Accueil > Politique | Par Jérôme Latta | 9 février 2015

Les zombies de l’Élysée

En double page pour illustrer un sujet de l’Obs sur "La jeune garde du président", la photo a beaucoup circulé : un sextet d’énarques blafards dans l’opulent décor de l’Élysée. Décryptons cette allégorie de la fracture avec nos élites.

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Pâleur mortelle, raideur cadavérique, figures d’enterrement : la scène évoque à la fois le musée Grévin, la famille Adams et un épisode inédit de The Walking Dead. Voire un singulier remake du Sixième sens : ils sont morts, mais ils ne le savent pas. Quoique non dénuée de qualités plastiques, l’image déclenche immanquablement quelque stupeur. Comment l’armada des conseillers de la présidence a-t-elle pu laisser faire ça ? Car cette démarche ne relève pas d’un accident, mais sans nul doute d’une opération calculée, organisée et validée par le staff de communication de l’Élysée.

Décorum antique

On devine sans peine que la visée principale (« relancer le quinquennat ») s’accompagne nécessairement d’objectifs comme « redonner une carrure présidentielle » à François Hollande, ce qui pourrait expliquer la pompe du décor – meubles Second empire, tapisseries, velours, soie, cristal et abondantes dorures – s’il devait servir au président lui-même. Mais s’agissant de son cabinet, ce décorum s’inscrit dans une colossale contradiction avec la période.

Ces « trentenaires surdiplômés » [1] ne sont manifestement pas là pour mettre les mains dans le cambouis, mais pour redorer – littéralement – l’image du pouvoir. En ce début d’année 2015, on aurait pu penser que la priorité ne serait pas de redoubler les stéréotypes sur l’énarchie en déroute. Peut-être les organisateurs de cette séance ont-ils cru que la dominante noire des vêtements suffirait à signifier l’adhésion de nos héros à l’austérité, mais elle ne fait que souligner l’opulence de leur biotope. Voire la blancheur de cet échantillon, que l’exacte parité hommes-femmes ne fait pas oublier.

Seules les mines sont austères. Jean-Jacques Barberis, en vedette puisqu’il a droit à une présence en solo sur la couverture de l’hebdomadaire, ne fait pas exactement profil bas avec sa panoplie de dandy. Il semble qu’à vouloir conjurer à la fois son prénom de quinquagénaire et son juvénile minois, il ne soit parvenu qu’à prendre l’apparence d’un gamin prématurément vieilli.

Génération Y, pas grecque

Le contraste est en tout cas saisissant avec le style des nouveaux dirigeants grecs, délibérément dépouillé des oripeaux du pouvoir – à commencer par la cravate. Les plus cyniques diront qu’il ne s’agit là que d’une autre forme de calcul, mais au moins est-il plus expéditif : Yanis Varoufakis doit mettre une bonne demi-heure de moins à s’habiller que Jean-Jacques Barberis [2].

Mais évitons le jugement de valeur. Après tout, les codes de ce milieu nous échappent complètement. Barberis n’est peut-être qu’un spécimen ordinaire de hipster du 8e arrondissement. D’ailleurs, la lecture de l’article confirme qu’on a très mal compris : ces jeunes-là sont en rébellion, en rébellion contre les baby-boomers dont ils ont cru qu’ils ne leur laisseraient jamais la place. C’est la génération Y de l’ENA que voilà ! De vrais punks. Ainsi, ils poussent l’irrévérence jusqu’à tutoyer François Hollande. Enfin, presque : « Monsieur le président, tu dois… »

Et ils sont là pour donner voix à la jeunesse si chère au candidat Hollande. « Même nous, qui sommes tous nés du bon côté du périphérique, dans des milieux ultrafavorisés, nous avons connus une forme de crainte de l’avenir », confie l’un d’eux. Jeunes des banlieue, rassurez-vous : la « génération Macron » est là pour vous représenter. C’est, aussi, qu’il s’agit de « ne pas abandonner à Manuel Valls le terrain du jeunisme », dit un ministre… Voilà pour le projet politique, en définitive.

Des chiffres et des lettres

Dans ce salon funéraire, cette jeunesse semble justement porter le deuil d’idéaux qu’elle n’a même pas eu le temps de nourrir. L’un d’eux, évoquant l’effet à l’Élysée de la tuerie de Charlie Hebdo : « Nous avons compris, nous qui avons la tête farcie de courbes, de statistiques, que, pour diriger un pays, les chiffres de suffisent pas. Il faut aussi des mots. » En d’autre termes : la technocratie, plus la com’. Vous n’espériez tout de même pas des idées ou des convictions ?

Nos spin doctors et leurs patients ne parviennent ici qu’à illustrer la vertigineuse fracture entre nos élites et les citoyens qu’elles s’avèrent ainsi – littéralement – incapables de représenter. Ils n’en ont même pas conscience, confinés dans un entre-soi sans ouverture vers l’extérieur (regardez l’image : portes fermées, pas de fenêtres, et l’impression que les personnages regardent moins l’objectif que leur propre image dans un miroir).

Reste à s’interroger, encore une fois, sur la participation d’un journal à cette mise en scène, sur l’intérêt qu’il trouve au sujet lui-même, sous l’emprise d’une fascination pour le personnel et les arcanes du pouvoir. Le journalisme politique fait le storytelling du storytelling, une mise en abîme qui parachève le rétrécissement de la politique en communication pour mieux la dépolitiser. Il ne reste qu’une sitcom à écrire : "Hollande, saison 2", annonce la première page. Ils croient gouverner, ils ne jouent que la comédie du pouvoir. Mal, dans une langue disparue, au milieu d’un décor factice. Ils sont politiquement morts, mais ils ne le savent pas.

Bonus : décryptage du décor

Notes

[1Petit relevé des appellations utilisées par l’article : « incroyablement jeunes » « tous la trentaine », « à peine sortis de l’adolescence », « allures de stagiaires », « génération Macron », « trentas », « e-generation » « cadets de la hollandie », « hussards de la saison 2 du Hollandisme ».

[2Et l’on s’estimera heureux si Mediapart ne vient pas révéler quelque nouveau scandale sur son budget cirage ou pochettes en soie

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Vos réactions

  • C’est consternant..... Je ne sais plus si je dois rire ou pleurer ou pleurer de rire. Bon article en tout cas par contre pour le coup de l’absence de fenêtre, s’il y en avait une il y a fort à parier qu’on aurait dit qu’ils représentent leur ouverture vers le peuple par une simple fenêtre et que c’est absurde donc bon... fin bon c’est un détail. La conclusion est super.

    Caracole Le 9 février 2015 à 11:27
  •  
  • Moi j’aurais rajouté un "r" à la citation de ces ENArgumènes, lorsqu’ils évoquent la tuerie de Charlie : "pour diriger un pays, les chiffres ne suffisent pas, il faut aussi des morts" (au lieu de "des mots")...

    AL Le 9 février 2015 à 13:52
  •  
  • on dirait surtout la nouvelle couverture du cluedo...

    oyoyo Le 9 février 2015 à 14:17
       
    • Sauf que là, ils sont tous coupables...

      Brusyl Le 9 février 2015 à 14:46
  •  
  • Bravo pour votre analyse. C’est sûr que nos dirigeants ne s’arrangent pas avec le temps qui passe puisque, quoi qu’on en dise, ils ne rencontrent pas de véritable opposition (leur système d’alternance étant parfaitement rôdé depuis des années et des années).

    Par contre si l’on aborde la question de l’image, je me permets de vous donner mon avis, un peu hors-sujet par rapport à votre article, désolé, mais c’est un truc qui me titille à chaque fois que je viens lire un article de votre site : pour moi, la tête de Clémentine Autain n’est pas du plus bel effet dans votre bandeau de titre. C’est purement graphique, je n’ai rien contre cette personne, je trouve juste que la façon dont elle représentée, avec un sourire figé et un phylactère façon personnage de BD est un peu ridicule, n’en déplaise à la personne responsable de la mise en page.

    Pieds dans le plat Le 9 février 2015 à 15:18
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  • Quand regard porte ce genre de regard .... Semiologie à 2 balles, ça fait peur.

    Alphonse Le 10 février 2015 à 08:36
       
    • Bonjour Alphonse.
      Cette sémiologie de cuisine est même gratuite, à vrai dire. Elle est à mettre en regard des ressources considérables mobilisées pour élaborer la communication du gouvernement et de la présidence. Et j’aurai la faiblesse de penser que j’atteins bien mieux l’objectif, s’agissant justement d’interroger ces mises en scène qui finissent – on le voit ici de manière assez éclatante – par se substituer aux idées, à l’exigence démocratique et à la politique elle-même.

      Jérôme Latta Le 10 février 2015 à 10:50
  •  
  • Un article haineux qui suinte la bonne vieille rancoeur contre le premier de la classe.
    Je me demande en quoi essayer de conjuguer une pseudo approche critique et multiplier les amalgames en assimilant manière de se vetir et corruption ou réprobation des idées et stigmatisation de l’apparence physique contribue au débat.
    C’est, en tout cas, pari gagné pour le steryltelling gouvernemental si Regards se limite à cette rebellion de pacotille et se contente d’entrer dans la discussion sur la couleur des baskets du Gouvernant.

    Griphe Le 10 février 2015 à 10:11
       
    • Cher Griphe,
      Je crois que vous en êtes resté au premier degré. C’est bien dommage : vous auriez goûté les finesses savoureuses de cet article...

      Albert Le 22 février 2015 à 19:01
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  • Pour que l’on évite de les juger sur leur mine, il vaudrait mieux qu’ils refassent la photo en portant des sweats à capuche pour éviter de se fondre dans le décor.

    minnibee Le 10 février 2015 à 11:19
  •  
  • C’est pas faux, comme dirait l’autre. En revanche, la police de caractères utilisée chez Regards est elle aussi passible d’un délit de faciès peut-être moins cruel, mais nécessaire : elle est illisible. Ce "e" sans barre ressemble à un "c" qui aurait penché la tête comme un cygne. Quant aux tirets, on ne les devine que par leur absence et le triple espace qui sépare les mots qu’il encadre.

    Bref, votre graphiste a chié dans la colle.

    Don Calvus Le 10 février 2015 à 11:42
       
    • Bonjour. Il semble que vous ayez un problème de navigateur ou de gestion des polices sur votre machine, les "e" de Regards étant bien dotés d’une barre, les tirets visibles et les espaces tout à fait simples. Notre graphiste sait rester propre, à notre connaissance.

      Jérôme Latta Le 10 février 2015 à 11:50
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  • Je me disais aussi... Ceci dit, vous êtes bien le seul site web (parmi tant d’autres qui utilisent des polices maison) qui me fasse cet effet-là. Je subodore quand même une programmation un peu bancale. J’ai une petite copie d’écran à votre disposition, si vous voulez creuser le sujet.

    Don Calvus Le 10 février 2015 à 12:00
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  • Même problème avec les e sans barre (Win7starter/Firefox)

    Police des caractères Le 10 février 2015 à 14:06
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  • Excellent article, n’en déplaise aux esprits chagrins. L’analyse sémiologique est un peu sauvage mais pertinente. J’avais vu cette brochette de sinistres personnages dans l’Obs en la dédaignant. J’avais tort. Elle est pleine d’enseignements.
    Par contre la "légende" ajoutée est un peu facile et du registre de l’humour et non de l’analyse.

    Gérard Loustalet-Sens Le 10 février 2015 à 19:32
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  • Belle brochette de consanguins du XVI arrondissement, merci pour ce moment de détente :).

    Occitan Le 11 février 2015 à 08:31
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  • Super article, merci. Et s’ils n’ont rien de plus intéressant à faire dans leur vie que de brasser de l’air pour Hollande, c’est bien triste. Mais je ne me fais pas de soucis pour eux : ils sont de l’espèce Macron-Jouyet-Besson-Valls, ils trouveront bien à se recaser en 2017.

    bcolo Le 13 février 2015 à 15:32
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  • Cet article sent la jalousie à plein nez ! Arrêtez de critiquer les énarques. Passez le concours de l’ENA avant de juger. La sélectivité est énorme, les programmes sont très conséquents et portent sur quantité de matières. Vous ne pouvez pas dire que ces gens là sont incompétents.

    yolo Le 16 février 2015 à 13:10
       
    • "La sélectivité est énorme, les programmes sont très conséquents et portent sur quantité de matières".

      C’est vrai, et alors ? Je connais, mais vous aussi certainement, un tas d’imbéciles instruits. Et s’il fallait des bac+10 pour améliorer les choses, ça se saurait, non ?

      Albert Le 22 février 2015 à 19:09
    •  
    • Être compétent pour satisfaire aux critères de sélection d’un concours, ne signifie pas être compétent pour diriger la France.

      Pseudo Le 22 avril 2015 à 10:54
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  • Et la propriété intellectuelle, alors ? Vous pourriez citer vos sources pour le titre quand même ! :-)

    http://www.slate.fr/story/92539/zombies-elysee-gauche

    Pierre Le 19 février 2015 à 19:36
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  • Voilà : la sentence est tombée. Pour être "trentenaire" et prétendre au titre de "surdoué-ée", il faut forcément être des leurs, Sc.-Pipeau-ENA et flirter dans l’entourage du commis-comptable.

    L’Obs est un journal, Minable et bien Obéissant. Il nous le prouve, chaque jour. La Gauchitude-St. Guillaume dans toute sa, splendeur.

    J’en arrive à croire que seule une claque du FN pourra nous débarrasser de cette camarilla.

    Pseudo Le 21 avril 2015 à 20:13
       
    • Bravo ! Des personnages à l’allure surréelle qui donne l’impression d’être déconnectés de la réalité .

      bibi Le 7 février à 20:31
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  • Un problème avec le mérite ? Les règles de sélection ne vous conviennent pas ? Vos enfants n’iront pas en prépa ?
    Le trentenaire européen n’est pas un guerrier, à peine un consommateur, ses parents rentiers lui transmettent la peur du vide en l’installant proprio vers 25-30 ans avant qu’il ait pu goûter aux joies de la lutte économique, supposément pour tous.
    Cette brochette de larves bourgeoises dit toute la vacuité du quinqua d’aujourd’hui : pas d’esprit, pas d’imaginaire, pas d’idéal, pas d’expérience fondatrice sérieuse, pas de couilles, pas de tripes, pas de sens, et ils comptent sur leurs gosses pour avoir tout ça à leur place. Ces derniers seront peut-être moins lâches...

    Pan Le 15 juillet 2015 à 16:34
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  • Quand on voit cette photo et leurs milieux d’origine, on a envie de crier "au secours". Il ne leur manque plus que les perruques poudrées, une mouche sur le visage, de beaux bas de soie et un jabot blanc pour compléter le tableau.

    Adrien Le 7 octobre 2015 à 17:54
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