photo Célia Pernot
Accueil > Culture | Par Clémentine Autain | 4 août 2015

Lola Lafon, évadée de la norme

Lola Lafon n’a pas encore quarante ans mais déjà de jolis succès littéraires en poche et son dernier roman, La petite communiste qui ne souriait jamais, fait le tour du monde. Danseuse, chanteuse, écrivaine… Comment produit-elle cette œuvre "poélitique" ?

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Extrait du numéro d’hiver de Regards, rubrique "Dans l’atelier". Le numéro d’été est en kiosque.

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Lola Lafon ne veut pas nous montrer son atelier, qui est chez elle et le restera. Nous ne verrons pas son lieu de travail mais, après tout, cet atelier est partout, tout le temps, dans sa tête, son corps, ses rencontres, son histoire. C’est dans un restaurant végétarien de son choix que nous discutons du processus de sa création. Ni viande, ni poisson, nous sommes en phase.

Je connais Lola depuis longtemps, mais je ne l’ai pas vue depuis longtemps. Hasard de nos vies, nous avons participé ensemble à un groupe de parole de femmes victimes de viol, animé par la féministe Suzy Rotjman. Pendant plusieurs années, nous avons partagé, avec d’autres, une intimité fracassée. L’une comme l’autre, chacune à sa façon, nous avons transformé cet enfer en combat. Nous sommes debout.

Aujourd’hui, Lola est lumineuse, posée, gaie, concentrée sur son œuvre. C’est chez son éditeur, Actes Sud, qu’elle choisit de prendre la photo. Elle adore cet espace, pas seulement synonyme de ses succès littéraires, mais aussi symbolique d’une esthétique qui la séduit.

L’évidence artistique

Lola Lafon est une artiste s’il en est. Elle danse, elle chante, elle écrit. À quel moment s’est-elle dit : « Je serai artiste » ? La question ne s’est jamais posée. Artiste relève pour elle de l’évidence. Petite, elle suivait des cours intensifs de danse indiquant une voie professionnelle toute tracée. Fille d’un père chercheur, spécialiste du XVIIIe siècle et de Diderot, d’une mère professeure de littérature, Lola Lafon a toujours écrit. Dès l’âge de sept ans, elle remplissait des carnets qu’elle conserve années après années. Et puis, explique-t-elle, « je n’avais de plan B, je ne pouvais pas trouver ma place autrement dans cette société ».

Quand elle atteint la vingtaine, saturée de danse, Lola Lafon se met à écrire des chansons, des nouvelles qu’elle n’ose alors pas montrer. Elle redoute de transformer l’écriture en métier : « Je trouvais atroce d’être écrivain, un exercice trop solitaire. Je m’imaginais, comme mon père, la personne que l’on ne voit jamais, enfermée dans son bureau. » Et puis voilà. Lola Lafon devient chanteuse, avec un premier album, Grandir à l’envers de rien, où elle entonne ce refrain : « Une vie, si tu veux en avoir une, vole-là ! » Elle chante encore, puis se lance dans l’écriture d’un premier roman bouleversant, Une fièvre impossible à négocier. Un succès. Qui en appelle d’autres. En poche, Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce vient d’être traduit en anglais. Et La petite communiste qui ne souriait jamais, best-seller foudroyant, est déjà en cours de traduction en dix langues. Lola Lafon n’oublie pas la chanson : le roman est l’objet d’une tournée de concerts-lectures qui alternent des textes chantés en lien avec le sujet du livre et la lecture d’extraits du roman. Un nouvel album bientôt ? Elle aimerait, se promet de trouver le temps.

Dans le milieu des écrivains, Lola Lafon se vit comme une "atypique" : « Je n’ai pas fait Sciences Po, je ne suis pas de cet univers où l’on échange sur les éditeurs que l’on connaît. Je me sens étrangère dans ce monde, comme dans celui de la chanson. » Elle rit et ajoute : « Mais c’est ma spécialité de me sentir étrangère ! » Lola Lafon cultive cette distance qu’elle transforme en posture, en position qu’elle a choisi d’adopter : « J’aime les entre-deux, comme j’écris les romans, entre le réel et la fiction. »

Au commencement était la forme

Quand Lola Lafon se lance dans une création, sa première réflexion concerne la forme. « Je suis pour mettre toutes les formes : un décret, des bouts de documentation, des traces d’insurrection… comme un montage », explique-t-elle. Georges Perec est l’un de ses auteurs favoris : « J’ai adoré Les Choses. » Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce est parti d’une envie : écrire un conte « insurrectionnaliste et féministe ». Construit autour des événements du Haymarket Square de Chicago au XIXe siècle, cette histoire publiée en mars 2011 semble nous raconter le mouvement des Indignés juste avant l’heure. Elle nous y emmène par l’intime et les sens.

Pour La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon voulait un récit à la troisième personne. Qui ? Elle a en tête Nadia Comaneci. Une chanson ? Une nouvelle ? Elle ne sait pas. « Je suis allée me documenter. J’ai lu la presse française et américaine des années 1970 et 1980. C’était évident que mon sujet était la fascination du corps des petites filles et la haine du corps qui devient féminin, le corps qui dépasse, les seins qui poussent… Cela m’intéressait bien au-delà du sport. Je suis partie à Bucarest un mois. Il n’y avait presque rien à la bibliothèque. Des photos, mais rien de plus. Ceausescu ne voulait pas que quelqu’un soit plus célèbre que lui ! C’est grâce à deux unes de Libération et L’Humanité de juillet 1980 que j’ai saisi mon sujet. Nadia Comaneci avait dix-huit ans. Et les journaux titraient : “La petite fille s’est muée en femme, la magie est tombée”. » Elle rédige deux ou trois versions qu’elle jette : la forme n’allait pas. Or la forme devait aller avec le sujet : « Pas gras, affuté. » Ce texte devait être épuré. Ensuite, poursuit-elle, le plus important, c’est d’oublier la documentation : « Il faut que l’information soit malaxée pour en sortir et inventer, ne pas reproduire mais créer un langage, un monde. »

L’inspiration ? « C’est la vie, le moment où tu laisses le hasard agir. J’écoute beaucoup, je regarde les gens. Quand j’écris, je ne lis que des choses en rapport avec mon sujet, des essais. » Lola Lafon ajoute : « Il y a les odeurs aussi. À Bucarest, je me souviens avoir arpenté la ville, cela m’a aidé à raconter la Roumanie telle que les Occidentaux ne la voient pas. » L’observation doit être consignée immédiatement sur un carnet : « La prise de notes est une discipline. Je les conserve comme un fonds d’inspiration. J’y retrouve des ressentis que j’avais oubliés. Sur le rapport au corps, j’ai par exemple relu ce que j’avais écrit avant d’avoir été violée. J’avais oublié que j’étais si libre, avant. J’ai constaté que j’étais devenue plus peureuse et cela m’a aidée à récupérer la liberté que j’avais perdue. Pendant plusieurs années, mon travail a été de récupérer ce sentiment de liberté. »

De la fiction politique

Lola Lafon se bat contre « une société qui déclare la date de péremption du corps des femmes ». Elle a envie de faire des romans qui peuvent être des roues de secours. De créer des personnages féminins « qui ne soient pas attristants ou grotesques ». Le fil, c’est le corps des femmes, la violence sur le corps des femmes. L’inspiration est intime mais sa fiction est politique. C’est le rapport entre les deux qui l’intéresse. « L’idée que l’on puisse faire passer des idées par la fiction est assez minoritaire. Dès que l’on parle politique, il faut avoir un vocabulaire et des formes codées. Or dans les débats autour de La petite communiste qui ne souriait jamais, nous avons eu des échanges profonds et politiques. Ce dont on parle à partir de cette question du corps des femmes, c’est de la liberté. »

Lola Lafon avait aussi envie de « mettre une claque à l’Occident ». Dans son roman, le régime de Ceausescu en Roumanie n’est pas qu’une toile de fond. Puisqu’elle a vécu dans ce pays, je lui demande si l’inspiration vient de ce qu’elle en a vu : « Petite, oui. Avec l’œil d’une enfant, une sorte de naïveté. Il y avait tant de choses que je ne savais pas, à l’époque, sur Bucarest ! La politique nataliste par exemple, qui a donné lieu aux orphelinats. Ce qui m’intéressait dans le dialogue entre la narratrice et la gymnaste, c’était de mettre en face de manière faussement naïve le libéralisme et le communisme, en tout cas les clichés sur l’un et l’autre. Par exemple, la surveillance dans le monde capitaliste apparaît normale. C’était dur, en revenant de Roumanie, d’expliquer autour de soi qu’il y avait des choses positives là-bas, que c’était plus complexe que les idées reçues, même si, à la fin, les conditions sociales étaient extrêmement dures. »

Lola Lafon a récemment relu Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir : « J’ai adoré la sauvagerie, dans le bon sens du terme, qui émane d’elle et que je n’avais pas saisie quand je l’avais lu la première fois, à quatorze ans. » Elle précise qu’elle aime aussi Jean Echenoz. Mais ce qu’elle adore, c’est Joyce Carol Oates qui crée « des personnages troubles, pas manichéens, des mères violentes par exemple ». Ou Laura Kasischke, « une romancière et poétesse magnifique dont les personnages féminins n’ont l’air de rien, et qui travaille les dessous de la normalité, par exemple dans les rapports mère-fille ». Lola Lafon est de cette famille et de cette trempe-là : « Mes personnages sont toujours des évadés de la norme. »

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