Accueil > Politique | Par Jérôme Latta | 14 avril 2016

Macron, l’aspiration par le vide

En lançant son mouvement, Emmanuel Macron se présente comme l’homme d’un renouveau trans-partisan. Vendu comme une marque, dépourvu de substance, il est surtout le produit du marasme démocratique et de la pensée qui gouverne.

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Baptisé En marche, le "mouvement" politique d’Emmanuel Macron est d’emblée déclaré "ni de droite, ni de gauche". Pour se convaincre qu’en pareil cas, on est surtout "ni de gauche, ni de gauche", il a suffi d’apprendre que son site était hébergé par l’Institut Montaigne et qu’un cadre de Goldman Sachs était missionné pour trouver des financements, puis de constater les réactions bienveillantes de Jean-Pierre Raffarin, Nathalie Kosciusko-Morizet ou Pierre Gattaz.

Le fantôme de la gauche

Cette volonté de faire disparaître le "vieux clivage" [1] gauche-droite n’a rien de nouveau, et elle recèle une volonté d’abolir le débat politique en entérinant une (petite) fin de l’histoire : plus besoin de politique, l’économie impose "naturellement" un ordre de nécessité indiscutable auquel il s’agit de s’adapter [2]. Tout récalcitrant n’a tout simplement pas pris la mesure de cette fatalité et, de ce fait, s’oppose vainement à une "modernité" qu’il faut embrasser : c’est lui qui "bloque" la société.

La distinction droite-gauche a d’autant plus perdu sa consistance que les partis de gouvernement se sont attachés à l’effacer. Ils n’expriment plus que des nuances de postures ou des dosages différents de la purge à administrer (lire Roger Martelli : "Gauche : enquête sur une disparition présumée"). Puisqu’il n’y a plus de gauche qui vaille, il est possible d’être de droite sans avoir à (se) l’avouer. Macron, qui donne avec insistance des définitions de ce que signifie « être de gauche », n’accorde pas une grande importance à cette appartenance : « Je viens de la gauche, mais j’ai envie de travailler avec des hommes et des femmes de droite », déclarait-il au 20 heures de France 2 le 10 avril. En prônant « des solutions beaucoup plus radicales, beaucoup plus en profondeur » – un radicalisme évidemment plus libéral que social [3].

Macron annonce beaucoup moins la recomposition du champ politique qu’il n’achève sa décomposition. Il n’oppose au discrédit des élus que leur substitution par la caste post-technocratique des experts, des gardiens de l’orthodoxie libérale. Lui-même affirme qu’il n’est « pas du sérail », dénonce « l’entre soi », alors que, énarque, il est passé par la haute fonction publique et par cette élite financière qui a conquis l’hégémonie idéologique (et se déguise sous les habits de la "société civile").

"Installer" la "marque" Macron

L’artefact Emmanuel Macron est parfaitement adapté au néant politique actuel, dont il est le résultat : une "image", une cote de popularité, un profil médiagénique et des ambitions qui lui permettent d’alimenter l’actualité. Et un discours fait de mots creux qui, mis bout à bout, résonnent comme des slogans de publicité institutionnelle pour une banque ou une compagnie d’assurance. Même les titres de presse à son sujet ressemblent à de tels slogans : « Macron, l’ambition en mouvement », a affiché la une du Monde lundi. Son clip compile des extraits de banques d’images : une iconographie factice et une esthétique publicitaire qui font écho à la philosophie macronienne et ses psaumes.

Dans un jargon caractéristique, les « communicants nouvelle génération » derrière le lancement de sa campagne indiquent aussi bien le caractère factice du renouvellement que son inscription dans les codes du marketing : ils parlent de « produit » et de « marque Macron » à « installer ». Leur égérie serait un « game changer » qui « change les règles du jeu » quand elle se contente, en réalité, d’affirmer leur caractère intangible et de les réciter doctement. Le clip égrène ainsi une litanie de mots consensuels [4] mais pas plus définis que le projet politique auquel Macron appelle à se joindre une « alliance de tous ceux qui font avancer le pays ». En définitive, tout se résume à filer la métaphore du mouvement et de l’immobilité : sur le site, l’alternative proposée au clic est « Je marche » ou « Je reste assis sans rien faire ».

Il est tout à fait possible que, dans un tel contexte et tout ectoplasmique qu’il soit, Macron fasse illusion, qu’il soit le mieux placé pour se présenter comme la solution au marasme et aux problèmes tels que ses pairs les ont formulés depuis des années ; peut-être sera-t-il l’agent du succès éternellement reporté d’une offre politique au "centre" (façon Ciudadanos à la française).

Le vide sous l’emballage

Si l’on peut douter de l’assise électorale qu’offre une popularité sondagière [5], il porte les habits de la nouveauté et bénéficie de la distance qu’il affiche avec la politique partisane. Au point que certains commentateurs, probablement gagnés par la confusion ambiante, font un parallèle avec la Nuit debout et ses aspirations en faveur d’un renouvellement démocratique. Il faut cependant être sérieusement intoxiqué pour voir en Macron l’homme du changement : il n’incarne que le parachèvement des conquêtes idéologiques libérales des trente dernières années et la liquidation du PS. Si la campagne de lancement de En marche ne présente strictement aucune mesure concrète, et ne formule aucune des « idées neuves » invoquées, c’est principalement parce que le programme est connu, et n’a aucun caractère de nouveauté.

L’enjeu n’est pas là : il s’agit plutôt de marketer le produit, de le mettre dans sa vitrine (les unes des journaux, en particulier). La suite ne relève pas plus des idées, des valeurs ou des principes, mais de ces stratégies de conquête du pouvoir dans lesquelles nos élites investissent toute leur intelligence. Et dans lesquelles la montée de l’extrême droite, la crise démocratique, les millions de chômeurs et de précaires, les crispations identitaires ne sont que des paramètres dont on s’accommode ou dont on joue.

Présenté par les magazines sous des appellations exclamatives ("OVNI", "coqueluche", "électron libre", "bombe", "fusée", "dynamiteur" et même "fantasme"), comparé à Mendès-France par Christophe Barbier… Macron, c’est tout ce que l’on veut bien y mettre. L’emballage est pratique et séduisant.

Notes

[1Une recherche sur Internet indique que l’adjectif est presque automatiquement accolé au nom.

[2À ce sujet, lire l’analyse de Romaric Godin.

[3« Notre système est injuste et inadapté », disait le ministre de l’Économie en une du JDD ? Il ne faut pas se tromper sur la nature de la réponse : le système restera injuste, mais il va être adapté.

[4En gras les termes prononcés plusieurs fois. Idées neuves, aller plus loin, oser, en finir avec l’immobilisme, mal français, pays sclérosé, blocages, privilèges, liberté, ascenseur social en panne, égalité, sentiment d’abandon, fraternité, potentiel, talent, repartir de l’avant, France de demain, audace, esprit d’invention, nouveau monde, opportunités, génération nouvelle, combative, entreprenante, audacieuse et belle.

[5Les instituts lui prêtent d’ailleurs peu d’intentions de vote

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