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Accueil > Politique | Par Aude Lorriaux | 14 avril 2017

Les contresens de Macron sur le multiculturalisme

Dans un entretien au magazine Causeur, le candidat d’En marche ! définit le multiculturalisme comme « la superposition de communautés hermétiques ». Une définition contestée, pour ses amalgames, par les chercheurs spécialistes du sujet.

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Voilà qui ressemble en apparence à un retournement de veste. Emmanuel Macron présente d’habitude un visage plutôt accueillant pour les cultures et les minorités. Par ses fréquents rappels à son attachement à la loi de 1905, rien que la loi de 1905 (que beaucoup de ses concurrents voudraient voir élargie aux universités ou même à l’espace public), par sa défense des salariées voilées, ou par ses nombreux éloges de la diversité des cultures, il s’est fait le chantre d’une vision tolérante. Voilà pourtant que dans un entretien au magazine Causeur, il fustige le « multiculturalisme communautariste ». À moins qu’il ne s’agisse d’une nouvelle stratégie attrape-tout, consistant à envoyer des messages à l’électorat de droite, après avoir tenté de séduire la gauche…

Le flou entourant ces messages contradictoires peut déjà sembler gênant, mais il l’est d’autant plus qu’il s’accompagne d’un certain nombre de contresens. L’ex ministre de l’Économie affirme en effet que « la France n’a jamais été et ne sera jamais une nation multiculturelle ». Il définit ensuite le multiculturalisme comme « la superposition de communautés hermétiques ».

Multiculturel, multiculturaliste, communautarisme : une série de confusions

Premier contresens, Emmanuel Macron confond le multiculturalisme comme politique et le fait multiculturel. Le fait multiculturel ne peut guère être contredit. La France, qu’on le veuille ou non, est une nation "multiculturelle", qui intègre une multitude de cultures. Ce fait observable ne peut être confondu avec le multiculturalisme comme politique, qui comme l’explique une chercheuse contactée par Regards, Milena Doytcheva, autrice de Le Multiculturalisme, se définit par « la recherche d’un nouveau point d’équilibre entre diversité et unité nationale ».

« Il faut donner aux mots un sens précis, quand on parle de société multiculturelle, on décrit ; quand on parle de multiculturalisme, on parle d’un traitement politique de certaines différences multiculturelles », complète le sociologue Michel Wievorka, auteur de nombreux ouvrages et articles sur le sujet.

Plus grave, Emmanuel Macron confond et assimile multiculturalisme et communautarisme, lorsqu’il parle de « multiculturalisme communautariste » ou qu’il définit le multiculturalisme comme « la superposition de communautés hermétiques ». Le communautarisme est défini par le dictionnaire Le Robert comme une « tendance à faire prévaloir les spécificités d’une communauté, des communautés (ethniques, religieuses, culturelles, sociales…) au sein d’un ensemble social plus vaste ». Il se caractérise par la revendication de droits collectifs spécifiques qui priment sur les droits individuels octroyés par la nation.

Or le multiculturalisme tel qu’il a par exemple été défini au Canada est quasiment dans une démarche inverse, explique Sabine Choquet, l’une des meilleures spécialistes françaises de ce concept, qui a publié l’année dernière Identité nationale et multiculturalisme, deux notions antagonistes ? et a fait sa thèse sur le sujet. Précisément, pour la chercheuse, le multiculturalisme vise à l’intégration des personnes immigrées à la nation, le but affiché étant de « faciliter leur sentiment d’appartenance » à l’identité nationale. Au Canada, l’un des deux seuls pays avec l’Australie à avoir eu une politique multiculturaliste d’ampleur, la loi sur le multiculturalisme « était une loi universaliste dont la vocation était de pouvoir s’appliquer à tous », précise-t-elle avant d’ajouter qu’elle a été mise en place pour « endiguer les demandes des nationalistes, et donc éviter des systèmes de droits différenciés ».

Erreur ou calcul ?

« Le Liban n’est pas multiculturaliste ! complète Michel Wievorka. La dérive du multiculturalisme peut certes être le communautarisme, c’est un chemin étroit, mais on ne peut pas dire que c’est la même chose… ». « Le multiculturalisme ne s’oppose pas à l’État-nation, mais le reconfigure. C’est un questionnement sur le commun, et non sur les communautés. Et donc définir comme Macron le multiculturalisme comme "la superposition de communautés hermétiques" est une perspective déformée », estime elle aussi Milena Doytcheva, pour laquelle de tels propos évoquent ceux du candidat Les Républicains François Fillon ou du conservateur David Cameron, l’ex premier ministre britannique.

Confondre multiculturalisme et communautarisme est devenu un amalgame classique des hommes et femmes politiques, mais qui traduit un glissement dangereux. Car cette confusion était autrefois réservée... au Front national, fait remarquer Sabine Choquet.

Emmanuel Macron pêche-t-il par naïveté, ou par désir de séduction d’une certain électorat, ou lectorat, du magazine Causeur ? C’est la question que l’on peut se poser, venant d’un homme politique plutôt "intello" qui se dit disciple du philosophe Paul Ricœur. Peut-être la confusion volontaire ou involontaire vient-elle d’une autre naïveté : la fausse certitude que le multiculturalisme serait "mal vu" dans la population. Ce qui n’est rien de moins qu’une idée reçue : le mot multiculturalisme suscite des sentiments plutôt positifs chez les Français, comme l’a montré notamment l’institut d’études et de sondages Elabe.

Sur le fond, si l’on accepte la distorsion que propose Emmanuel Macron, et qu’on remplace dans la phrase « La France n’a jamais été et ne sera jamais une nation multiculturelle » le mot « multiculturelle » par « multiculturaliste », l’argument est là aussi discutable...

Quelles politiques multiculturelles en France ?

Les philosophes et politologues Keith Banting et Will Kymlicka ont étudié dans un ouvrage publié en 2006 les politiques multiculturelles mises en place entre 1980 et 2000 dans 21 pays développés, qui ont connu des vagues d’immigration. Ils ont classé chaque pays dans trois groupes différents – "fort", "modeste", ou "faible" – selon que le pays a eu tendance à appliquer de nombreuses politiques multiculturelles, et de manière appuyée, ou pas.

Résultat : la France fait certes partie des pays dont les politiques multiculturelles peuvent être qualifiées de "faibles", mais elle n’en est pas du tout exempte. De nombreuses politiques publiques mises en places dans notre pays peuvent être qualifiées de multiculturelles, comme par exemple la mise en place d’incitations du Conseil supérieur de l’audiovisuel à refléter la diversité de la population. « La classe politique a toujours été très hostile dans ses discours au multiculturalisme, mais dans la réalité vécue, ils y sont moins hostiles, et beaucoup de situations sont gérées sur un mode multiculturel, même si ces politiques ne sont pas nommées ainsi », estime Michel Wievorka.

Cet acharnement sur le multiculturalisme paraît incompréhensible lorsque l’on regarde les résultats des politiques multiculturelles. On pourrait pointer du doigt le Canada si l’exemple s’était révélé un échec, mais c’est précisément l’inverse : les immigrés canadiens sont sans doute les immigrés les plus fiers au monde d’avoir adopté un nouveau pays, et les Canadiens sont les citoyens parmi les plus heureux de leur immigration. Un récent sondage montrait par exemple que 84% des Canadiens estiment que « les immigrants et les "autres cultures" ont beaucoup à nous apporter ». D’autres recherches ont montré que les immigrants au Canada sont plus enclins à vraiment participer au processus politique et qu’ils se sentent bien intégrés. Des chiffres qui semblent loin des réalités françaises....

« Empêcher les citoyens d’exprimer leurs différences et ne pas reconnaître la pluralité de la société française renforce le sentiment d’exclusion et tend à favoriser l’identification communautaire. Quand on va dans des banlieues en France, les habitants ne s’identifient pas du tout au fait d’être français, alors qu’au bout de quatre ans au Canada les gens tendent à s’identifier comme canadiens », explique la chercheuse Sabine Choquet, qui a travaillé sur les deux territoires. De quoi se demander si la faute en revient vraiment au multiculturalisme…

@audelorriaux

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  • Je serai moins tenté de parler de "faute" en ce sens que Macron a probablement commandé une "étude" sur le sujet qui contredit certainement celle qui est évoquée dans l’article ! Ce prudent et précieux taxiboy reste du genre à ne rien dire ou rien faire sans que l’y incite un élément "statistiquement" convaincant... À savoir que la cible (population) qu’il cherche à atteindre doit s’avérer plus conséquente que celle qu’il perdrait en conséquence (ou aurait peu de chances de mobiliser autrement) ! A moins qu’il se soit dit :" sur un malentendu ça peut marcher !"

    carlos Le 14 avril à 22:05
  •  
  • Bonjour
    Communautarisme, fait multiculturelle, multiculturalisme ...
    certes il faut éviter les confusions. Mais , dans une société capitalisme de concurrence et compétition, et d’individualisme,ou comme le dit Macron "ou une start-up nation, et une nation ou chacun peut se dire qu’il pourra créer une start-up , je veux que la France en soit une..."
    Dans cette société là , j’entrevoie mal , les choses.
    Nous avons pourtant un exemple devant nous, les USA, société de la libre entreprise, on voit le résultat.

    bob Le 16 avril à 13:57
       
    • Tant q a faire ,en plus du voile pourquoi ne pas interdire le boubou africain signe ostentatoire de peuple payens et esclaves et qui véhicule des moeurs troubles.

      ouharzoune Le 19 avril à 14:37
  •  
  • Votre article est particulièrement intéressant ! et je partage la quasi totalité de vos propos. Cependant, l’éloge du comportement du Canada vis à vis des migrants est à pondérer quand on pense à la façon dont les premier immigrants (d’origine Européenne) et leurs descendants actuels traitent les autochtones. Ceux ci-sont quasiment traités comme des immigrés dans leur propre pays (presque comme les aborigènes d’Australie)... Leurs terres, riches en resources minérales et hydrocarbures ont été confisquées et sont exploitées par les multinationales au mépris de leur santé... ça n’empêche pas que les nouveaux migrants soient très bien accueillis. Rien n’est totalement blanc ou noir.

    CAMY Le 18 mai à 08:22
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