Accueil > Société | Par Aline Pénitot | 23 décembre 2014

À Saint-Ouen, les cités douces de la drogue

Le vieux Saint-Ouen, au nord de la ville. Ce quartier du 93 a tout : son petit marché, sa vieille église, son métro, ses grands ensembles, ses bords de Seine, ses habitants soudés, ses associations fragiles, sa teinturerie, sa pharmacie. Et ses dealers.

Vos réactions (2)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Reportage extrait du numéro d’été de Regards.

Au tout petit matin, ce sont les cantonniers qui ouvrent le ballet. Nombreux, ils débarrassent la rue des reliques laissées la nuit par les dealers qui sont encore sous la couette. Çà et là, des amas de clopes, de joints, de canettes, des traces de pisse. Autant de pièces à conviction qui délimitent le terrain de vente. Lorsque les habitants s’éveillent, le quartier est net, les étals du marché pleins, l’ambiance sympathique. Tout le monde se connaît, on prend des nouvelles de la famille, on discute des attaques du nouveau maire de droite et on commente l’évolution du deal – ou plutôt du "trafic" en langage local.

Les revendeurs ? Une à deux semaines après les municipales, ceux qu’on appelle ici les "jeunes" avaient déserté les rues qu’ils occupent d’habitude. Fausse alerte. Depuis, ils sont revenus. Intarissable, la population s’enorgueillit de connaître les mécanismes bien huilés d’un commerce local implanté depuis des décennies. Tous sont formels : «  Il n’y a pas de came, ici. C’est strictement interdit.  » Pas de drogue dure, donc. Seule la vente de cannabis et d’herbe est tolérée, si tant est qu’elle soit de très bonne qualité. Un habitant de préciser : «  Avec cette réputation, tout le monde vient se fournir à Saint-Ouen. Des paumés, des médecins, des jeunes, des couples, des gens bien… Ici, la vente se fait en gros, demi-gros et au détail.  »

Un monde sous surveillance

13 heures, fin de marché. La "boutique" de shit du Vieux Saint-Ouen vient d’ouvrir, elle fermera aux alentours de minuit. Les guetteurs sont descendus des tours pour prendre place dans le quartier. Chevilles ouvrières de la chaîne du deal, ils ont deux missions : avertir les autres de l’arrivée de la police et indiquer aux clients "les salles d’attentes" situées dans les halls d’immeubles ou des appartements en rez-de-chaussée abandonnés. Quand il fait beau, un canapé est installé dehors ainsi qu’une petite table pour prendre les commandes. Souvent des discussions s’engagent entre consommateurs pour échanger les bons plans. Une fois que les guetteurs sont sûrs que le quartier est vierge de toute présence policière, ils les conduisent aux revendeurs – lesquels opèrent dans la cage d’escalier d’un autre immeuble. Si en revanche ils aperçoivent un véhicule de police, ils crient «  Artena !  » («  Laisse tomber !  », en arabe) ou «  À l’affût !  » si ça chauffe trop. Et les clients se retrouvent comme deux ronds de flan.

Pénétrer en début d’après-midi cet espace méthodiquement quadrillé, c’est d’abord sentir le regard des guetteurs dont l’attitude indique clairement que, sauf pour y faire des courses, on n’a rien à faire là. Nombre de plombiers ou d’amis de passage se retrouvent interpellés et parfois même fouillés. Rachid, jeune papa, se rappelle avoir été intimidé par un ado recruté dans la cité d’à côté, qui ne l’avait pas encore identifié : «  Ça m’a énervé de ne pas me sentir chez moi, dans ma propre ville.  » Ailleurs, les guetteurs seraient juchés en haut des tours. Ici, consigne leur est donnée de montrer que le quartier est à eux, que l’espace public leur appartient. Une habitante évoque le sentiment de «  brouillard  » qu’elle ressent à chaque fois qu’elle entre dans le Vieux Saint-Ouen : «  Il s’installe insidieusement. Je m’en rends particulièrement compte quand je rentre de vacances.  »

14h30. Amadou Ba et Nasser Bengaraali, gardiens d’immeuble HLM, sont en pause. En attendant la réouverture de la loge, ils prennent tranquillement le café à la terrasse du bistrot. Trois guetteurs s’installent aussitôt à la table voisine. Ils ne doutent pas de la discrétion des deux hommes qui sont pourtant en train d’accepter une interview. La publicité est bonne pour le commerce. En maintenant la pression, ils sont simplement dans leur rôle. Alors Amadou et Nasser racontent d’autres violences dont la liste est longue : la désindustrialisation de Saint-Ouen, la montée en flèche du chômage (23% toutes générations confondues selon l’Insee), les familles qui partent en vrille, la concentration de populations qui ne parlent pas le français et avec lesquelles il est difficile d’échanger.

Des entreprises symboles du CAC 40 sont arrivées dans la ville : Danone, Loréal, Alstom… Mais aucune d’entre elles ne s’attarde sur les CV marqués du sceau du 9-3. Les deux gardiens, militants de terrain, travaillent au développement de l’aide aux devoirs pour les lycéens. Seulement voilà, le nouveau maire, William Delannoy, vient d’annoncer une réduction par deux des subventions aux associations. Résultat, l’embauche d’un jeune pour le soutien en math-physique est reportée, peut-être même abandonnée.

Le bleu de travail du guetteur

Les guetteurs installés au café sont très jeunes. Ils sont dans le «  métier  » depuis l’âge de dix et douze ans. Cette période fragile de l’adolescence, les recruteurs locaux la connaissent bien. Ils ont mis en place une technique d’embauche extrêmement efficace. Demander au gamin d’aller leur chercher une cannette à l’épicerie du coin en échange d’un euro. À la fin de la semaine, il a de quoi acheter une petite barrette de shit, pour faire comme les grands et crâner devant les filles. Le mois suivant, il doit se montrer digne d’un service un peu plus conséquent. Il découvre alors un monde de règles et de sanctions, fondé sur un code d’honneur. Les familles qui voient leurs enfants tomber dans le deal peinent à demander de l’aide. La loi sur l’absentéisme scolaire a été abrogée, mais la crainte de perdre leurs allocations perdure.

Nadir Ouacine, animateur de quartier, raconte : «  Quand je demande aux enfants ce qu’ils veulent faire plus tard, "guetteur" est une réponse qui revient souvent.  » La première paie va de huit à dix euros de l’heure. Jusque-là, pas de quoi faire concurrence à Mac Do. Pour grimper les échelons, il faut se former auprès des caïds. De treize à vingt-cinq ans, il est possible de devenir livreur ou revendeur pour un salaire payé à la commission. Quelques gardes-à-vue plus tard et le point de non-retour est franchi. Les petites peines de prison et les interdictions de territoire ne sont pas vraiment un souci : le système de reclassement dans une ville voisine fonctionne bien mieux que Pôle Emploi.

Comment lutter contre l’attrait d’une carrière lucrative, contre l’admiration du grand frère, contre le désir d’aider une famille souvent monoparentale, contre l’apprentissage de la "relation client" est digne des bonnes écoles de commerce ? Pour Nadir Ouacine, «  si tu envoies un gamin d’ici en Hollande, il devient vite patron de boîte.  » Le modèle ouvrier a été pulvérisé par le capitalisme, celui du commerce de la drogue est ici devenu la norme. Le bleu de travail du guetteur : une large casquette, un bandana sur le nez s’il trimballe du shit, et des Nike reluisantes. Peu importe l’installation annoncée de caméras de surveillance, les gamins ne sont pas reconnaissables.

16 heures. La pharmacienne range des paquets de couches discount. «  Il n’y a pas de tarés ici. Avant, je travaillais dans une pharmacie du 16e, les gens se sentent seuls là-bas. Je vendais plus d’anxiolytiques.  » Est-ce le cannabis qui rend le quartier si tranquille ? Le fait est que le Vieux Saint-Ouen conserve encore une "ambiance village" à laquelle Jacques Marchand, responsable de la section foot du club local, tient beaucoup. «  On se réfère toujours à une époque où la socialisation à Saint-Ouen était de qualité. Tout le monde se connaissait, on s’organisait en cas de coup dur  », se souvient-il. Mais les temps changent. «  La drogue évolue et cela modifie les rapports entre les gens.  » On commence à compter les morts, victimes de règlements de compte entre bandes ou de bavures policières. «  Dans les années 1980, on sortait le canif. Aujourd’hui, on sort le chrome pour un rien  », affirme un jeune parent. La lutte est certes inégale, mais nombreux sont ceux qui ne baissent pas les bras dans cette ville où les traces d’un siècle de communisme municipal sont tenaces et la quantité d’association impressionnante.

La victoire de Madame Andrade, une ancienne soixante-huitarde, est d’avoir squatté un appartement au rez-de-chaussée pour y organiser un point d’aide aux devoirs : «  Je demande aux parents d’être là à 16 h 45 pétantes. J’attends un quart d’heure avant d’ouvrir le local. Et voilà comment j’impose une petite présence sur le terrain de deal. Oh bien sûr, il y a eu des intimidations, le local saccagé, les insultes, mais j’ai tenu bon !  » Aujourd’hui, elle s’inquiète surtout de l’absence des femmes sur l’espace public et tente d’organiser des marches avec ses copines pour reprendre place dehors. «  Le pire, ce sont les "bars à moustachus" de la place de la Mairie. Dans cette ambiance ultra-masculine, il n’y a plus de place pour nous  », déplore-t-elle. Et de décrire la vie de ces femmes pour qui les fins de mois sont trop dures et qui deviennent "nourrices". Contre l’assurance d’un loyer payé, elles stockent la drogue chez elles et offrent un refuge aux guetteurs en cas de descentes de police.

Un troisième sous-sol paisible

Peu à peu, les pilotis sur lesquels reposaient les barres de la cité ont été comblés. Les issues du quartier se sont faites rares. La cité s’est refermée sur elle-même, dans un ultime combat sécuritaire. Les adresses ont disparu : "La tour du Landy", la "Cité Soubise" ou le "41" n’existent plus que dans le jargon des habitants. Rémi Church, animateur, raconte : «  Nous sommes devenus éducateurs comme ça, c’est sûr, nous ne sortirons pas du quartier.  » L’entrée du parking du "41", la barre la plus imposante, est planquée derrière une station Total. Il est 20 heures, la nuit tombe, Rémi Church descend à «  20.000 lieues sous le bitume  ». L’escalier qui plonge dans le parking n’est pas éclairé, mais les images de caves pourries et d’atroces tournantes s’évaporent avec l’arrivée dans un paisible local. D’un studio lointain s’échappe une jolie " instru" jouée par un rappeur, elle semble emprunter sa mélodie à la musique ancienne grégorienne.

Le "3SS", troisième sous-sol, est sans aucun doute un des endroits les plus calmes du quartier. Une bande d’amis "autogère" ce gigantesque espace depuis plus de vingt ans. «  Pour nous, l’amitié, c’est le ciment du quartier. Dehors, on ne cesse de construire, l’horizon est bouché, ici, il y a des mètres carrés à n’en plus finir  », raconte Rémi Church. «  On a connu une seule perquisition. Évidemment, ils n’ont rien trouvé. Et lorsqu’ils ont vu comment le lieu était organisé, les flics se sont arrêtés d’eux-mêmes. Ça a été la descente la plus courte de toute l’histoire de Saint-Ouen !  » S’il est un endroit qui, l’air de rien, résiste au trafic, c’est bien le Troisième sous-sol. «  Au moins, cela nous a sauvés d’autre chose. Ce lieu, il nous a permis d’expérimenter.  » Car ici, les jeunes font du graff, du rap, de la sérigraphie, du sport, mais surtout, ils réinventent ensemble des règles de vie communes.

La politique de "tolérance zéro"

Trois étages au-dessus, à la surface, la signalétique "41" a été tracée à la bombe de peinture sur la façade par les dealers eux-mêmes. Le hall fut l’un des meilleurs points de vente du Vieux Saint-Ouen. Sachant qu’un bon "terrain" rapporte 6.000 à 10.000 euros par jour, soit 180.000 à 300.000 euros par mois, les relations avec le quartier étaient soignées. Les guetteurs montaient les courses des résidents. L’été, ils installaient des tables de ping-pong et de piscines en plastique pour les enfants. Mais ça, c’était avant. Avant la répression policière survenue sous Nicolas Sarkozy en 2007. Calquée sur le modèle américain, la politique de "tolérance zéro" a eu des effets pervers avec une stigmatisation des jeunes désormais traités de «  racaille  », une augmentation du nombre de consommateurs, des dealers de plus en plus armés…

En novembre 2013, un puissant coup de filet a tenté de déstabiliser l’organisation du deal dans ce quartier. En fin de nuit, de nombreuses portes d’appartements ont été forcées, des jeunes se sont retrouvés en garde-à-vue, des nourrices menottées. Mais le trésor de guerre fut bien faible. Quelques kilos d’herbes et de cannabis, quelques armes sont étalées sur une table basse par les policiers, pour la photo. L’éparpillement organisé de la came chez les uns et les autres les protège des lourdes peines. À Saint-Ouen, les habitants redoutent ces perquisitions musclées après lesquelles le trafic redouble. Il y a aussi la peur des balles perdues. Dans les cours de récréation, des enfants déboussolés rejouent les portes défoncées et les menottages.

Une chape de plomb s’abat, les semaines suivantes, sur l’ensemble du quartier en proie à une guerre de territoires pour la reprise des points de deals. Les guetteurs sortent vite de prison mais ils sont souvent interdits de territoire. Des bandes d’autres villes déboulent alors pour reprendre le contrôle du marché. Habillées à la "ninja", munies d’armes et de gilets pare-balles, ces petites armées font des démonstrations de force dans les halls, les rues, le supermarché. Et les habitants doivent montrer patte blanche pour monter chez eux.

La solution est ailleurs. Où ? En Californie ou en Espagne, peut-être, où des associations d’usagers inventent des Cannabis social clubs. Leurs expériences se diffusent actuellement via Internet. Prenons-on en de la graine.

Vos réactions (2)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Vente de shit,pur commerce aucune poésie !
    Deal,dureté des relations humaines,recherche effrénée des thunes.
    Rien de communistes ni d’intéressant là dedans.
    Tous ceux qui participent à cette activité purement capitaliste et financières sont bling bling et participent au retour en arrière ..Ils se moquent de la sécu, de l’engagement pour le collectivisme,la mise en commun.
    Ces dealers ne recherchent que le profit immédiat,jusqu’au crime,y compris entre collègues.
    Alors pourquoi ne pas faire des articles sur les enseignants héroïques qui essayent de faire passer des messages d’exigence,de civilité et de morale etc.?
    Ceux là sont plus intéressants que ces dealers cupides,sans idéal et débiles.

    eric Le 24 décembre 2014 à 19:58
  •  
  • LEGALIZE IT !!!

    Auxi Le 28 décembre 2014 à 14:14
  •