Accueil > Politique | Entretien par Pierre Jacquemain | 23 octobre 2016

Marc Endeweld : « Macron est idéologiquement le bébé de Hollande »

Qui est politiquement Emmanuel Macron, phénomène médiatique, candidat à la présidentielle virtuel et sans programme clair ? Les réponses de Marc Endeweld, journaliste et auteur de L’ambigu monsieur Macron.

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Regards. Lors de son dernier meeting à Montpellier, Emmanuel Macron a terminé son intervention en disant : « La France, c’est un projet. Et c’est le projet que je veux porter ». Il sera candidat à l’élection présidentielle ?

Marc Endeweld. Oui, incontestablement. Si certains avaient encore un doute sur sa potentielle et probable candidature, aujourd’hui, c’est assez évident. Et il dit d’ailleurs de plus en plus clairement les choses. Depuis plus d’un an, accompagné par une partie de son entourage, il s’y prépare. Ceux qui croient ou voudraient faire croire qu’Emmanuel Macron est une création de François Hollande n’ont rien compris à ce qui s’est joué entre les deux hommes. Le président de la République a donné ses chances à Emmanuel Macron, mais inversement, Macron a multiplié les allégeances et les soutiens pour ne dépendre de personne. Il ne faut pas se tromper, chez Macron, il n’y a pas de loyauté, il n’y a que de l’opportunité. Dès juin-juillet il expliquait en off qu’il voulait y aller, qu’il s’y préparait. Sa seule véritable hésitation résidait dans la capacité de François Hollande à se représenter. Il l’a devancé.

À qui s’adresse Emmanuel Macron et qui sont ses sympathisants ?

Il revendique aujourd’hui près de 100.000 "marcheurs". Le profil de ses soutiens est plus varié qu’on ne le croit. Il ne réunit pas autour de lui que des centristes à la Bayrou, même s’il y en a, ni seulement des étudiants en école de commerce, même s’il y en a aussi. Il y a beaucoup plus de militants socialistes qu’on ne le pense. Avant de lancer son mouvement En Marche, le mouvement des "Jeunes avec Macron" s’est installé presque spontanément. Sur les quatre initiateurs, trois sont passés par le MJS. Ils ont tous entre vingt-cinq et trente ans. Une partie avait même milité contre le CPE. Et sur les quatre, deux sont issus du monde ouvrier et de province. Ça n’est qu’un petit échantillon, mais en réalité, au-delà de l’image qui lui colle à la peau, la plupart de ses sympathisants sont issus des classes moyennes et moyennes supérieures, qui habitent en dehors de la région parisienne et, de ce fait, qui disposent d’un réseau social et professionnel plus faible que les héritiers de la capitale.

« Parmi ses soutiens, il compte de nombreux jeunes diplômés qui viennent des banlieues. Il y a parmi eux une vraie sympathie, une vraie adhésion. »

Son discours a-t-il un écho au sein des catégories populaires ?

Plus qu’on ne le croit. Parmi ses soutiens, il compte de nombreux jeunes diplômés, voire surdiplômés, qui viennent des banlieues. Il y a parmi eux une vraie sympathie, une vraie adhésion. Ils sont séduits par le discours d’émancipation individuelle et d’accès à l’autonomie. C’est le slogan "La France qui choisit". Macron parle ainsi d’une "société du choix" ainsi que d’une "société inclusive", et promeut la société multiculturelle. Ça parle à ces jeunes. Ils voient en lui un Tony Blair à la française qui a fait du libéralisme économique – et même politique – le vecteur d’un certain changement et de la transformation sociale. Et puis le dernier bataillon de sympathisants, ce sont plutôt les cinquante-cinq ans et plus, voire les ex-soixante-huitards, qui ont un profil plus politisé mais qui se retrouvent en phase avec le discours libéral-libertaire à la Cohn-Bendit. Le discours de Macron qui dénonce l’impasse du système et les failles du marché de l’emploi (chômage des jeunes, précarité...) attire ce public.

[Lire aussi : "Macron, l’aspiration par le vide"]

En revanche, à qui son propos ne parle-t-il pas ?

Macron peine à recruter parmi les salariés qui se sentent menacés par un discours très libéral, et même néolibéral, qui vise principalement à déréguler le marché du travail – quand 80% des salariés sont aujourd’hui en CDI. Clairement, Macron insécurise cette frange de la population. De même, il ne répond pas aux inquiétudes et aux besoins de la population qui souffre le plus de la globalisation financière et de l’hypercapitalisme : les ouvriers et les salariés de l’industrie française.

Et le monde de la finance, les chefs d’entreprise ?

C’est tout le paradoxe Macron. Il est un peu facile de le résumer à Rothschild. En même temps, quand on regarde son parcours, il est en effet passé par tous les hauts lieux du pouvoir, financier, économique, politique : l’ENA, le plus haut corps d’État qu’est l’IGF, puis la banque d’affaires Rothschild. On peut dire qu’il est issu de cet univers, celui des puissants. La question qui se pose, c’est pourquoi son ascension a t-elle été aussi fulgurante, bien plus que la plupart de ses pairs ?

« Macron, c’est un peu la deuxième gauche rocardienne : l’anti-gauche marxiste, celle qui dit "nous avons raison", qui croit au gouvernement des experts. »

La raison se situe dans un profil plus composite qu’il n’y paraît ?

Il n’a pas le profil de l’apparatchik et son entourage n’est que très sensiblement issu du monde politique. Son directeur de la communication vient de la BNP ; son probable futur directeur de campagne vient d’Altice – propriété de Drahi. Ils ont un profil très business, très manager, différent des "grands patrons" que l’on croit en nombre à ses côtés. Ceux-là privilégient une certaine forme de stabilité. Bouygues, Dassault, Pinault continuent de soutenir François Hollande – parce qu’il leur rend bien. Macron recrute davantage sur des profils intermédiaires, qui connaissent bien le monde de la finance, du business. Ils sont ce que j’appelle les managers des grandes entreprises : ceux qui ont pris la crise de 2008 en pleine figure après en avoir largement bénéficié, et qui se retrouvent aujourd’hui à critiquer le système capitaliste pour le pérenniser. Mais ses plus grands fans dans l’économie sont les créateurs de start-up, les entrepreneurs du numérique qui souhaitent parfois tout "ubériser" face aux rentiers du capitalisme traditionnel.

Un entourage qui ne semble pas vraiment à l’aise avec l’idée de gauche…

Il est entouré de hauts fonctionnaires, pro-business. Ils font partie de la "Rocardie". Macron, c’est un peu la deuxième gauche rocardienne : l’anti-gauche marxiste, très Saint-Simon. Il est de cette gauche « qui sait », cette gauche des grandes écoles, celle qui dit « nous avons raison », qui croit au gouvernement des experts. Pas étonnant, d’ailleurs, qu’il soit très proche d’Henry Hermand, l’un des pionniers de la grande distribution, issu de la gauche chrétienne et qui finance Terra Nova tout en étant proche des Gracques. Si Macron a prise avec le grand patronat, c’est d’ailleurs plutôt à chercher dans le patronat chrétien, le patronat breton, un patronat libéral-humaniste, paternaliste, adapté aujourd’hui à la mondialisation. Macron garde ainsi une bonne opinion de Vincent Bolloré, malgré certaines de ces décisions en Afrique ou dans les médias. Ou d’un Claude Bebear (Axa) qui a lancé l’institut Montaigne.

Là aussi, Macron est en décalage ?

Il inquiète les socialistes. Il recrute beaucoup plus dans le Grand Ouest, ou le Sud-Ouest, ou Rhône-Alpes, des territoires encore productifs, que dans des territoires de crise comme le grand bassin parisien ou le Grand Est qui ont souffert de la mondialisation. Emmanuel Macron est un peu l’expression de ce que Todd a appelé "le catholicisme zombie", ces territoires de tradition chrétienne qui bénéficient de structures sociales et économiques capables de faire contrepoids à la globalisation, contrairement aux territoires plus jacobins qui ont perdu la protection de l’État.

« Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon sont deux phénomènes qui, malgré leurs différences de parcours et d’idées, ont quelques points en commun. »

À qui fait-il le plus de tort sur l’échiquier politique ?

S’il part en campagne, il va prendre partout. Il prend autant à la droite qu’à la gauche. Il prend y compris au Front national et chez les abstentionnistes. C’est d’ailleurs sa force. Bien qu’on l’ait qualifié de "création médiatique", avec son discours antiparti, antisystème, il a réussi à intéresser plus de gens que d’ordinaire. Plus de femmes aussi. Et des gens moins politisés. Par ailleurs, si la presse lui offre des couvertures de magazines, c’est qu’il fait vendre. S’il est autant courtisé à la télé et à la radio, c’est qu’il fait de l’audience. Cela ressemble beaucoup au démarrage de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. Après, il n’est pas sûr que tout cela se traduise en succès électoral. Parce que, dans la mesure où il prend des voix de toutes parts, il fait aussi peur à tout le monde. Et donc la droite et la gauche sont à l’unisson pour le critiquer. Mais le Parti socialiste est tout de même celui qui a le plus à perdre d’une éventuelle percée de Macron.

[Lire aussi : "Macron, portrait du liquidateur"]

D’autant que de l’autre côté, les sondages placent Jean-Luc Mélenchon devant le candidat du Parti socialiste…

Oui et d’ailleurs Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon sont deux phénomènes qui, malgré leurs différences de parcours et d’idées, ont quelques points en commun qu’il est intéressant de mettre en exergue. Ils mènent chacun campagne en dehors des primaires et en dehors des partis politiques. Par ailleurs, ils sont tous les deux engagés dans une démarche participative qui attire de nouveaux publics.

De là à classer Macron à gauche…

Le probleme de Macron c’est qu’il entend rassembler les centres gauche et droit, pour incarner le centre. Un peu comme Bayrou a voulu le faire, un temps. Mais toute la difficulté, c’est que cette posture ne séduit plus beaucoup face à la colère sociale dans le pays. Il n’y a pas de majorité possible. Et si sa stratégie consiste aussi à récupérer l’électorat classique de la gauche, en substitution à une candidature de François Hollande ou de Manuel Valls – alors même qu’il stigmatise les acquis sociaux et veut déréguler le marché du travail –, il risque de se couper de la base, celle des syndicalistes et de la société civile de gauche. Or, s’il accédait in fine au second tour de l’élection présidentielle, il risque de ne pas faire le plein du report de voix, à gauche.

« Alors qu’il devrait être comptable du bilan du quinquennat, sa stratégie consiste précisément à rejeter la faute sur le Parti socialiste. »

Y a-t-il du crédit à trouver dans son bilan au ministère de l’économie ?

On touche là, à l’un des aspects de la stratégie d’Emmanuel Macron : la communication politique. En deux ans, en dehors de la loi Macron – avec ses aspects plus ou moins heureux sur le plan social – et des cars Macron, son bilan est mince. Il se dit victime sur le motif que « au nom du réalisme politique », dit-il, il aurait perdu des arbitrages. Il montre ainsi du doigt les « compromis d’appareils, politiciens » qui l’ont fait perdre. Alors qu’il devrait être comptable du bilan du quinquennat, sa stratégie consiste précisément à rejeter la faute sur le Parti socialiste.

Finalement, ou situez-vous Emmanuel Macron ?

Emmanuel Macron est idéologiquement le bébé de François Hollande, dans la continuité de ce que voulait un Delors, lui-même entouré de Mignard, Le Drian, Gaillard ou encore Jouyet. Tous appelaient au dépassement du Parti socialiste, dès les années 80, à une transposition du Parti démocrate à la Clinton pour construire un parti progressiste promouvant les libertés individuelles tout en faisant le choix du libéralisme économique. Emmanuel Macron ne se reconnait pas dans les adversaires du camp Delors : les rocardiens, de Moscovici à Strauss-Kahn, ou même Fabius, issu de la première gauche, qui a incarné le tournant de la rigueur en 83 et accompagné les premières dérégulations financière. Il considère même que cette ligne a conduit à la désindustrialisation de notre pays, que c’est l’abandon du politique – donc de l’État – qui a fragilisé notre économie et notre industrie. Mais il tarde à annoncer des mesures s’attaquant à certains intérêts financiers et économiques, préférant un discours centré sur le mérite individuel, le discours de la droite libérale... Que ce soit au niveau européen ou mondial, il ne répond pas à la crise de la social-démocratie, incapable de préserver un rapport de forces contre les capitalistes en dehors du cadre de l’État-nation.

L’ambigu monsieur Macron, de Marc Endeweld, Flammarion Enquête, 19,90 euros.

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  • Vivement un article sur les tribulations des fils du Prince de Galles ou les bijoux de famille Kardachian !

    René-Michel Le 24 octobre 2016 à 09:24
  •  
  • Passionnant. Une création médiatique fortement arrosée par les zélites et la finance. Crénom de Macron. La roue de secours du libéralisme qui envisage de se coucher si Valls réussit son coup d’état pour 2017. Quel courage.

    choucroute Le 24 octobre 2016 à 12:08
  •  
  • La différence entre un problème et une solution est que les gens comprennent la solution ...et le problème suivant est que les medias se chargent vite de nous fourguer Leur solution ....et la solution "Macron" n’est heureusement pas compréhensible du peuple qui trinque au quotidien . Alors sur quelle solution les médias aux ordres du capital s’acharnent elles ?
    Arrivent bien en tête : JLM et les insoumis ....et c’est compréhensible ...C’est donc une bonne solution.... plus que souhaitable !

    bob.POLLET Le 24 octobre 2016 à 14:24
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