Accueil > Politique | Par Guillaume Liégard | 2 février 2015

Législatives du Doubs : fausse embellie et vrai signe de crise

Si le candidat socialiste est en mesure de l’emporter au second tour de l’élection partielle, l’analyse des résultats fait la démonstration d’une situation critique pour le PS… aussi bien que pour l’UMP et les formations de la gauche radicale.

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Un événement incroyable s’est produit dimanche soir au fond des urnes de la quatrième circonscription du Doubs : le candidat socialiste Frédéric Barbier, suppléant de Pierre Moscovici, a réussi à se qualifier pour le second tour de cette élection législative partielle qui le verra affronter le Front national. Autant dire, un truc de dingue, aussitôt relayé façon breaking news par toutes les rédactions qui se respectent.

Que la présence au second tour d’une législative du parti majoritaire de ce pays puisse faire sensation en dit long sur l’état du système politique. C’est tout juste si le fait que le FN soit largement en tête est mentionné, un non événement qui relève désormais de la normalité. Il n’y a pas si longtemps, il aurait suscité protestations et mobilisations. Mais s’agit-il d’une spectaculaire embellie pour la gauche gouvernementale ? L’étude des résultats se révèle plus préoccupante que rassurante. S’il faut se garder de généraliser les résultats d’une unique élection partielle, il est toutefois possible d’étayer quelques hypothèses.

Un effet Charlie minimum

Avec 28,85% des voix, Frédéric Barbier se place en deuxième position devant l’UMP Charles Demouge, troisième avec 26,54%. Ce score, s’il préserve l’essentiel – la présence au second tour – est en réalité peu flatteur pour le représentant socialiste. En 2012, avec 16.421 voix Pierre Moscovici avait obtenu 40,81%, le PS n’obtient cette fois-ci que 7.416 voix et perd donc près de 12% et plus de 9.000 voix. L’UMP qui avait 7.000 voix de retard en 2012 n’en a plus que 600 à l’élection de dimanche soir.

Cette deuxième place socialiste s’est donc jouée à peu de choses. Dans cette circonscription, plutôt favorable au PS, la droite ne l’a emporté qu’en 1993 et en 2002, deux moments très particuliers des rapports gauche / droite. Si l’effet Charlie existe sans doute, il est de très faible intensité et ce alors même que la proximité avec le 7 janvier devrait le porter à son plus haut niveau. Une bien mauvaise nouvelle pour la direction du Parti socialiste, alors que se profilent les élections départementales en mars et les régionales à la fin de l’année.

Le FN se porte bien

Avec 32,60%, la candidate du FN est largement en tête, gagnant 8,7% (et ne perdant que 1.200 voix) par rapport à 2012. Malgré la forte abstention (passée de 40 à 60%), la capacité de mobilisation de l’électorat FN est demeurée à un très haut niveau. Entre 2012 et 2015, le FN préserve 87% de ses voix quand l’UMP n’en garde que 73% et le PS 45%. Les analyses aussi empressées que prématurées qui, à la mi-janvier, avaient prédit un affaiblissement du parti de Marine Le Pen se sont révélées particulièrement hasardeuses.

De RTL expliquant « Charlie Hebdo : Marine Le Pen n’a pas compris » (ici), au Nouvel Observateur : « Marine Le Pen est dans une impasse. Elle a commis une double erreur » (si, si, c’est là) en passant par Le Monde « Comment Marine Le Pen s’est mise hors jeu » (eh oui, c’est là), nombreux sont les éditorialistes à avoir confondu analyses et espérances. Tout entiers tournés vers l’unité nationale, ils en avaient oublié que les raisons ayant permis le succès du Front national sont extrêmement profondes. Le racisme, les inégalités sociales, la perte de légitimité des différentes institutions, les problèmes qui minent la société française appellent des solutions de fond et non des petites manœuvres tacticiennes.

L’UMP dans la nasse

Décidément, rien ne va pour Nicolas Sarkozy. Sa tentative de retour, qu’il espérait triomphante, relève désormais du chemin de croix. Avec l’épineuse question de la consigne de vote, il se retrouve face à un choix impossible que son parti paiera dans tous les cas de figure. L’appel au vote PS au nom du front républicain ? Cela permettrait à Marine Le Pen de faire des gorges chaudes sur l’UMPS et déclencherait immédiatement la fureur de ceux qui, au sein du principal parti de la droite, lorgnent avec insistance du côté du FN.

Mais le ni-ni, qui semble avoir les faveurs de l’ancien président de la République, entraînera aussitôt des prises de positions individuelles en faveur du PS. Ce scénario est déjà en marche, et Le Figaro doit constater avec amertume que « L’UMP est en ordre dispersé ». Surtout, cette absence de choix va renforcer le fossé avec les centristes qui, dès l’annonce des résultats du scrutin, ont appelé à faire barrage au Front national. C’est donc une bien mauvaise opération pour une UMP déjà sans projet politique.

L’effet Syriza ne franchit pas le Jura

C’est peu dire que les résultats à la gauche du Parti socialiste sont modestes. Avec 3,66% pour le candidat Front de gauche et 3,11% pour celui des Verts, c’est la grande stabilité – à des niveaux très bas – qui se confirme. Certes, cette circonscription ne figure pas parmi les fiefs de la gauche radicale, mais les scores obtenus à chacune des treize élections partielles depuis 2012 ont tous donné la même indication : le désamour de l’électorat vis à vis des socialistes n’a jamais produit de renforcement, même modeste, du Front de gauche.

Ni la victoire de Syriza une semaine auparavant, ni les dizaines de milliers de manifestants à Madrid dimanche après-midi, n’ont de traduction politique en France.

Et maintenant ?

L’issue du second tour devrait voir la victoire du socialiste Frédéric Barbier. Il dispose d’un petit réservoir de voix sur sa gauche, peut espérer une remobilisation partielle de son électorat et à droite il lui suffit que la logique habituelle des trois tiers s’applique : un tiers pour le PS, un autre pour le FN et un dernier qui se réfugie dans l’abstention. Une mauvaise surprise est toujours possible, mais la victoire du FN n’est pas le plus probable.

La situation apparaît pourtant bien détériorée. En 2012, au terme d’une triangulaire, Pierre Moscovici l’emportait avec 49,32% contre 26,21% à l’UMP et 24,47% au FN. Le niveau de l’abstention rend impossible, cette fois-ci, une triangulaire qui sinon aurait été à très hauts risques pour les socialistes. Surtout, les faiblesses de l’UMP font du Front national le principal opposant au Parti socialiste au pouvoir. Les 25% obtenus par le parti d’extrême droite aux européennes de 2014 ne sont pas un accident, mais traduisent des éléments profonds de la situation politique et sociale. La direction du Parti socialiste, prisonnière de calculs à très courte vue, peut y voir un effet d’aubaine. Ce serait une lourde erreur. Au moment où l’INSEE annonce d’ores et déjà que l’année 2015 s’achèvera avec 100.000 chômeurs supplémentaires, les raisons de s’inquiéter sont nombreuses.

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  • La situation de la gauche radicale en France tient avant tout à son identification/collusion à deux formations typiques du XXème siècle : le PCF et son attirance mortifère pour le PS. Tant que le PCF sera tête de liste ou candidat dans plus de 90% des élections, les électeurs continueront à penser que la gauche et la droite, c’est tous les mêmes, tous pourris, et que le PC (et donc le Front de Gauche) avec sa langue de bois, son passé sulfureux et ses errances à répétition est un looser dont la seule mission est d’être le rabatteur du PS. Syriza et Podemos ne connaissent heureusement pas ce problème.

    Fulgence Le 3 février 2015 à 09:40
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  • @l’auteur
    Et sinon, comment expliquez-vous ce peu d’intérêt pour le Front de Gauche ?
    Sommes-nous condamnés à voir le jeu se jouer sans le FDG ?
    Merci

    Fred Le 3 février 2015 à 11:57
       
    • Pour le numéro du e-mensuel (parution fin de semaine je pense), je prépare un article sur la faisabilité et les obstacles à un Syriza à la française

      Pour faire bref, cela prendra du temps mais le climat est en train de changer et ce que montre Syriza c’est qu’on peut faire bouger les murs. La montée en puissance de Podémos devrait apparaître au grand jour avec les élections régionales au printemps et législatives en décembre, ce qui va nous mettre du vent dans les voiles.

      Deux ombres majeures :
       la faiblesse des mobilisations populaires qui ont été le carburant tant en Grèce et en Espagne
       ces deux partis sont apparus comme anti-système, un créneau qui n’est pas d’abord occupé par le FdG en France mais par le FN

      Guillaume Liégard Le 3 février 2015 à 13:38
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  • Et pourquoi le FDG n’apparaît-il pas comme anti-système malgré l’autonomie radicale prônée par le PG et Ensemble ? J’espère que tu seras plus précis dans ton prochain article...

    Fulgence Le 3 février 2015 à 16:15
       
    • vous le dites vous même "Et pourquoi le FDG n’apparaît-il pas comme anti-système malgré l’autonomie radicale prônée par le PG et Ensemble ?"
      Il manque la composante communiste du FDG......
      Le problème du FDG, c’est le PCF qui croit encore que le PS est de gauche, malgré ce qu’il dit. Du coup, c’est le FDG qui perd.

      Bertrand Le 4 février 2015 à 00:25
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  • Je commence à en avoir assez de de cette soi-disante gauche avec le ps comme tête de liste . Pour cette élection j’ai le choix entre m’abstenir ou voter fn . Faisant partie des électeurs qui souhaitent que çà change je voterai donc pour le fn. Se débarrasser du ps devient une obligation .

    lineand Le 5 février 2015 à 16:26
       
    • Pense plutôt au vote blanc ou à rester chez toi ! Vaut mieux taquiner le goujon que "la bête immonde" car on sait toujours où ça mène.

      Fulgence Le 6 février 2015 à 18:04
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  • Le programme social du Front de gauche et du FN sont très proches. Ce qui différencie les 2 : la question de l’immigration. Pour le FG, la France doit accueillir et régulariser tous ceux qui souhaitent entrer en France. Pour le FN, l’immigration de masse incontrôlée est la cause des problèmes de la France : dumping social (baisse des salaires, faillite des systèmes sociaux). C’était d’ailleurs la position de Georges Marchais en 1980 qui réclamait un arrêt de l’immigration, les ouvriers qu’il défendait étant les premiers à subir cette concurrence déloyale avec le chômage qui en découlait. Marchais était un ouvrier, ce qui n’a pas été le cas des dirigeants des partis de gauche ensuite. La Grèce n’a pas cette sociologie, car il y a très peu d’immigrés en Grèce. Les Grecs se tournent vers les partis de gauche, comme la France des années 60/ 70 (avant les vagues d’immigration massive et de regroupement familial.)

    toto Le Grand Le 7 février 2015 à 02:40
       
    • Toto (le grand) un détail infime que tu passes sous silence dans la différence entre FN et FDG, est que le FN est fasciste et pro capitaliste alors que le FDG est anti capitaliste et écosocialiste.
      Quant à Marchais et les innombrables conneries qu’il a dites ou faites, à chacun ses références !

      Fulgence Le 7 février 2015 à 10:02
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