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Accueil > Monde | Par Charlotte Noblet | 13 octobre 2017

Au Maroc, la liberté de la presse toujours dans la ligne de mire du pouvoir

Les poursuites de journalistes se succèdent au royaume du Maroc. Elles s’accompagnent souvent de campagnes diffamatoires très pénibles pour les accusés. Retour sur le 9e épisode d’une série qui attend encore son verdict.

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« Report de l’audience au 27 décembre » : le juge du tribunal de première instance de Rabat s’adresse d’une voix nonchalante aux quatre défenseurs des droits humains présents à leur procès. Les chefs d’accusation sont rappelés, ainsi que le motif du report, puis rendez-vous est donné pour la dixième audience. La performance dure treize minutes dans une salle d’audience qui sonne creux.

« Le régime ne peut pas sévir en nous condamnant car le procès bénéficie d’un suivi international et droits-humanistes. Cela ferait du tort à son image qui reste acceptable vu la situation générale au Moyen-Orient et en Afrique du Nord », commente Maâti Monjib, l’un des accusés présents. Et d’ajouter : « Le régime ne peut pas non plus nous acquitter sans se ridiculiser vu la gravité des accusations. »

Technique d’épuisement

Cinq personnes sont accusées d’atteinte à la sécurité de l’État pour avoir organisé la promotion du journalisme citoyen au Maroc ; elles risquent cinq ans de prison. Il s’agit de Maâti Monji (historien, journaliste, président de l’association Freedom Now pour la liberté d’expression au Maroc, ex-président du Centre Ibn Rochd), Hisham Almiraat (son vrai nom Hicham Khribchi, médecin, ex-directeur de Global Voices Advocacy, fondateur et ex-président de l’Association des droits numériques – ADN), Hicham Mansouri (ex-chargé de projet à l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation – AMJI), Mohamed Sber (président de l’Association marocaine pour l’éducation de la jeunesse – AMJE) et Abdessamad Aït Aïcha (ex-coordinateur des formations du Centre Ibn Rochd, journaliste et membre de l’AMJI).

Les deux autres accusés sont poursuivis pour avoir omis de notifier au Secrétariat général du gouvernement la réception d’un financement venant de l’étranger pour leur association, l’AMJI ; ils risquent une amende de 10.000 dirhams. Il s’agit de Rachid Tarik (journaliste, président de l’AMJI) et Maria Moukrim (journaliste, ex-présidente de l’AMJI).

« Ce nouveau report est la preuve que le dossier est vide. La technique est très utilisée par le régime au Maroc et vise à vous épuiser, à vous terroriser », déclare Hicham Mansouri. Cet autre accusé a choisi l’exil. Il n’a plus confiance en la justice marocaine et souligne que le juge est celui qui l’a envoyé en prison en 2015 sur des accusations estimées non fondées par plusieurs ONG internationales.

Trois cents arrestations en un an

Depuis deux ans, la même pièce de théâtre est rejouée à chaque audience. Le matin, le Comité de soutien de Monjib et ses co-accusés organise une conférence avec l’Association marocaine des droits humains (AMDH). Puis un sit-in a lieu avant l’audience devant le tribunal de Rabat. « C’est devenu un rituel », explique l’accusé Rachid Tarik. « Lors de chaque audience, nous apprenons le prochain rendez-vous. Nous ne recevons pas de nouvelle convocation. Et nous savons que notre audience se tiendra vers 15 heures, lorsque les curieux ont quitté le tribunal et que les quotidiens ont déjà envoyé leurs éditions à l’impression. »

Lors de la conférence de presse précédant l’audience, le juriste et observateur international Paul Alliès regrette le non-respect du droit des associations au Maroc : « Une atteinte à la liberté de pensée ».

* * *

Le caractère confidentiel de cette 9e audience a de quoi surprendre. Aucun contrôle pour accéder à la salle de tribunal. Rien à voir avec le procès du journaliste El Mahdaoui et des vingt-et-un militants du Hirak à Casablanca le 3 octobre – et dont l’audience a été reportée au 17 octobre.

Le mouvement de contestation contre la hogra (le mépris, l’abus de pouvoir, l’injustice) et contre la marginalisation de la région du Rif, au nord du Maroc, ne cesse de défrayer la chronique depuis le décès en octobre 2016 du marchand de poissons Mohcine Fikri à Al-Hoceima. Un an après, on compte plus de trois-cents arrestations, dont celles de sept journalistes.

Acharnement judiciaire envers les journalistes

« C’est la première fois qu’un gouvernement de cent jours à peine jette en prison sept journalistes d’un coup », dénonce Khalid El Jamai, coordinateur du Comité de soutien aux journalistes détenus. Le journaliste est venu témoigner sa solidarité aux sept défenseurs des droits humains en procès, parmi lesquels cinq journalistes : « Qu’il s’agisse des détenus du Hirak ou de Monjib et ses co-accusés, c’est pareil : c’est la liberté d’expression qui est visée. Il y a un véritable acharnement judiciaire contre le droit du citoyen marocain à l’information ! » Le Maroc occupe la 133e place (sur 179) du classement mondial de la liberté de la presse 2017 réalisé par RSF.

Khalid El Jamai déplore la fragilité de la liberté de la presse au Maroc. Le journaliste engagé coordonne le comité de soutien des journalistes détenus du Hirak.

* * *

Il y a deux ans, le journaliste Abdessamad Aït Aïcha nous racontait ses rudes conditions de travail. Toujours en procès, il revient aujourd’hui sur son parcours. « Je suis heureux aujourd’hui car j’ai le droit de dire ce que je veux et d’écrire mes idées. J’ai participé à plusieurs activités en faveur de la liberté de presse et d’expression dans des écoles, des universités françaises, des instituts. Je raconte aux Français ce qu’ils ne savent pas du Maroc, je démonte cette image fausse du Royaume, c’est devenu mon travail. »

Fidèle aux idées du Mouvement du 20 Février (la version marocaine du printemps arabe), Samad espère que la situation change au Maroc afin de pouvoir rentrer libre et heureux.

À noter : Hicham Mansouri a lancé un appel à financement participatif pour écrire sur ses codétenus et la corruption du système carcéral marocain qu’il a dû découvrir pendant neuf mois en 2015.

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