Accueil > Culture | Par Gildas Le Dem | 27 octobre 2016

Les nouvelles humanités de Patrick Chamoiseau

À l’occasion de son dernier livre, La Matière de l’absence, Patrick Chamoiseau revient sur l’évocation d’un drame intime – la mort de sa mère – qui va le conduire à revisiter l’histoire des Antilles, l’identité créole, la traite négrière et le capitalisme contemporain.

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Lui préfère, de passage à Paris, séjourner dans l’Est parisien. Mais c’est dans les salons d’un hôtel du sixième arrondissement de Paris, réservés par sa maison d’édition, que Patrick Chamoiseau reçoit ses interlocuteurs. Casquette de tissu léger vissée sur le crâne, costume de couleur crème, un sourire lui dévore en permanence le visage. Et c’est avec abondance, presque avec bonheur que Patrick Chamoiseau s’exprime sur son dernier livre.

Et pourtant ce dernier livre – un « objet littéraire non-identifié », dira-t-il – porte sur la mort de sa mère, il y a dix ans. Dix ans après lesquels la stupeur, l’hébétement sont, confie-t-il, toujours les mêmes. Il y a eu, en effet, cet instant qui marque un avant et un après, qui césure irréductiblement le temps et le monde : celui de la mort de la mère.

L’abîme de la disparition

« Qu’est-ce qui s’est passé ? », s’interroge encore Chamoiseau dix ans après. Bien sûr, cet instant de la perte de l’autre reste comme rempli, bourré de sensations et d’impressions indistinctes, comme anesthésiées : le premier coup de fil, le corps du trépassé. L’ « intensité » de la douleur, « l’épouvante » dit Chamoiseau, restent intactes. Mais reste l’énigme aussi. C’est que cet instant nous met toujours en rapport avec un impossible, un impensable : la disparition, l’absence soudaine, incommensurable, de l’être aimé – et, avec lui, de son monde.

Car, avec la mort de la mère, c’est à l’abîme de la disparition des cultures noires américaines que se voit renvoyé Chamoiseau. Le rituel, les retrouvailles familiales, les « solidarités » qui se renouent soudain entre frères et sœurs, destinées à conjurer la mort de la mère, font lever à nouveau la mémoire du traumatisme de l’Atlantique noir, la mémoire de la cale du bateau négrier où se sont abîmées les vies noires, entre Afrique et Amérique. Glissant appelle « gouffre » cet abîme ouvert dans le ventre du bateau négrier, rappelle Chamoiseau. C’est que des milliers de vies noires africaines n’y auront pas seulement disparues en effet. Broyées, déshumanisées, elles y auront été comme raturées, effacées comme vies, et plus spécifiquement, comme vies et mémoires africaines. Vies sans valeur, mémoires sans dignité, destructibles, elles auront été rejetées sur le rivage de l’Amérique comme « des vies et des mémoires nues ».

C’est ce « choc de déshumanisation » qui, selon Chamoiseau, aura déterminé ces vies noires à retrouver, restaurer leur dignité dans un effort pour créer de « nouvelles humanités », et un « surcroît de vie ». Des humanités créoles donc, riches de toutes les compositions, hybridations avec les vies amérindiennes, mais aussi nourries des continuités et des ruptures avec les « maîtres » blancs, dont les voix, dans les plantations, « tonnent encore ». Et contre ces dernières, il aura donc d’abord fallu traquer, exhumer les dernières traces d’humanité africaine, inscrites à même la mémoire des corps.

Conte, traité théorique, poème

Car ce sont ces traces qui sont « actives » encore, affirme Chamoiseau, dans la voix du conteur, et aussi bien, dans les gestes du danseur noir américain, ce « premier résistant » qui a fait lever, et relevé la mémoire de l’Afrique. Il faut voir dans ces paroles et ces danses, ajoute Chamoiseau, bien plus que l’articulation d’une mémoire presque effacée : un rite initiatique et artistique, qui permet d’explorer le gouffre et l’abîme de la mort, mais aussi de « célébrer la vie renaissante ». Si bien que l’art, pour Chamoiseau – et ceci vaut évidemment pour son dernier livre – est autant « poème » qu’ « instrument de connaissance » de soi.

La Matière de l’absence relève en effet autant du conte, du traité théorique, que du poème. Et il faut lire ces magnifiques pages où Chamoiseau évoque pêle-mêle la terreur des premiers hominidés devant la mort, la traite des noirs, les champs de canne à sucre ; puis le gospel, le blues et le jazz. Mais où il dialogue aussi avec sa sœur aînée, la Baronne, qui s’efforce, avec humour ou ironie, de contrôler ses intuitions, ses élans théoriques et poétiques. Où Chamoiseau compare, enfin, ces deux grands cimetières marins invisibles : l’Atlantique noir et, aujourd’hui, la Méditerranée, où périssent les migrants.

Car il y a tout cela dans cette expérience de voyant, pour ainsi dire, que va déclencher la mort de la mère : la mémoire d’un monde de trajets et de migrations forcées, d’existences abaissées au rang de l’animalité dans la cale du négrier, mais aussi la célébration de nouvelles humanités, de nouvelles manières d’être homme. Chamoiseau le dit. Nous ne pouvons pas faire que, à peine nés, nous ne soyons habités par la possibilité de la perte et du deuil. « Nous habitons déjà aux abords de la mort », et ce qu’il appelle notre « mortalité » nous expose donc d’ores et déjà à la relation à l’autre, à l’altérité, à d’autres manières d’être homme.

Un nouvel imaginaire relationnel

À la cruauté du monde tel qu’il est, à la mondialisation forcée, on ne saurait donc opposer, prévient Chamoiseau, une forme de nostalgie ou de repli identitaire. S’il est vrai qu’il n’est pas d’individu qui ne soit désormais habité et hanté, selon le paradigme créole, par la présence de tous, nous sommes d’emblée exposés au « Tout-Monde », à la « mondialité ». Aux prédations du capitalisme contemporain, au zonage territorial, aux inégalités et migrations qu’il impose, on opposera donc non pas un imaginaire communautaire, mais un nouvel « imaginaire relationnel » : non pas un retour à des collectivités archaïques, mais la solidarité de nouvelles individualités. Car Chamoiseau – comme le Marx de L’idéologie allemande lui suggère-t-on ; il approuve la comparaison – ne prétend pas que nous puissions, ni même que nous devions revenir à un régime précapitaliste.

En régime capitaliste, nous naissons d’emblée individus, constate Chamoiseau. Mais comme ces individus sont également, qu’ils le veuillent, qu’ils le sachent ou non, déjà connectés, habités les uns par les autres, il ne s’agit que de pousser, développer plus loin nos individualités, et créer de nouvelles solidarités, de nouvelles collectivités transfrontalières. L’« individu complet » que Marx appelait de ses vœux est inséparable d’une nouvelle dynamique relationnelle, d’une nouvelle forme d’appropriation collective du monde.

L’on comprend que, dès lors, Chamoiseau balaie d’un sourire l’appel que lançait, la veille, le candidat Sarkozy. Peut-on véritablement concilier « nos ancêtres les Gaulois » d’une part, et Aimé Césaire, d’autre part ? Non, et c’est sans doute que, éloignée s’il se peut d’un retour aux récits nationaux et identitaires, la poétique d’émancipation de Césaire, comme hier de Glissant et aujourd’hui de Chamoiseau, est à la dimension d’individus-monde.

La Matière de l’absence, de Patrick Chamoiseau, Le Seuil, 14,99 euros.

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