ta-Nehisi Coates – lui-même Afro-Américain – intitulé Between the world and me. Lequel, primé par le prix Pulitzer aux États-Unis l’année dernière, vient d’être traduit en France (Une colère noire. Lettre à mon fils, éd. Autrement). Un livre court et violent, d’une rare beauté, à classer dans la lignée des écrits de Richard Wright, James Baldwin ou Toni Morrison.

Vie noire, vie nue

L’auteur, issu d’une famille modeste de Baltimore, devenu journaliste à New York, use du prétexte d’une lettre d’amour écrite à son jeune fils pour dresser le portrait sans concession d’une Amérique irrémissiblement raciste. Comme si l’envers nécessaire du rêve américain était l’oppression continue des Noirs. Pour Ta-Nehisi Coates, la couleur de ce qu’il nomme "le rêve" est essentiellement le blanc. Le blanc comme norme, foi collective, aspiration commune, mode de vie. Comme une sorte de transcendance qui lie les communautés dominantes les unes aux autres, complète et complique les rapports de classe.

Brutalement, Ta-Nehisi Coates raconte comment la "façon d’être" blanc a bien peu à voir avec « la passion des glaces ou du vin », mais bien plus avec le « pillage » de la vie noire porté dans l’épaisseur de la chair. Le vol de la liberté et du travail des Afro-Américains. Dos lacérés, jambes enchaînées, voix étranglées, mère violées, familles dévastées : l’étendard du rêve américain pointe sur le corps noir pour y creuser de sanglantes souillures où piéger l’esprit. « Pour nous interdire, à toi et moi, le droit de gouverner et d’assurer la sécurité de nos propres corps », écrit le journaliste à son fils de quinze ans.

Par un détour biographique longé d’une froide révolte, prenant délibérément le parti d’écrire à hauteur de la vie vécue, Ta-Nehisi Coates raconte comment le poids de l’esclavage pèse encore sur la vie des Noirs, comment les chaînes défaites jadis continuent de nouer la société américaine. Deux conséquences pour l’individu noir : un sentiment de peur permanente, presque animale aujourd’hui encore. Et un rapport obsessionnel au corps, legs problématique et hautement vulnérable. Témoignage vivant d’un « passé toujours inachevé », pour reprendre le mot de Walter Benjamin. Lieu à jamais clos d’une inextinguible angoisse : « La nudité n’est pas une erreur ou une pathologie, mais le résultat attendu des politiques américaines : le fardeau de gens forcés de vivre dans la peur depuis des siècles ».

Les logiques kafkaïennes du racisme

Kundera dit du récit kafkaïen qu’il met en scène un pouvoir qui a le caractère d’un « labyrinthe à perte de vue ». Ce sont ici les rouages d’une immense machine qui semblent condamner d’emblée le corps noir avant même son crime. « Si tu es noir, tu es né en prison », affirmait Malcom X. « La police de ton pays a reçu le pouvoir de détruire ton corps. Peu importe si cette destruction est le résultat d’une réaction malencontreuse. Peu importe si elle trouve sa source dans un malentendu. (…) Les destructeurs ne seront jamais tenus pour responsables », constate Ta-Nehisi Coates face un système qui dicte une sentence à laquelle l’individu noir ne peut échapper alors que, dans le même temps, il ne peut la comprendre. Un système qui obéit à ses propres lois, intériorisées par ses agents et pourtant contraires à la loi générale. D’un mot : l’arbitraire. « La loi ne nous protège pas », prévient Ta-Nehisi Coates, égrenant les cas où l’autorité policière s’est trouvée quitte à bon compte de ses "bavures". Joseph K., le héros du Procès, finit abattu « comme un chien »

Face à une condamnation absurde, l’accusé en vient à chercher sa faute, les innocents à se rendre coupables de ce qu’on leur reprochait de façon implicite : ce sont les bandes de jeunes Afro-Américains qui, rejetés par le système social et son institution scolaire, se noient dans les illégalismes de rue, donnant ainsi une tournure pauvre, apolitique, à leur ressentiment. Façon tragique et détournée d’obéir sans le vouloir à l’assignation sociale qui plane au-dessus de leur destin. Between the world and me. Ta-Nehisi Coates décrit cet écran qui le tient à distance du monde, cette aliénation sans autre issue qu’une révolte sans espoir.

Police-prison-justice : théorème du stigmate

Aux États-Unis, si le racisme est inscrit dans les mœurs comme dans les légendes idéologiques, dans l’accumulation primitive permise par l’esclavage établissant une corrélation directe entre oppression raciale et exploitation économique, il se manifeste avant tout dans le théorème institutionnel de la violence d’État : la police, la justice et la prison. Aux États-Unis, 60% des Noirs qui abandonnent leur scolarité passent par la prison. Si les Afro-Américains ne représentent qu’environ 12% de la population étasunienne totale, ils constituent pourtant 60% de la population incarcérée. Selon le NCAAP (l’association nationale pour le progrès des gens de couleur), un Noir aurait à peu près six chances de plus qu’un Blanc d’être emprisonné au cours de son existence.

En 2015, la police américaine a tué 1.134 personnes. D’après le Guardian, alors qu’ils ne représentent que 2% de la population américaine, les jeunes Afro-Américains (15-34 ans) représentaient plus de 15% de ces victimes. Soit cinq fois plus que les Blancs du même âge. En fait, un décès tous les 65 parmi cette frange de la population, fut lié à l’usage de la force par la police. Autre statistique intéressante : tous âges confondus, les Afro-Américains sont deux fois plus touchés par l’usage meurtrier de la force policière que les Blancs ou les Hispaniques. Et 25% d’entre eux ne portaient pas d’arme lorsqu’ils ont été tués.

Récemment, avec l’aide des réseaux sociaux, plusieurs exemples de ce racisme institutionnel – manifestation concrète du kafkaïen – ont atteint un stade symbolique et contribué à fonder un renouveau politique autour de la question raciale aux États-Unis. Quelques-unes de ces "bavures" si banales ont en effet été filmées en direct puis diffusées sur Internet. Comme le meurtre de Tamir Rice, douze ans, abattu sur le bord de la route par la police alors qu’il jouait avec un pistolet en plastique. Ou celui de Trayvon Martin, un adolescent qui déambulait dans sa résidence à une heure avancée, couché par une balle en pleine poitrine. Ou bien évidemment celui d’Eric Gardner, étranglé par une escouade de police sur un trottoir en plein New York, alors qu’il était au sol, murmurant qu’il ne pouvait plus respirer.

Le racisme : nouvelle polarité du débat public

En 2013, après l’acquittement du policier George Zimmerman lors de son procès pour l’assassinat de Trayvon Martin, naît le mouvement « Black Live Matters ». C’est d’abord un hashtag, #BlackLivesMatter, qui relaie l’exaspération de la communauté noire-américaine sur les réseaux sociaux. Puis une plateforme en ligne. Enfin des manifestations nationales, à Ferguson, après la mort de Michael Brown et Eric Gardner. Aujourd’hui, Black Lives Matter regroupe même des activistes prêts à en découdre devant les électeurs dans plusieurs scrutins locaux.

La question raciale occupe ainsi largement les primaires américaines. Hillary Clinton, soutenue aujourd’hui par la mère d’Éric Gardner, souhaite par exemple mettre un terme « à l’ère de l’emprisonnement de masse » qui touche d’abord les Afro-Américains. Quant à son rival Bernie Sanders, soutenu par la fille d’Eric Gardner, il déclare qu’« aujourd’hui, le taux de chômage des Afro-Américains est deux fois supérieur au reste de la population. La lutte pour la justice raciale et économique continue » ; « La réponse au chômage et à la pauvreté ne peut plus être l’incarcération de masse des jeunes Afro-Américains ».

De l’autre côté, ce sont les sorties racistes et islamophobes en tous genres d’un Donald Trump souhaitant fermer les frontières du pays pour le préserver du péril de l’immigration, lequel a reçu récemment le soutien d’un ancien dirigeant du Ku Klux Klan, dont le projet politique n’était rien d’autre que de défendre « la supériorité de la race blanche ».

Les extérieurs du rêve républicain

En France, la question du racisme gît dans l’angle mort du "modèle républicain" dont même la gauche se pâme. Alors que pour étendre l’effort d’égalité aux "classes subalternes" de Gramsci, il faudrait commencer par reconstruire aux extérieurs de la République. S’attaquer aux contrôles au faciès, au harcèlement policier, aux défaillances judiciaires, aux violences carcérales, au rejet migratoire. Il n’y a pas si longtemps, Damien S., gardien de la paix au commissariat de Noisy-le-Sec, était acquitté du meurtre d’Amine Bentounsi, vingt-huit ans, abattu d’une balle dans le dos.

Évidemment, les rapports entre police et violence sont différents en France, notamment parce que les armes à feu y restent, contrairement aux États-Unis, prohibées. Il est par ailleurs interdit de conduire des statistiques ethniques. Même si de nombreux indicateurs et quelques associations permettent de prendre le pouls du racisme structurel qui gangrène la France, et qu’on a tant de mal à pouvoir nommer librement dans le débat public.

Ta-Nehisi Coates, fuyant le succès de son livre outre-Atlantique, a décidé de s’installer à Paris, où il dit « ne pas se sentir Noir ». Mais il rappelle que chaque nation a son propre rêve et ses propres cauchemars. Que le nationalisme français s’est d’abord manifesté par le colonialisme et que les voies par lesquelles la richesse française s’est construite ne sont pas si étrangères à celles qui ont prévalu aux États-Unis. Une richesse inégalement répartie, difficilement accessible à des franges entières de population en raison des déterminismes adossés à leur religion, leur couleur de peau, le son de leur nom.

Une colère noire. Lettre à mon fils, de Ta-Nehisi Coates, éd. Autrement, 17 euros.

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  • Oui, d’accord, mais je pense ,jusqu’à maintenant, que le raçisme Français est moins important qu’au USA , ou disons différent. il est lié , je peux me tromper, a l’esclavagisme,et au au "sexe" ? les colons français n’hésitait pas a avoir des relation avec des esclaves noires, a se marier et avoir des enfants, pour faire court sur le sexe, et trés simplificateur, le Français n’est pas raçiste.
    Aux USA société puritaine, les rapport sexuelles avec des noirs sont de l’ordre de l’impensable, si il y avait rapport sexuelle, c’était des viols, pour avoir des enfants et donner plus de valeurs aux esclaves. D’ailleurs de nos jours , on le voit encore , combien y a t-il de mariage avec des noirs aux USA ?, et combien en France ?.... sans doute plus nombreux. En France le métissage est assez important ; on dit que un quart des beurs se marie avec un Français, le mariage avec des noirs est fréquent.Le principal racisme qui existe en France est de classe.

    bob Le 4 avril à 14:41
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