Accueil > Idées | Par Gildas Le Dem | 27 mai 2016

Les "voix absentes" de Didier Eribon

Dans un nouveau livre, Principes d’une pensée critique, Didier Eribon revient sur sa trajectoire intellectuelle et sociale. Pour la faire résonner avec les questions très actuelles de la gauche, des luttes et de la parole des "absents".

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C’est à leur cohérence, en dépit ou en raison des ruptures et des crises qu’elles traversent, que l’on reconnaît l’importance de grands travaux intellectuels. Le travail critique de Didier Eribon, mené avec acharnement depuis bientôt une trentaine d’années, est bien sûr de ceux-là.

Un parcours intellectuel critique

Entamé avec un travail sur la vie et la pensée de Michel Foucault en 1989, poursuivie avec des travaux consacrés à la question gay dès 1998, et plus largement la question minoritaire (avec un très bel ouvrage consacré à Genet), la réflexion de Didier Eribon avait culminé dans un livre malheureusement passé un peu inaperçu à l’époque de sa publication : D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française. Intempestif, ce livre, paru en 2007, venait sans doute trop tôt interroger un basculement vers la droite de toute la vie intellectuelle française, ainsi que les égarements d’une gauche officielle qui, puisant ces références intellectuelles dans ces cénacles idéologiques néoconservateurs, s’éloignait irrémédiablement d’une gauche critique.

S’interrogeant sur cette évolution de la gauche française – qui avait fini par abandonner toute relation avec les mouvements sociaux comme avec les intellectuels critiques, ce dont ses livres précédents dessinaient en quelque sorte l’état des lieux en arrière-fond –, Didier Eribon y dressait un constat accablant. La gauche dite de gouvernement n’avait pas seulement répudié toute interpellation critique venant des intellectuels ou des mouvements sociaux (elle s’obstinait au contraire à leur refuser toute légitimité quand, plus simplement si l’on peut dire, elle ne les combattait pas), elle avait aussi renoncé à porter les revendications des classes populaires (quand elle ne reniait pas purement et simplement l’idée même d’antagonisme, de clivage et de lutte des classes).

Le regard réaliste d’un transfuge de classe

C’était bel et bien cet abandon intellectuel et politique des classes populaires par la gauche officielle qui était au fondement, pour Didier Eribon, du surgissement et de la montée du Front national sur la scène politique française, puisque le vote populaire se reconstituait désormais, à ses yeux, en un vote de classe, mais un vote de classe cette fois tourné contre la gauche française. Cette thèse fut, à l’époque, mal reçue, rencontra bien des résistances, tant dans le monde intellectuel que politique.

Elle était pourtant bel et bien ancrée dans une réalité sociale et sociologique qui, pour être violente et douloureuse, était pourtant visible pour qui voulait, ou plutôt voulait bien la voir. Si l’on évoque une forme de douleur, c’est bien évidemment que Didier Eribon ne parvint à imposer cette perception qu’à travers la restitution, magistrale mais cruelle, d’une réalité sociale que lui-même, fils d’ouvrier mais transfuge de classe, ne pouvait dévoiler qu’en revenant sur sa propre trajectoire sociale.

Le livre désormais le plus célèbre de Didier Eribon, Retour à Reims, ne montrait pas seulement, en effet, combien le monde social était un lieu d’affrontements, de conflits, auxquels on ne peut tenter de mettre un terme en invoquant le "lien social", la "communauté", le "commun", etc. – autant de manières de dénier la réalité de la violence, de la domination, de l’exploitation comme il le rappelle dans ce nouveau livre. Mais aussi combien ce lieu était, tout autant, un lieu de consentement tacite des dominés à leur domination, d’adhésion inconsciente aux structures de l’ordre social qui n’excluait pas la colère, la mobilisation collective, mais une colère et une mobilisation dont les formes pouvaient tout aussi bien laisser place à des pulsions et régressions conservatrices, identitaires, qu’à des luttes pour des avancées et des droits nouveaux.

Déterminisme et immanence

Comment, dès lors, déjouer ces mécanismes sociaux aux effets politiques équivoques et incontrôlables ? Quels pourraient être les principes d’analyse devant guider une pensée soucieuse de déjouer la force des ces adhérences à l’ordre social tel qu’il est, ou pire, tel qu’il serait si les forces les plus réactionnaires devaient gagner et se rallier les aspirations des classes populaires ? Bien entendu, ces principes – Principes d’une pensée critique comme l’annonce le titre du livre – ne sauraient être dégagés qu’après coup.

Comme aime à le dire Eribon à la suite de Dumézil : « La méthode, c’est le chemin après qu’on l’a parcouru ». On peut, néanmoins, distinguer deux grands principes, qu’il s’agit justement de faire jouer ensemble. Principe de déterminisme d’abord : il s’agit d’admettre, pour une pensée radicalement sociologique, qu’il n’est pas un de nos gestes, de nos pensées, de nos actions, qui ne soit de part en part infléchi, façonné par nos positions (de classe, de genre, sexuelles, etc.) dans l’ordre de la hiérarchie sociale. Mais précisément, cet ordre est si profondément incorporé jusque dans les replis les plus intérieurs de nos cerveaux, de nos corps, qu’il laisse place à une transformation, difficilement accessible mais accessible tout de même, par un travail patient et rigoureux, de reconstitution de nous-mêmes.

Principe d’immanence ensuite, donc : nous ne saurions changer l’ordre des choses sans nous changer nous-mêmes, et c’est parce que cet ordre des choses n’est pas extérieur à une prise transformatrice qu’il n’est pas immuable, figé, et au fond dépasserait l’expérience d’une transformation possible. Une transformation est possible, puisque ce que l’histoire et le langage ont fait de nous, nous pouvons le défaire ; c’est-à-dire faire autre chose de nous-mêmes, en faisant autre chose de l’histoire et du langage qui nous ont fait ce que nous sommes. Il faut lire les pages de ce dernier livre d’Eribon consacrées, notamment, à Assia Djebar. Eribon rappelle comment l’écrivaine algérienne, pourtant née en 1936, situait en réalité sa date de naissance en 1842, date de la conquête de son village natal par les forces d’occupation françaises. Mais ce que la langue française, imposée puis assumée, avait fait d’Assia Djebar – une colonisée dans sa propre langue – la même langue française, portée à son plus haut exercice, pouvait le défaire, restituer l’expérience d’une domination historique et la dépasser.

Faire entendre les voix absentes

C’est vrai, également, des mobilisations collectives. C’est d’autant plus vrai que la voix la plus singulière, pour autant qu’elle est critique comme celle, déjà, d’un écrivain ou d’un intellectuel, est d’emblée collective, historique. Eribon le rappelle à l’occasion d’un texte de Pierre Bourdieu, daté de mai 68, appelant à la constitution d’états généraux de l’enseignement et de la recherche. Si Pierre Bourdieu y appelait bien sûr étudiants, enseignants et chercheurs à s’assembler pour délibérer des transformations possibles du système scolaire, il n’omettait point pourtant d’adresser quelques questions critiques au mouvement étudiant. Qui, dans l’ordre de cette mobilisation, était autorisé ou s’autorisait à parler ? Et surtout, qui ne parlait pas, quand tant d’autres parlaient et se parlaient dans une forme d’entre-soi ? Bourdieu entendait ainsi rappeler aux étudiants de mai 68 l’existence d’une "voix absente", celle des classes populaires qui ne risquaient pas même d’être en mesure de débattre du destin de l’université, puisqu’elles étaient d’emblée éliminées, selon une implacable logique, du système scolaire.

Il est évident que le recueil d’analyses qui constitue le nouveau livre de Didier Eribon entre ainsi en résonance critique immédiate avec l’actualité. Qui parle et peut parler ? Qu’est-ce qu’une parole critique et transformatrice ? Suffit-il d’assembler des paroles pour constituer un collectif le plus large possible ? Ces paroles peuvent-elles converger dans une lutte globale ? La convergence des luttes est-elle possible, et même souhaitable ? Souhaitable si elle tend, de manière structurelle, à exclure des paroles et des luttes absentes de la scène politique et intellectuelle officielle ? Faut-il imaginer, au contraire, un travail critique infini, qui ne cesse de relancer des mobilisations et des réflexions pour étendre le droit à la parole et à l’interpellation à un maximum de voix et de luttes ? C’est en tout cas à toutes ces questions – et bien d’autres – que nous invite à réfléchir ce nouveau livre.

Principes d’une pensée critique, de Didier Eribon, Fayard, 18 euros.

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