Accueil > Résistances | Par Aude Lorriaux | 7 mars 2017

Les grèves de femmes ont-elles un "genre" particulier ?

À la veille du 8 mars 2017, première grande grève nationale pour les droits des femmes, retour en arrière sur quelques grandes grèves menées par des femmes. Avec cette question en toile de fond : ont-elles été différentes des grèves d’hommes ?

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« Je ne rentrerai pas, non je ne rentrerai pas là-dedans, je ne remettrai plus les pieds dans cette taule. Vous pouvez rentrer, vous. Allez voir quel bordel que c’est, on est toutes noires ! », crie-t-elle, des larmes dans la gorge. "Elle", c’est une ouvrière des usines Wonder, filmée par la caméra de Jacques Willemont en juin 1968. Une scène devenue culte et symbolique, pour l’historienne des femmes Françoise Thébaud, des revendications des femmes en grève.

Alors que l’Hexagone s’apprête à connaître la première grande grève nationale pour « faire entendre les exigences de celles qui représentent 52% de la population », selon l’appel lancé le 28 février dernier, c’est l’occasion de se pencher sur le sujet. Comment les femmes ont-elles fait grève depuis que la grève existe ?

« La grève est un acte viril au point de départ »

Historiquement, il existe des différences entre hommes et femmes en grève, confirment les historiens et historiennes que nous avons contactés. Non pas parce que les femmes seraient "par nature" différentes, mais parce qu’elles sont ou ont été prises dans des rapports de pouvoir les opposant aux hommes. Parce qu’on leur assigne et qu’on leur assignait un lieu naturel, le foyer. Enfin parce qu’elles n’ont été pendant longtemps que "tolérées" dans les usines. « La grève est un acte viril au point de départ, le travail productif ce sont les hommes », affirme Michelle Perrot, professeure émérite d’histoire de l’université Paris-Diderot.

Alors que les hommes affrontent essentiellement les patrons, les femmes qui font grève font souvent face à un deuxième obstacle, tout aussi redoutable : leur mari. Hélène Brion, institutrice, féministe, et syndicaliste CGT, raconte dans La Voie féministe, un manifeste paru en 1917, un exemple tiré de la grève qui a eu lieu cinq ans plus tôt, à la raffinerie de Lebaudy : « Une femme qui arrive, pleurante, morte de honte, suivie par un homme qui, à coups de trique et de pieds, la force à avancer… C’est une gréviste de la veille et de l’avant-veille que son tsar ramène au travail, parce que ça lui déplaît que sa femme fasse grève ».

Les femmes grévistes, « des roulures, des filles de rien »

« Le monde ouvrier aussi et la société voulaient les femmes à la maison, on ne voulait pas de femmes à l’usine. Et si elles y allaient, c’était pour une période limitée, de douze ans à vingt ans, jusqu’au mariage. On attendait leur salaire, on ne les voulait pas du tout grévistes. Les femmes leadeuses de grèves, on les compte sur les doigts d’une main. Elles ne sont pas bien considérées, c’est des roulures, des filles de rien », commente Michelle Perrot.

C’était vrai au début du siècle, et c’était encore vrai dans les années 1970. Entre juillet 1975 et décembre 1978, 118 ouvrières du textile menèrent une longue grève, qu’on a appelée la grève de la CIP, du nom de l’usine de confection du Pas-de-Calais. Pour subvenir à leurs besoins, elles vendent les chemises fabriquées par les machines sous le manteau… À cause de la durée de la grève, et pour assurer un roulement, certaines dorment sur place. Situation difficile à vivre pour les hommes, qui voient leurs femmes "découcher"... « C’était un époque héroïque, qui représentait une rupture par rapport à leur vie de femmes mariées, de mères de famille », commente Margaret Maruani, directrice de recherche au CNRS et fondatrice et dirigeante de la revue Travail, genre, sociétés.

« On leur demandait de faire la cuisine collective »

Quand elles faisaient grève, les femmes ont aussi été plus attentives à l’organisation quotidienne de la lutte, entre foyer et lieu de travail. Comment faire pour garder les enfants, leur préparer à manger, s’il faut aussi occuper l’usine ? Autant de questions que ne se posaient guère les hommes en grève, qui comptaient sur leurs épouses.

« Pour des raisons matérielles, liées à la division du travail salariée et du travail domestique, dans les grèves de femmes avec occupation, il y a toujours une attention particulière, dans les usines non-mixtes, au travail domestique », commente Fanny Gallot, maîtresse de conférences en histoire contemporaine. Et quand elles partagent l’organisation avec les hommes, leur rôle est parfois vite vu : « On leur demandait de faire la cuisine collective, elles étaient rarement au premier plan », raconte Michelle Perrot.

Des revendications qui mettent l’accent sur les conditions de travail

Une des particularités des grèves menées par des femmes, ou en partie menées par des femmes, tient à leurs revendications. Hausse de salaire, cadence de travail, statut, elles partagent nombre de demandes avec leurs collègues masculins. Mais, à partir des années 1970 notamment, elles accordent aussi une place particulière aux conditions de travail, comme l’ouvrière de chez Wonder ou les immigrés à la même époque. « Les ouvriers qui sont alors embauchés à des qualifications supérieures ont plutôt des revendications salariales. Mais elles ont réussi à mettre au centre cette question, qui apparaît peu à peu comme légitime », explique Fanny Gallot, autrice d’un livre paru en 2015 sur les grèves de femmes, En découdre. Comment les ouvrières ont révolutionné le travail et la société ».


Dès le début du siècle, la question du harcèlement sexuel au travail est une question portée par les femmes, qui n’appellent pas alors cela "harcèlement", mais parlent de "la mauvaise conduite des contremaîtres", raconte Françoise Thébaud : « Cela pouvait être un motif pour démarrer une grève ». De manière générale, appuie l’historienne, les revendications des femmes sont à cette époque souvent plus concrètes, moins prises dans des enjeux de pouvoir et de batailles symboliques.

« Écoutez gronder leur colère »

Chanter et danser : voilà aussi un des traits caractéristiques des grèves d’ouvrières, que les hommes regardent d’un mauvais œil, en pensant « mais qu’est-ce donc que ce boucan ! » « Elles manifestent avec plus de chants, de danses, elles ont des cris, un peu comme si elles s’amusaient, et les ouvriers leur reprochent, disant que la grève n’est pas une fête », raconte Michelle Perrot.

C’était le cas par exemple des "Penn Sardin", ces ouvrières des usines de conserverie de sardines de Douarnenez, dans le Finistère. Pendant que les hommes étaient en mer, les femmes étaient à terre, et se serraient les coudes chaleureusement en chantant en breton. Le travail était rude, « il n’y avait pas d’horaire », chantent les sardinières, qui couraient sur leur lieu de travail dès que la sirène annonçant le poisson retentissait, parfois à quatre heures du matin. C’est en chantant qu’elles tinrent tête à leur patron pendant cinquante jours, en 1924, pour obtenir une revalorisation de leur salaire et la reconnaissance du droit syndical :

Écoutez claquer leurs sabots
Écoutez gronder leur colère,
Écoutez claquer leurs sabots
C’est la grève des sardinières



Les Chantelle dansent devant les CRS

« Elles aiment beaucoup faire charivari, elles prennent des casseroles, des poêles, des attributs féminins, et tapent dessus. Les hommes ne font pas ça, quand ils sont tout seuls », poursuit Michelle Perrot. « La chanson révolutionnaire dans la lutte, c’est un grand classique, mais dans les grèves des années 1970, les femmes le font beaucoup plus que les hommes, elles détournent et créent des chansons », abonde Fanny Gallot, qui s’est penchée sur la grève des ouvrières de Lejaby, en 2010. Les Goodyear, qui étaient en lutte à peu près à la même époque, « n’ont pas particulièrement détourné des chansons », ajoute Fanny Gallot.

« Nous avons tous de bonnes idées / On le doit à la CGT », fredonnent les ouvrières de Lejaby. Sur l’air de "Quand tu disais Valéry", les Chantelle inventent leur propre chant où elles évoquent le "rendement", les "cadences", les "tickets" ou le "chrono". Ou chantent "Le chiffon rouge" de Michel Fugain en tête de cortège. Leurs chants sont parfois grivois, heurtant jusqu’à certaines femmes au sein des ouvrières : « Au cul, au cul, aucune hésitation. Non non non à la délocalisation ». Elles dansent aussi, offrant des porte-jarretelles aux forces de l’ordre qui les encadrent, les draguant dans un esprit de provocation, raconte Eve Meuret-Campfort, chercheuse post-doctorante en sociologie à l’université de Nantes.


« Les femmes séquestrent aussi »

D’une manière générale, les grèves de femmes ont eu pendant longtemps un caractère plus spontané que celles des hommes, ajoute Françoise Thébaud. Non pas en vertu d’une prétendue "nature" plus frivole, mais parce que les femmes sont moins syndiquées et que les syndicats « prennent moins en compte leurs revendications », explique l’historienne. « Elles improvisent beaucoup », abonde Michelle Perrot. Pour les syndicats et les partis qui voient le phénomène se développer, c’est parfois la panique. Le Parti communiste est décontenancé, par exemple, par ces ouvrières de Douarnenez qui continuent d’aller à l’église pendant la grève...

Il ne s’agit pas de dire que les femmes seraient par nature différentes, ou qu’elles auraient une manière particulière de faire la grève, quand les hommes auraient quant à eux une manière "neutre" : « Sur cette question de la spécificité, il faut prendre des pincettes, car on tombe vite dans l‘essentialisme. Le genre, c’est aussi les hommes, on peut parler de grèves masculines », prévient Fanny Gallot. Ajoutons aussi que les femmes peuvent se montrer tout aussi combatives que les hommes, et emploient souvent les mêmes techniques. « Les femmes séquestrent aussi, elles ont séquestré leur directeur chez Chantelle en 1981 par exemple », ajoute l’historienne. On les voit à la manœuvre dans le film Coup pour coup, réalisé en 1972 :


Pas de genre figé

S’il existe des différences de genre réelles, qui résultent de conditions historiques et matérielles, le genre, ne l’oublions pas, est aussi dans le regard que leur porte la société. « Les militants syndicalistes hommes ont un récit plus héroïque en parlant des femmes », explique la sociologue Margaret Maruani, qui a coécrit avec Anni Borzeix le livre Le Temps des chemises, sur la grève de la CIP. On les voit comme plus courageuses, on loue leur capacité de résistance... et on les plaint aussi plus volontiers. « Les pauvres femmes, c’est dur pour elles ! » Certaines n’hésitent pas à en jouer, sachant s’attirer la sympathie du public et des médias en mettant en scène leur féminité, leur rôle de mère.

« Ce qui a déclenché l’affaire Lejaby, ce sont les pleurs d’une ouvrière (Marie-Claude Jouve, ndlr) au moment de la fermeture, rappelle Fanny Gallot. C’est paternaliste, mais cela produit un élan de solidarité. Les ouvriers de chez Conti, on ne les voit pas pleurer… »

Derrière cette mise en scène, il y a aussi un piège. « Cela a eu un effet de popularité, mais c’est fondé sur une espèce de stéréotype selon lequel la place des femmes n’est pas dans la grève. L’émotion est une manière aussi de dépolitiser les grèves », complète Fanny Gallot. Les Chantelle, d’ailleurs, « ont plutôt tendance à effacer le caractère féminin de leur discours politique », écrit Eve Meuret-Campfort, pour fuir l’assignation d’un genre figé qu’on veut leur coller. Alors oui, il y a sans doute quelque chose comme un "genre de la grève", mais attention à ne pas en faire un totem immuable...

@audelorriaux

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  • Merci pour cet article (et l’autre aussi). C’est l’occasion de revoir cette femme de chez Wonder à qui le syndicaliste CGT dit sur un ton paternaliste "il faut pas tout avoir d’un seul coup ", lapsus après lequel il se reprend : "on peut pas tout l’avoir d’un seul coup, c’est une étape ..." mais elle ne s’en laisse pas compter.

    Aujourd’hui elles sont aussi dans les Black Blocs :
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    Durruti Le 7 mars à 21:10
       
    • @ Durruti. Tu veux dire dans les "BAC blocs" de Gazeneuve ?

      René-Michel Le 8 mars à 09:18
    •  
    • Certaines font des carrières dans des milieux très masculins, c’est le cas de Laure PERINET. A 37 ans, elle est numéro 2 de la Brigade Anti-Criminalité de Lyon. Elle a 130 hommes sous sa responsabilité et elle adore son métier même s’il est risqué.
      (reportage dans le 13h de France2 le 05/03/2013)

      No comment ...

      Durruti Le 8 mars à 12:43
  •