photo Pierre Grosbois
Accueil > Culture | Par Caroline Châtelet | 31 mars 2015

Les Lebensborn, ou l’histoire et ses failles au théâtre

Alors que 2015 est l’année de commémoration du 70e anniversaire de la libération des camps, l’adaptation théâtrale de Lignes de faille aborde à travers une épopée familiale brillamment interprétée un projet méconnu de l’Allemagne nazie, celui des Lebensborn.

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Dans le dossier de Télérama "Ils ont raconté la Shoah", l’historien et rédacteur en chef de La Vie des idées Ivan Jablonka explique que soixante-dix ans après la libération des camps, tout n’a pas encore été découvert dans le fonctionnement et la mise en œuvre du génocide. Cette affirmation, qui rappelle l’éternelle nécessité de transmission de l’histoire, résonne avec force lorsqu’on songe à la question méconnue des Lebensborn.

Mis en place dès 1935 à l’initiative de Himmler, le projet des Lebensborn – traduit en français par "fontaines de vie" – visait à la propagation de la race aryenne à travers l’ouverture de crèches et de maternités. Tandis que des femmes y ont donné naissance à des enfants de SS ou de soldats allemands, plusieurs dizaines de milliers d’enfants kidnappés en Pologne, Ukraine ou dans les pays baltes y ont séjourné, avant d’être placés dans des familles de Germains bon teint. Alors que les enfants concernés n’ont toujours pas été reconnus officiellement comme victimes du régime nazi, le récit Lignes de faille de Nancy Huston, ainsi que son adaptation théâtrale, abordent ce sujet encore confidentiel.

Une fresque intime et historique

Mais à vrai dire, la mise en scène de Catherine Marnas fait plus que cela. D’abord, parce que le roman de l’autrice franco-canadienne, prix Femina 2006, est une œuvre puissante et complexe. Ensuite, parce que la version scénique qu’en livre la metteuse en scène et directrice du Théâtre national Bordeaux Aquitaine en porte brillamment les enjeux tout en offrant un véritable objet théâtral.

Dans Lignes de faille, nous remontons à rebours d’une famille sur quatre générations et séquences : 2004, 1982, 1962, 1944-45. Fidèle au roman, le spectacle donne dans chaque partie la parole à l’enfant, signifiant sa double situation de narrateur et d’interprète par l’amplification de sa voix. Sol, américain âgé de six ans en 2004 prend le premier la parole. S’adressant tantôt à la salle, tantôt à sa famille, il présente ses parents Randall et Tessa, sa grand-mère Sadie et son arrière-grand-mère AGM, ainsi que leurs relations. Suivront comme narrateurs – à chaque fois âgés de six ans – Randall, Sadie et enfin AGM, mystérieuse arrière-grand-mère au tempérament égal dont les changements de prénoms successifs (AGM → Erra → Klarysa → Kristina) disent la faille originelle.

La conversion expiatoire de Sadie au judaïsme et son souci impérieux de connaître l’origine de sa mère, l’émotivité inquiète de Randall et son chagrin d’amour enfant, le cynisme distant de Sol ainsi que son goût pour les vidéos pornos et les images de guerre trouvent pour partie leur origine dans le kidnapping d’AGM-Kristina, arrachée à sa famille ukrainienne. Mais si le Lebensborn creuse des failles souterraines, d’autant plus profondes que chaque génération de la lignée charrie son lot de secrets et de non-dits, les névroses et traumatismes s’enracinent dans des contextes précis.

Plongée dans la mémoire

Dépassant la psychologie transgénérationnelle, Lignes de faille renvoie à des conflits : guerre en Irak pour Sol, intervention militaire israélienne au Liban pour Randall, guerre froide pour Sadie, seconde guerre mondiale pour Kristina. À l’image de la remontée dans le temps, la mise en scène et la scénographie sobres épousent finement les changements d’époque. Si le décor et les artifices scéniques demeurent sensiblement les mêmes – une table, des chaises, un piano, des projections vidéos – leur style évolue. Ce ne sont pas seulement les personnages qui remontent le temps, mais le théâtre et ses codes.

Du plateau largement éclairé soulignant l’exhibition perpétuelle qu’impose notre monde contemporain, le spectacle glisse vers plus de classicisme et de retenue, avec des lumières tamisées et des costumes aux couleurs pastels – au milieu desquels la robe rouge de Kristina souligne sa singularité. Ce mouvement progressif vers l’obscurité profonde et son atmosphère inquiétante raconte du même coup la plongée dans la mémoire au cœur d’époques révolues.

Saisissant par la cohérence dramaturgique de sa facture et la puissance de son interprétation – notamment Catherine Pietri qui incarne les trois âges de Sadie avec une rare virtuosité –, Lignes de faille est également passionnant par sa capacité à articuler histoires familiales et enjeux historiques et politiques. Façon de rappeler que si l’individu est acteur de sa vie, il est aussi le produit d’une histoire intime et collective.

Lignes de faille , texte de Nancy Huston, mise en scène Catherine Marnas. Jusqu’au 11 avril, du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 16h.

Théâtre du Rond-Point, 2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris
Tarifs : de 13 à 38 euros.
01 44 95 98 21

Tournée : les 28 et 29 mai à la Maison de la culture de Bourges, Scène nationale.

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