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Accueil > Monde | Entretien par Gildas Le Dem | 23 avril 2015

Sétif 1945 – Todd Shepard : « Vers la reconnaissance d’une vérité historique »

Le 19 avril, Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’État aux anciens combattants, rendait un hommage inédit aux victimes des terrifiants massacres de Sétif en mai 1945. L’historien Todd Shepard en donne le sens et les raisons de leur longue occultation.

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Todd Shepard est historien, professeur à l’Université John Hopkins (Baltimore), et l’auteur d’un ouvrage essentiel : 1962. Comment l’indépendance algérienne a transformé la France (Payot).

Regards. De quoi les événements de Sétif sont-ils le nom ?

Todd Shepard. On ne saurait réduire ces événements dramatiques aux violences qui ont immédiatement suivi la manifestation du 8 mai. Des forces nationalistes algériennes, notamment le PPA [1] de Messali Hadj ou les partisans de Ferhat Abbas, vont certes se saisir de la célébration de la fin de la seconde guerre mondiale pour exprimer des revendications indépendantistes. Bien entendu, tout le monde garde en mémoire ce moment où Saal Bouzid, un jeune scout qui brandit le drapeau algérien, est abattu par un policier. Les événements vont alors se précipiter, mais au sens où la protestation et les violences, après les exactions commises de part et d’autre à Sétif, s’étendent alors à tout le Constantinois. Et vont surtout donner lieu, dans les semaines qui suivent, à de véritables chasses à l’homme, des traques et des massacres, où tous ceux qui sont soupçonnés de faire partie du mouvement indépendantiste sont poursuivis, qu’ils aient, ou non, été liés à ces manifestations.

Comment les événements s’enchaînent-ils, ensuite ?

On assiste à des massacres de civils, et une véritable folie meurtrière s’empare du Nord-Est algérien avec, par exemple, la constitution de véritables charniers à Kherrata. La République française entre alors véritablement en état de guerre (plus de huit-cents coups de canon seront tirés sur le Constantinois depuis des croiseurs de l’armée française), et n’hésite pas à s’appuyer, pour mener la répression, sur la constitution d’une milice comme à Gualma. La République française arme directement ceux qu’on appelle alors les "Européens". C’est peut être cela qui est le plus insupportable : la disproportion entre le nombre d’Européens tués (102) et le nombre d’Algériens massacrés (que l’on l’estime à quelques milliers ou des dizaines de milliers), et surtout les méthodes employées.

« La violence s’affirme pour défendre la France, et son unité retrouvée »

Quel était le sens de cette répression impitoyable ?

En fait, il fallait montrer que l’État français était définitivement rétabli, et rétabli dans son unité. L’unité contre le mouvement indépendantiste permet de réunir des forces qui hier encore, étaient divisés entre elles : ceux qui s’étaient ralliés à Darlan et la collaboration ; ceux qui s’étaient rallié à De Gaulle et à la résistance ; enfin ceux qui s’étaient placés sous la protection des forces américaines. La violence s’affirme pour défendre la France, et son unité retrouvée. Y compris en métropole, et du côté de la gauche française : même le PCF, qui saura tenir une position critique sur les aventures militaires en Syrie ou plus tard, en Indochine, se fait alors le complice du discours officiel. Il dénonce en effet les mouvements indépendantistes comme autant de forces nazies ou fascistes, quand on se serait attendu à ce qu’il qualifie ainsi les exactions des forces françaises. Le long silence qui va entourer la reconnaissance des massacres est certainement dû à une certaine honte de la gauche française, qui porte une lourde responsabilité dans la manière dont, en métropole, les revendications algériennes ont été perçues et, en fait, combattues.

Cette violence s’explique peut-être aussi par le contexte historique et géopolitique ?

En effet, s’il ne faut pas nier l’aspect colonial et raciste de ces massacres, il faut rappeler qu’ils adviennent dans un contexte historique marqué par une violence incroyable, celle de la seconde guerre mondiale où, de fait, chacun est encore prêt, habitué à utiliser la force de manière massive et destructrice. D’où le fait que le gouvernement français s’affirme à travers des opérations aussi spectaculaires, si l’on peut dire, que les bombardements, l’utilisation d’automitrailleuses, etc. D’autre part, les événements de Sétif viennent porter une blessure narcissique à un pays qui ne s’était vu placé au rang des vainqueurs qu’en raison du poids de son empire colonial. Empire colonial qui, à ce moment même, se dérobe sous ses pieds. Enfin, l’Algérie occupe une place singulière au sein de cet empire : elle est formée de trois départements français, au point donc d’être, en droit, inséparable de la métropole. Il faut rappeler, de plus, que si le Tchad, par exemple, est libéré bien avant l’Algérie, c’est bien à Alger qu’en 1944, De Gaulle proclamera le gouvernement provisoire. L’Algérie, c’est la France, et le symbole de sa vocation universelle étendue.

« Pour la conscience algérienne, la Guerre d’Algérie commence en mai 1945 »

Cette identification de l’Algérie à la France est au principe de la dénégation des revendications algériennes ?

Longtemps, les forces politiques françaises seront incapables de reconnaître le nationalisme algérien comme tel. On aurait pu s’attendre, du moins, à ce que certains partis politiques tiennent un discours sur les impasses d’une solution indépendantiste ou nationaliste. Mais ceux-ci préféreront lui dénier ce caractère, au point qu’on verra même la gauche et le PCF, dans un geste ahurissant, qualifier les mouvements nationalistes de racistes et de xénophobes. Les victimes du racisme, à Sétif, ce sont les Européens ! Il faut ajouter, de plus, qu’en 1945 les autorités dénoncent l’emprise d’un fanatisme musulman. S’il faut se garder d’établir un lien direct avec la situation actuelle, on a bien là deux éléments généalogiques du discours qui stigmatise aujourd’hui les populations d’origine algérienne en France : racisme et fanatisme religieux. Il faudra attendre le 1er novembre 1954, l’apparition du FLN et la guerre d’Algérie à proprement dite, pour qu’un journal français – et un seul – reconnaisse le mouvement algérien pour ce qu’il est : un mouvement nationaliste, de plein droit pour ainsi dire.

Justement, pour les Algériens, Sétif représente-t-il le début de la guerre d’Algérie ?

Dans le récit national algérien, Sétif est évidemment un événement inaugural. Au moins au sens où, s’il ne marque pas à proprement parler le début de la Guerre d’Algérie, les militants anticolonialistes se sentent interpellés ; ils ne font pas seulement l’expérience du maquis, mais comme Boumédiène, Kateb Yacine, se sentent dès lors engagés dans une vraie lutte, dont ils pressentent, ce jour-là, qu’elle prendra nécessairement une forme violente et armée. Pour la conscience et l’historiographie algérienne, la guerre d’Algérie commence donc en mai 45.

« Cette visite a indéniablement marqué les esprits en Algérie »

Que faut-il penser, dans ce contexte, de la visite d’un secrétaire d’État français ?

Cette reconnaissance de la gravité des événements qui se sont déroulés à Sétif – qui sort de la dénégation sans pour autant reconnaître une responsabilité de la République française – est une démarche tout à fait étrange, tortueuse, mais intéressante. C’est une politique des petits pas, inaugurée par François Hollande, qui va vers la reconnaissance d’une vérité historique, mais se garde, dans le contexte franco-français, de prêter le flanc aux attaques de la droite et de l’extrême-droite sur la "repentance". En tout cas, cette visite a indéniablement marqué les esprits en Algérie, et semble être très bien accueillie, au moins dans la presse francophone.

Les chiffres établissant le nombre de morts font pourtant, du côté algérien, encore controverse…

Le chiffrage, représente, bien sûr, du côté algérien, un enjeu national. Le nombre des morts varie, selon des enquêtes pourtant soignées, entre des milliers et des dizaines de milliers. Il fait tout sauf consensus. Mais à vrai dire, il reste difficile de l’établir. Si les chiffres font encore polémique, c’est tout simplement qu’avec le départ précipité des autorités françaises en 1962, les archives ont été divisées. Les archivistes français ont "rapatrié", pour ne pas dire "pillé" entre 5 et 15% des archives stockées en Algérie. D’où les tensions entre les fonds d’archives et les archivistes des deux côtés de la Méditerranée, à quoi il faut ajouter qu’avant 1962, les archives françaises en Algérie étaient pour le moins mal organisées. On peut dire que c’est un désastre pour l’histoire. L’idéal serait évidemment que des commissions binationales puissent travailler ensemble à établir ces chiffres. Mais à vrai dire, que le nombre des victimes se chiffre en milliers ou dizaines de milliers ne doit pas nous faire oublier l’essentiel : l’horreur des massacres et des méthodes mises en œuvre, à cet effet, par la République française.

Notes

[1Parti du peuple algérien.

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Vos réactions

  • Quel article, merci ! Je partage !

    Johra Le 23 avril 2015 à 12:15
  •  
  • En résumé les méchants français contre les gentils nationalistes algériens. Pas un peu simpliste comme analyse ? Ou faut il en conclure vive les nationalistes et vive la nation ?

    totoLeGrand Le 23 avril 2015 à 21:57
       
    • pourtant quand il s’agit du nazisme le manichéisme est de rigueur, on sait tout de suite ou est le bon et ou est le mauvais. mais dès qu’il est question des crimes coloniaux... ah... il faut p’tet nuancer... le p’tit blanc avait p’tet de bonnes intentions en massacrant les algériens...

      réda Le 26 avril 2015 à 14:13
  •  
  • Des gentils nationalistes, des gentils manifestants qui comme en Lybie, comme en Syrie, sont vite capable de sortir leurs armes de guerre. Les armes de guerre, comme chacun sait, ça pousse dans les jardins.

    totoLeGrand Le 23 avril 2015 à 22:01
       
    • Ce serait bien que vous ripiez vos galoches hors de ce site. Je n’accepte pas vos propos d’extrême droite, qui relèvent plus de l’humeur pulsionnelle que des arguments.

      Aubert Sikirdji Le 24 avril 2015 à 20:43
    •  
    • ton raisonnement peut etre servit à toutes les sauces. c’est un jocker bidon. goebels l’a utilisé pendant l’occupation de paris... la suite tu la connait : les tirailleurs sénégalais, les algériens, la libération et puis le massacre du 8 mai 45 !

      réda Le 26 avril 2015 à 15:03
  •  
  • Des historiens sérieux ont-ils eu le témoignages de Français, des civils, présents à Sétif au moment des faits ? Pour ma part j’en ai eu quelques uns . Et je m’étonne que les historiens aient un regard aussi partial que Shepart car il y a encore suffisamment de Français et de Harkis en vie susceptibles de témoigner et d’apporter un autre éclairage sur les faits.

    Marif Le 24 avril 2015 à 15:29
       
    • Sur cette question,je confirme que les massacres de civils sans défenses, à Sétif,le 8/05/1945,furent causés par les colons et l’armée .
      L’analogie avec les nazis est valable et cela depuis 183O,le début de la colonisation.
      Mais,il ne faut pas traiter les ignorants de fascistes.Cela crée une crispation où nous les progressistes n’avons rien à gagner.
      Echangeons,débattons,transmettons à des ados et des jeunes ,notre savoir dans ce pays actuel où ,les athées et laïcs sont assassinés..N’oublions pas les morts algériens du 8/05/1945.Rendons leur hommage comme va le faire notre secrétaire d’état aux anciens combattants car Oui,
      One,two,three..Vive l’Algérie

      Maurice Le 26 avril 2015 à 20:55
  •  
  • @ Maurice, le 26 avril à 20h55 : « ...il ne faut pas traiter les ignorants de fascistes. Cela crée une crispation où nous les progressistes n’avons rien à gagner. Echangeons, débattons, transmettons... »
    Il se trouve que je viens, sur cette question des soi-disant ignorants et fiers de l’être, de prendre connaissance d’une phrase de Henri de Montherlant : « La bêtise ne consiste pas à n’avoir pas d’idées, cela, c’est la bêtise douce et bienheureuse des animaux, des coquillages et des dieux. La bêtise humaine consiste à avoir beaucoup d’idées, mais des idées bêtes. »
    ...A laquelle on peut ajouter celle-là de Coluche : « Tout le monde a des idées : la preuve, c’est qu’il y en a de mauvaises. »
    Eh bien, en l’occurrence, je ne suis pas d’accord. Ces deux affirmations sont bien trop flatteuses !... Les « idées » d’extrême droite sont FAITES pour « évider le débat », « suicider la discussion », PRODUIRE DES TETES VIDES ET FIERES DE L’ETRE !... Non pas seulement rejeter l’autre, mais les idées vraies, dignes de ce nom, bonnes, comme les livres qui les cultivent, pour les autodafés !...
    Il est essentiel de dire aux fachos de toutes sortes que ce sont des IMPUISSANTS, aux mots vides et creux !... Et qu’ils n’arriveront jamais à rien (à part, dans une certaine mesure -celle que nous leur opposerons- semer et ressemer la mort) !...

    Aubert Sikirdji Le 3 mai 2015 à 14:29
  •  
  • @Aubert Sikirdji
    Attention !
    L’irrationnel ne mène à rien.

    Maurice Le 3 mai 2015 à 16:16
       
    • ...Alors je précise : en l’occurrence je ne parle pas "d’irrationnel", lorsque je parle de têtes creuses... Mais plutôt que les "idées d’extrêmes-droites" n’en sont pas, au sens noble d’idées... Elles sont en l’occurrence, quelque part, très rationnelles : il n’y a rien eu de plus "rationnel" que l’extermination industrielle de millions de gens... Sur ce point, je renvoie toujours à l’objection de Zygmunt Baumann, à Hannah Arendt : à savoir que "non, le mal n’est banal", il est rationnel !... Disons que ce n’est pas le même niveau de rationalité, ni la même partie du cerveau qui est en marche... Là cela reste du côté du cerveau reptilien...
      D’ailleurs, c’est une dimension du dernier livre de (encore une fois) Lucien Bonnafé, "la psychanalyse de la connaissance"... Car pour contrer le "rationalisme" bas-de-gamme, il se revendiquait du "surrationalisme" de Gaston Bachelard..., en plus du surréalisme...

      Aubert Sikirdji Le 3 mai 2015 à 18:12
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