Accueil > Monde | Par Manuel Borras | 13 mai 2016

Le "retour" de la crise grecque en 7 questions

Reprise des négociations avec la Troïka, nouvelles purges austéritaires sur les retraites et la fiscalité, grève générale… Où en est la Grèce de Tsipras, moins d’un an après le "non" au référendum, et quelles sont les résistances aux saignées à venir ?

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Dans quel cadre ces nouvelles négociations se tiennent-elles ?

Celui du troisième mémorandum, signé le 13 juillet 2015. Cet accord a fixé à la Grèce un certain nombre d’objectifs économiques à atteindre d’ici 2018, via des mesures de rigueur budgétaire. La mise en place de ces réformes est la condition du déblocage de tranches successives de prêts accordées sous l’égide du Mécanisme européen de stabilité (MES), dont la prochaine doit être versée avant l’été pour parer aux échéances de paiement auxquelles la Grèce doit faire face très prochainement. Les discussions actuelles visent donc principalement, côté institutions européennes et FMI, à évaluer si les réformes mises en place jusqu’ici par Athènes sont suffisantes pour atteindre les objectifs fixés en juillet dernier.

Réforme des retraites et des impôts : quelle stratégie pour Tsipras ?

Anticipant les nouvelles négociations, Alexis Tsipras a fait voter le 8 mai, en urgence et sans consultation des institutions européennes, deux nouvelles réformes austéritaires. Son objectif : démontrer la "bonne volonté" du gouvernement grec et ainsi convaincre les "partenaires" européens d’accepter une restructuration de la dette, comme cela fut le cas en 2012. Il souhaite également, à terme, remettre en cause l’exigence d’un excédent budgétaire primaire annuel de 3,5% du PIB (hors service de la dette) à partir de 2018, considéré par une partie des créanciers comme l’assurance que la Grèce sera bel et bien en capacité de rembourser sa dette, et jugé par de nombreux économistes comme un objectif irréaliste et dangereux.

Mais que veut la Troïka ?

Contrairement aux rounds précédents, la Troïka est divisée. Le FMI, sceptique sur la solvabilité de la dette grecque et sur l’objectif des 3,5% d’excédent budgétaire, menace de ne pas participer aux plans "d’aide". Il fait, depuis plusieurs mois, pression pour une restructuration de la dette grecque. Christine Lagarde a d’ailleurs réaffirmé cette position dans une lettre datée du 6 mai dernier. Un allègement dont ne veut jusqu’ici pas entendre parler le ministre allemand de l’Économie, Wolfgang Schäuble.

De leur côté, la Commission européenne et l’Eurogroupe, pour convaincre le FMI de participer au programme, ont proposé la mise en place de "mesures contingentes" préventives, qui seraient activées si jamais la Grèce n’arrivait pas à atteindre, dès 2018, le sacrosaint objectif d’un excédent budgétaire de 3,5%.

En quoi consistent ces "mesures contingentes" ?

Il s’agirait de définir depuis Bruxelles, de manière préalable, des mesures précises qui seraient appliquées en cas de non-atteinte des 3,5% d’excédent d’ici 2018, et ce sans nécessiter l’aval du Parlement grec. Un déni de démocratie dénoncé en Grèce par la société civile et par le gouvernement, qui considère de telles mesures comme inconstitutionnelles.

Qu’ont donné les premières négociations au sein de l’Eurogroupe ?

Ces négociations ont posé les bases d’un accord qui interviendrait le 24 mai. À leur issue, l’enthousiasme semblait général, du moins en façade. Les réformes engagées par Athènes ont été saluées par les institutions. On se dirige, a priori, vers un déblocage de la nouvelle tranche du programme, d’environ 5,5 milliards d’euros… mais probablement sous réserve d’adoption de nouvelles mesures austéritaires d’ici le 24 mai.

Une renégociation de la dette en 2018 a également été évoquée, si la Grèce respecte le plan de route établi. Pas sous forme de restructuration, mais plutôt d’une redéfinition des conditions de remboursement, notamment par un rééchelonnement échéances de paiement. Les représentants grecs, malgré leurs déclarations satisfaites, n’ont en réalité pas atteint leurs objectifs initiaux, à savoir une véritable réduction du stock nominal de dette et une remise en cause officielle de l’objectif des 3,5% d’excédent budgétaire (hors service de la dette, on le rappelle). Même chose pour les "mesures contingentes" proposées par l’UE : Athènes les rejette, mais propose en remplacement la mise en place par elle-même d’un "mécanisme automatique" de coupes budgétaires en cas de non-atteinte de l’objectif des 3,5% d’excédent. Une mesure au final extrêmement similaire.

Quelles seront les conséquences de la nouvelle saignée du 8 mai pour la population ?

Le 8 mai dernier, le Parlement grec a donc entériné deux nouvelles mesures : une réforme fiscale, et une énième réforme des retraites. Outre une baisse générale des allocations, la réforme des retraites déplace le plafond maximal de 2.700 à 2.372 euros par mois. Concernant la réforme des impôts, le taux de TVA est rehaussé de 23 à 24% (excepté pour l’eau et l’électricité), la limite d’exonération d’impôts se voit abaissée à 719 euros mensuels, et les cotisations des employés et employeurs augmentent de 0,5%.

Et ce n’est pas fini. Comme précisé plus haut, de nouvelles mesures vont probablement être exigées dans les jours qui viennent : les créanciers demandent au total 5,4 milliards d’euros d’économie d’ici 2018, la réforme des retraites étant, elle, chiffrée à 1,8 milliard d’euros. Sans parler du "mécanisme automatique" de coupes budgétaires qui devrait logiquement être activé, au vu de l’irréalisme de l’objectif d’excédent budgétaire de 3,5%.

Quelles résistances en Grèce ?

À la Vouli, les réformes ont été adoptées à une courte majorité (153 voix contre 143), issue de l’alliance des députés Syriza et Grecs indépendants (ANEL). Mais l’opposition se résume principalement à la droite conservatrice (Nouvelle démocratie) et à quelques groupes minoritaires, dont les néonazis d’Aube dorée. La gauche radicale n’a pas réussi à décrocher de siège lors des élections législatives de septembre 2015, excepté la quinzaine de postes obtenue par le Parti communiste. Impossible, alors, d’envisager une fronde progressiste dans le cadre institutionnel.

Du côté de la société civile, une grève générale de quarante-huit heures a eu lieu les 6 et 7 mai, paralysant en grande partie les transports publics : métros, bus, train, et bateaux se sont vus complètement immobilisés. Les principaux syndicats du public et du privé étaient mobilisés. Mais les médias grecs, indépendants ou non, font état d’une mobilisation en baisse à Athènes et Thessalonique, en comparaison des mouvements de protestation lors des précédents votes du Parlement. Cette fois, seuls les salariés les plus touchés, ainsi que les organisations politiques de gauche, ont occupé devant le Parlement une « place Syntagma à moitié vide ». Pourtant, même avant la crise, le système de retraites et de sécurité sociale constituait un socle intouchable aux yeux des Grecs, et toutes les tentatives de réformes avaient échoué, se heurtant à des mobilisations monstres.

Cette évolution semble aller dans le sens d’une défiance et d’un découragement profonds chez une population éprouvée. Même si les manifestants sur place sont apparus toujours aussi déterminés.

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Vos réactions

  • Cet article est un hymne au TINA, There is no alternative, les Grecs n’ont pas joué le jeu, ils en bavent et on y peut rien. Et cerise sur le gâteau " Mais les médias grecs, indépendants ou non, font état d’une mobilisation en baisse à Athènes et Thessalonique, en comparaison des mouvements antérieurs" !!!
    Tout le monde sait que les média grecs et tous les grands médias européens et mondiaux sont entre les mains de la finance !!!
    Pour quel média "indépendant" roules-tu Manuel Borras ? Ou alors revois ta copie !

    René-Michel Le 15 mai à 10:35
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  • Je ne suis pas d’accords avec l’expression "enième réforme des retraites", car il s’agit de la première réforme dont le but est de mettre tous les cotisants sur un pied d’égalité (autant que possible), alors que les gouvernements précédents n’ont fait que couper les retraites, sans réforme.

    Concernant la réactions précédente, dire que tous les médias grecs sont dans les mains de la finance est une absurdité. Certains grands médias le sont, mais d’autres, nés dans la crise, ne le sont pas (sinon par analogie ça revient à dire que Regards est détenu par la finance..)

    CZ Le 16 mai à 13:00
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  • @CZ Parler de pied d’égalité lorsqu’on sait la misère noire dans laquelle vivent les retraités et l’immense majorité des grecs exceptés les armateurs, le clergé et les politiciens, est scandaleux.
    Quant à nier le lien des grands média et de la finance en prenant "Regards " pour exemple c’est parfaitement risible. Regards un grand média ? Bref, quand on a rien à dire ...

    René-Michel Le 17 mai à 08:57
       
    • @ René Michel
      Avez-vous essayé de comprendre mon commentaire ou pas ?
      Il existe de nombreux médias indépendants en Grèce, comme l’est Regards en France.
      La réforme des retraites ne porte pas sur les armateurs, clergé, politiciens, vous êtes hors sujet. L’idée est que chacun touche en fonction de de qu’il a cotisé, sans que certains (comme les ingénieurs dont je fais partie) soient honteusement avantagés.

      L’argent des armateurs est déjà à l’étranger, que voulez-vous taxer ? Le tour du clergé viendra, j’en suis certain, mais le gouvernement ne peut pas se mettre tous le monde à dos, surtout que les lois passent avec l’aide de ANEL.

      CZ Le 18 mai à 12:29
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  • Pour avoir des nouvelles précises sur l’état de la Grèce et sur les perspectives anti-TINA, voir le site français de Laïki Enotita (c’est-à-dire Unité Populaire, fraction qui a quitté Syriza après la désastreuse soumission de Tsipras aux exigences de l’Eurogroupe). Je ne mets pas les liens, car mon précédent message qui les contenait n’est pas passé.
    Bien cordialement à tous ceux qui s’intéressent à la Grèce !

    Axelos Le 17 mai à 10:31
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