Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 27 octobre 2014

Les économistes ne sont pas tous de sales types... notamment lorsque c’est une femme

L’économiste italienne Mariana Mazzucato a remporté la première édition du Prix New Statesman – SPERI, pour ses travaux en faveur d’un "État entrepreneur". Femme et à contre-courant de la doxa : deux raisons d’être injustement sous-médiatisée.

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Le 6 octobre, le prix inaugural décerné par le magazine anglais The New Stateman et par l’Institut de recherche en politique économique de l’Université de Sheffield (SPERI) a été attribué à l’économiste italienne Mariana Mazzucato, professeure d’économie de l’innovation à l’Université de Sussex. Tout entiers attachés à la célébration de "notre Nobel" d’économie, les médias français n’en ont pas parlé. Ils n’ont pas fait leur travail.

Économiste critique

D’abord parce que Mariana Mazzucato a obtenu le prix en compétition avec une bande de nominés de gros calibre : le Français Thomas Piketty (qu’on ne présente plus), le Sud-Coréen Ha-Joon Chang (une des têtes de file internationales de l’économie hétérodoxe), l’Anglais Simon Wren-Lewis (professeur à Oxford), l’Allemand Wolfgang Streeck (directeur du renommé Institut Max Planck pour l’étude des sociétés) et l’Irlandaise Anne Wren (professeure à l’université de Dublin). C’est tout de même un indice que les travaux de Mariana Mazzucato sont importants.

Ensuite parce qu’il est très rare, du moins jusqu’à présent, que des femmes économistes, aussi compétentes soient-elles, soient internationalement reconnues. Comme le dit la chanson, « It’s a man’s, man’s, man’s world ». Depuis qu’il a été créé en 1969, le prix Nobel d’économie a été attribué (en 2009), à une seule femme, l’américaine Elinor Ostrom [Du reste les travaux d’Elinor Ostrom, professeure de sciences politiques, décédée en 2012, tranchent nettement avec la ligne générale du Prix puisqu’ils ne portent pas sur la supériorité de l’économie de marché, mais sur les expérimentations réussies de gestion collective de biens communs]. Même dans la série documentaire télévisée Capitalisme diffusée sur Arte, de qualité et critique, tous les « grands penseurs » et tous « les économistes renommés » qui les mettent en perspective sont des hommes. Dans ce contexte, que Mariana Mazzucato ait reçu un prix international d’économie, qui plus est un prix inaugural montre, sans doute, que les jurés cherchent à rompre avec la tradition machiste des professionnels de la profession. Mais c’est également un autre indice de la qualité des travaux de l’impétrante.

Enfin, les travaux de Mariana Mazzucato ne s’inscrivent pas dans la pensée économique dominante. Et ils ont de fortes implications politiques et sociales. C’est du reste conforme à l’esprit de ce prix qui selon ses promoteurs, est destiné à récompenser « le savant qui aura le mieux œuvré à la production et à la diffusion d’idées originales et critiques en matière de politique économique ». Plus précisément, l’économiste traite de l’innovation et de ses politiques, question clé de la "compétitivité". Elle apporte une critique raisonnée et factuelle aux politiques libérales et autres pactes de responsabilité à l’italienne ou la française, montrant notamment que la réponse aux problèmes posés réside dans un État entrepreneur et non dans un État allégé – simplement régulateur à la Tirole ou libérateur de croissance privée à la Macron.

Pour un État entrepreneur

Hélas, le principal ouvrage de Mariana Mazuccato , The Entrepreneurial State-Debunking Public vs. Private Sector Myths (L’État entrepreneurial. Démystifier les mythes du public contre le privé) paru en 2013, n’existe pas (encore ?) en version française. Mariana Mazzucato y développe une critique théorique et factuelle de l’idée que l’intervention du gouvernement ne se justifie que dans le cas de "défaillances du marché". Elle démonte le mythe selon lequel l’État est tout juste bon pour réguler les marchés et financer les infrastructures et les recherches de base, dans lesquels le privé rechigne à investir. Mais que, pour le reste, il doit réduire les impôts et les réglementations sociales et administratives qui entraveraient les "entrepreneurs de génie" et les financiers à haut risque, promoteurs des innovations et de leurs développements dans des produits et des services nouveaux. C’est, dit-elle, la vision mythique de l’innovation réussie, façon Silicon valley.

Dans la vraie vie, explique Marania Mazzucato, cela ne se passe pas comme cela. Derrière toutes les innovations importantes, il y a un rôle et un financement actifs des États : Internet a été financé par DARPA, le département de la défense américaine. Le GPS a été financé par le programme militaire Navstar. L’affichage à écran tactile a été financé par deux subventions publiques de la CIA et de la NSF données à deux chercheurs publics de l’université du Delaware. L’algorithme de Google a été financé par la National Science Foundation. Les biotechnologies, les nanotechnologies aussi bien que les gaz de schiste doivent leur émergence à des fonds publics. Dans l’industrie pharmaceutique, « 75 % des nouvelles entités moléculaires prioritaires sont en fait financées par les ennuyeux laboratoires des secteurs publiques kafkaiens. Certes, les "Big Pharma" investissent aussi dans l’innovation, mais surtout dans la partie marketing. Elles investissent dans le D de R&D (recherche et développement). Comme Pfizer et récemment Amgen, elles dépensent plus pour racheter leurs actions afin d’augmenter leurs cours que dans leur R&D » (voir son intervention TED Talk).

Les réductions d’impôt, et les pressions des coupes dans toutes les dépenses publiques mettent donc, en fait, en péril le système de l’innovation au lieu de le promouvoir. Selon Mariana Mazzucato, « Ce qu’il nous faut, ce n’est donc pas beaucoup de petites startups-ou l’obsession de financement » des PME, « mais un écosystème de l’innovation avec une interaction dynamique entre investissements publics et privés. Cela exige un secteur public capable et disposé à financer l’éducation, la recherche et les secteurs émergents, de grandes entreprises qui réinvestissent leurs bénéfices non dans des rachats d’actions mais dans le capital humain et la R&D ; un système financier qui finance l’économie réelle et non pas principalement lui-même ; une politique fiscale qui récompense les investissements à long terme par rapport aux gains à court terme... »

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Vos réactions

  • Mmmmouiiiiuu...Tout ça est quand même centré autour de l’entreprise, ou l’Etat réhabilité n’est au mieux qu’un partenaire. Quand même très libéral. On est loin de la République et du collaboratif.

    Alain Lasverne Le 27 octobre 2014 à 09:49
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  • Deux commentaires, le mien compris ! Est-ce en raison que ce prix a été attribué à une femme ? Je m’interroge...

    Chistian09 Le 26 novembre 2014 à 05:44
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  • Je crois que vous travestissez une partie de ses propos :
    partenariats publics privés intelligents et équilibrés, prises de participation minoritaires plus que subvention.
    Car justement l’impôt ne peut être une réponse, optimisation fiscale et paradis fiscaux oblige.
    Cela n’empêche pas de lutter contre les paradis fiscaux mais cela fournit une réponse immédiate.

    Marcopyr Le 20 mars 2015 à 10:20
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