Accueil > Politique | Par Jérôme Latta | 10 mars 2016

Loi travail : panique dans l’élite

Stupeur et tremblements : dérangés dans leur morgue et contrariés dans leurs certitudes par la mobilisation, les bienveillants pédagogues de la mise en pièces du droit du travail pestent contre les hérétiques qui manifestent.

Vos réactions (17)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Attention, les chiens de garde sont nerveux. Comme en 1995, comme en 2005, comme à chaque fois que le corps social se matérialise dans l’espace public, les éditorialistes apologues de la "réforme", les catéchèses de la flexibilité se tortillent sur leurs chaises et s’irritent que leur évangile se trouve contesté – ce qui n’arrive jamais dans les médias où ils officient à longueur d’année.

Les voilà si agacés qu’ils trahissent leur mépris et leur profonde incompréhension au moment de constater que subsistent encore des formes de résistance à ce qu’ils ne cessent de décrire comme une fatalité. Faut-il être naïf ou mal informé (malgré leurs efforts constants) pour croire qu’il existe une alternative ou qu’il est utile de s’opposer à ce qu’ils prônent unanimement (entre eux).

« Gaucho-conservateurs »

Immanquablement, on retrouve dans cette brigade de la juste pensée le sémillant Arnaud Leparmentier, directeur éditorial du Monde, qui fustige sur Twitter les « gaucho-conservateurs », vite épaulé par son comparse grécophobe Jean Quatremer. Au Monde, on a choisi, en ce 9 mars, de faire la une sur Nicolas Sarkozy et sa brillante solution contre le chômage : « Supprimer 300.000 emplois publics ». Chez Bruno Roger-Petit, wannabe-éditocrate chez Challenges, on vilipende les « petits bourgeois » de l’UNEF ou des Jeunes socialistes, on suspecte une manipulation de ces pauvres jeunes incapables de penser par eux-mêmes et on retwitte Eugénie Bastié, ultra-réac du Figaro qui se gausse des manifestations en ligne.

Sur France Inter où, pour traiter cette actualité sociale, on a choisi d’inviter coup sur coup Emmanuel Macron et Marion Maréchal-Le Pen mardi et mercredi [1], Léa Salamé se fait le perroquet de Manuel Valls en affirmant que « le CDI va devenir la règle ».

Le service public de l’information est particulièrement mobilisé. Au 20 heures de France 2, c’est un véritable barrage d’artillerie qui est déclenché, dès jeudi, d’abord pour mettre en doute le million de signataires de la pétition "Loi travail, non merci !" (on les connaît moins regardants sur la méthodologie fumeuse des sondages qu’ils invoquent à longueur d’année), puis multiplier les sujets à charge contre les opposants à la loi El Khomri, et enfin désinformer allègrement le téléspectateur à propos d’une entreprise de dentelle à Calais. Depuis que David Pujadas s’est luxé l’épaule en laissant lourdement tomber un exemplaire du livre rouge honni, la 2 ne ménage pas ses représailles.

Panique et dévoilements

Sur TF1, on multiplie aussi les sujets propagandistes, on infantilise la jeunesse et on continue le combat contre ce Code du travail maléfique, dont « paradoxalement, tout le monde s’accorde à dire [qu’il] a bien besoin d’une révision », assène une journaliste du JT, manifestement sonnée que tout le monde n’adhère pas au crédo martelé depuis des années. Ancienne employée de la Une, Anne Sinclair déplore que « les fonctionnaires qui font grève ne sont pas concernés par la loi El Khomri... » Allez expliquer le principe de la solidarité aux grands bourgeois…

De son côté, entre condescendance et communication, le gouvernement donne immanquablement dans le registre professoral en disant que le projet n’a pas été bien compris, rétropédale en affirmant soudain qu’il n’a pas pour but d’encourager les patrons à embaucher en facilitant les licenciements. Daniel Schneidermann observe à ce sujet « une débâcle d’ampleur inédite des éléments de langage (…) argumentaires retirés à la hâte, argumentaires de secours rouillés, dénichés au fond de la boîte à outils, et aussitôt démonétisés ».

La députée PS Michèle Delaunay s’est interrogée sur le niveau d’information des gueux : « Du million de pétitionnaires qui exigent le retrait de la loi travail, combien en ont lu une seule ligne ? » Dans la panique suscitée par les réactions, elle s’oublie ensuite dans un non moins mémorable « Il n’y a pas contrat plus précaire que celui d’élu », avant de s’enfoncer définitivement : « Naufrages, rétention, camps... Je voudrais voir les jeunes s’élever contre le sort fait aux jeunes réfugiés majoritairement de leur âge ». Il n’y a pas que les footballeurs qui se fourvoient dans l’utilisation des réseaux sociaux – au moins le font-ils avec moins de morgue.

Falsification du langage

Les uns et les autres en perdent leur latin de messe, tout à coup confrontés à l’incohérence de leurs arguments : il faut pouvoir licencier encore plus facilement pour pouvoir embaucher, il faut démanteler le CDI pour qu’il y ait plus de CDI, etc. Car derrière cette rhétorique globale, il y a tout une entreprise de falsification du langage, qui veut faire passer les régressions pour des « réformes » et les retours au XIXe siècle pour de la « modernité », qui parle de peur de licencier plutôt que de peur de l’être, qui omet la précarisation et la paupérisation derrière une "flexibilité" sans sécurité pour les travailleurs, qui fait l’impasse sur l’échec ruineux de la politique de l’offre et les promesses trahies du patronat.

En couverture de son dernier numéro, Le Point applique cette méthode désormais rituelle en dénonçant les « nouveaux dinosaures » (Philippe Martinez, Martine Aubry, William Martinet : « L’emploi ils s’en fichent, l’idéologie passe avant » – car il est bien connu que les idéologues, c’est toujours les autres). Depuis que, il y a une quinzaine d’années, le terme « nouveaux réactionnaires » avait été accolé aux syndicalistes, le procédé s’est généralisé : ceux qui osent encore défendre un progressisme social sont qualifiés de « bien-pensants » ou de « conservateurs » [2]. Atteint de ce délire, un éditorialiste du Figaro en revenait, mercredi matin, à la dénonciation des « soviets » et des « apparatchiks », tandis qu’Éric Ciotti fustige le « conservatisme absolu » et « l’immobilisme » des manifestants, également qualifiés d’« hyper protégés » par l’hyper précaire Dominique Reynié (lire aussi Laurent Mauduit "« Réformiste », « social-libéral » : quand les mots ne veulent plus rien dire").

L’idée directrice est bien d’inverser grossièrement les significations et les accusations. « La rue est devenue le théâtre du déni de réalité », ose Jean Arthuis, qui trouve plus réelles les mythologies économiques et leurs histoires de licornes. Tous peuvent rager et trépigner, cette opposition à leurs dogmes, qu’ils ont accusée d’être virtuelle, s’est matérialisée dans la rue, résiliente aux injonctions et à la pédagogie de la résignation. Et elle n’a probablement pas fini de les contrarier.

Notes

[1Pour être juste Philippe Martinez et Clémentine Autain ont été invités lors de ces deux matinales, avec cinq minutes d’interview chacun contre vingt aux deux cités

[2Jean-Marie Le Guen : « Je ne crois pas que ce soit dans la radicalisation et le conservatisme que la gauche trouvera une issue ».

Vos réactions (17)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Mobilisation du 9 mars : infos détaillées sur mobilisations d’hier, pour chaque région et au niveau national :
    http://www.anti-k.org/category/luttes/

    Louis Le 10 mars à 02:57
  •  
  • Anne Sinclair déplore que « les fonctionnaires qui font grève ne sont pas concernés par la loi El Khomri... »

    Pour l’instant......

    choucroute Le 10 mars à 06:53
       
    • j’ai manisfesté dans la ville de Quimper et il y avait ds fonctionnaires de l’hopital laënnec et gourmelen à la manif, certe pas nombreux, mais ils étaient là .

      valval Le 12 mars à 12:45
    •  
    • Ces fonctionnaires ont certainement des enfants qui seront concernés... C’est un peu crétin comme raisonnement.
      Heureusement qu’il y a encore un peu de solidarité pour la famille.

      Poksos Le 14 mars à 09:34
  •  
  • Actuellement la vérité n’est ni chez les politiques, ni dans aucune presse : malheureusement elle est plus dans la peur de l’avenir qui anime ce mouvement. Peur provoqué par les choix électoraux d’hier et d’aujourd’hui.

    VIVE L’AUTOGESTION

    Sous les pavés la plage ? pas sûr, mais en attendant, rêve général.

    La Renaudie Le 10 mars à 08:20
       
    • Arrête de jouer les djeunes, la renaudie. On a pas tous les jours 18 ans ! Ce qui n’empêche pas de voir la situation avec réalisme et détermination ! Sur les pavés il y a du bitume et "jlm2017" est le seul choix réaliste. On ne lâche rien !

      René-Michel Le 10 mars à 21:27
    •  
    • jlm parait le moins mauvais choix, certainement. Mais que va t il faire avec des vieux cons comme toi ?

      Y en a assez de ces gens qui disent vouloir faire pour nous ! savoir tout pour nous ! c ’est tout ; et bien sûr à commencer ds nos entreprises !

      y a rien de jeune, juste des allusions, sauf l’autogestion qui est pour moi la seule voie possible.

      On ne lâche rien mais on ne délègue rien !!!!

      La Renaudie Le 11 mars à 13:48
    •  
    • @La renaudie
      Commence par autogérer ton vocabulaire ! Je ne t’ai pas insulté.

      René-Michel Le 11 mars à 23:00
  •  
  • Quand "les chiens de garde sont nerveux", c’est plutôt bon signe. C’est la preuve que leurs maîtres de l’oligarchie se sentent menacés...

    François 70 Le 10 mars à 08:37
  •  
  • Il faut que tout cela aille plus loin, c’est un bon début, une bonne réaction, mais sans un grand mouvement de contestation social(style 68), le soufflet va retomber très vite, les partis, et syndicats vont se charger de canaliser le mouvement.

    bob Le 10 mars à 11:55
  •  
  • Et Gattaz qui déplore que les lycéens soient dans la rue plutôt qu’à l’école alors qu’il rêve de voir les jeunes, dès 14 ans, 40h/semaine en entreprise...

    Flutiot Le 10 mars à 12:30
  •  
  • Dans l’émission C dans l’air le soir de la journée d’action

    Sophie BINET de la CGT face à 3 chiens de garde dont inénarrable Élie COHEN (qui se présente aujourd’hui comme un des artisans du programme de Hollande)

    Précise et claire dans ses explications, cela fait du bien

    Daniel Le 10 mars à 12:33
       
    • Je l’ai trouvée très bien, seule contre tous.

      Carmen Le 10 mars à 17:36
    •  
    • Et on peut rajouter Calvi en 4ème chien de garde ! Elle s’est hyper bien débrouillé, elle a même réussi à clouer le bec au prof de droit hyper méprisant et autoritaire qui était présent sur le plateau ! Bravo à elle !

      Ben Le 11 mars à 17:33
  •  
  • Pourquoi cette loi ?
    Quand il est arrivé en 2012 Hollande pensait que la seule venue de sa personne allait régler tous les problèmes tel le fait du prince.
    Il pouvait brocarder la finance, invectiver Merkel, surfiscaliser les riches, supprimer les heures sup défiscalisées des pauvres.... Tout allait lui être bon et profitable.
    Il pensait que par nature le problème du chômage allait se résorber comme le fît Lionel Josppin entre 1997 et 2002.
    Or il n’a rien réglé et tout s’est aggravé.
    La France continue sa désindustrialisation.
    La situation du chômage, la situation des jeunes sur laquelle il avait explicitement demandé à être jugé est catastrophique.
    Il est aux aboies, il ne sait plus quoi faire.
    Alors se lance dans l’économie de droite, par vacuité des idées.
    Sans comprendre que ce sont les gens de gauche qu’il l’ont porté et que la trahison se paie.

    bbf Le 11 mars à 01:38
  •  
  • Cette typo c’est pas possible

    Denn Le 11 mars à 16:27
  •  
  • merci pour votre travail très détaillé :)

    valval Le 12 mars à 12:46
  •