Accueil > Culture | Entretien par Gildas Le Dem | 12 décembre 2014

Mathieu Lindon : « Le SDF est celui qui se heurte autant à l’ordre établi qu’au désordre établi »

Avec son nouveau roman Les hommes tremblent, Mathieu Lindon place, dans le hall d’un immeuble qui pourrait être le nôtre, un SDF sarcastique qui nous renvoie à la peur du déclassement, et confronte avec humour sa misère à notre indifférence.

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Mathieu Lindon, qui reçut le Prix Médicis en 2011 pour son magnifique et très intime Ce qu’aimer veut dire, signe avec son nouveau roman intitulé Les hommes tremblent un retour à la chronique sociale. Un roman qui tourne autour de la figure de Martin, un SDF qui occupe le hall d’un immeuble des plus ordinaires, et révèle, avec un humour stupéfiant, notre rapport, plus ou moins conscient, plus ou moins sincère, à ce phénomène social devenu tristement banal.

Regards. Pourquoi s’être intéressé à la question des SDF, et avoir choisi ce titre : « Les hommes tremblent » ?

Mathieu Lindon. C’est un thème que j’avais déjà traité dans mon roman Chez qui habitons-nous ?. Cela faisait longtemps, aussi, que j’avais envie d’écrire quelque chose autour d’un homme qui « tremble ». Le trouble autour de ce mot s’est concrétisé pour moi un jour où j’avais quarante degrés de fièvre ; j’étais dans mon lit, et je me suis décidé. La fièvre, comme la drogue, donne des idées et une forme de courage. J’ai tout de suite eu l’idée du début et de la fin, et du titre, ce qui est rare chez moi. Mon idée de départ était qu’on ne sache pas si cet homme auquel je pensais – Martin, un SDF – « tremble » en raison d’une maladie, de l’alcool, de la faim ou du froid. J’ai donc délibérément laissé ce mot dans une certaine équivoque, qui est celle-là même qui s’empare de nous lorsque nous croisons un SDF, et nous inquiète, nous angoisse, plutôt qu’elle ne nous conduit à lui porter secours comme on pourrait le faire spontanément. Pour revenir, par ailleurs, sur cette expression si française, "sans domicile fixe", l’adjectif, ici, me semble tout à fait inutile ; la question n’est pas là, puisque Martin est d’abord sans domicile. C’est tout à fait étrange, cet adjectif ! Du reste, dans le roman, Martin finit par trouver un domicile, ou plutôt en occuper un : le hall d’un immeuble, même si ce hall est tout sauf confortable. Même s’il est indigne au regard de ce qu’on appelle ordinairement "domicile".

« L’indifférence, c’est malheureusement souvent le seul moyen de s’en tirer. N’être ni solidaire, ni hostile face à cette réalité abominable et banale »

À quoi ressemble cet immeuble dont Martin occupe le hall ? À la France d’aujourd’hui ?

C’est un immeuble banal, qui ressemble aux immeubles que j’ai habités depuis une trentaine d’années, un immeuble d’un quartier qui, de toute évidence, n’est ni riche ni misérable. Avec également, pour habitants, des handicapés, des Noirs et des Arabes : ça arrive fréquemment dans des immeubles aujourd’hui, non ? (il sourit). C’est quelque chose de tout à fait ordinaire, tout comme être confronté à un SDF dans la rue est quelque chose de banal et de fréquent même si, ces dernières années, la situation s’est à l’évidence aggravée. En ce sens, bien sûr, c’est un roman contemporain : le retour de la misère visible et spectaculaire n’est évidement pas étranger au fait que ce roman sorte aujourd’hui. Personne ne peut plus nier que cette misère est redevenue d’une banalité absolue, malheureusement. Et c’est ce qui m’intéresse aussi : qu’à de rares exceptions près, chacun trouve ce phénomène horrible, éprouve une compassion immédiate, sans trop savoir que faire, sinon donner de l’argent à des associations. Mais, aussi indigné soit-on, peu d’entre nous songent à offrir leur propre lit, ou à faire monter un SDF dans leur salle de bains.

Vous le déplorez ?

Ce n’est pas un jugement de valeur : je ne connais personne qui le fasse, moi le premier. Je ne me place évidemment pas dans la position de donneur de leçons. Ce qui m’intéresse, et m’amuse aussi – c’est un élément central de mon travail depuis Le Procès de Jean-Marie Le Pen –, c’est de mettre à jour le système de pensée inconscient, les failles de raisonnement qui nous amènent à nous conduire d’une façon plutôt que d’une autre, quitte à se conduire autrement qu’on ne le pense ou qu’on ne veut bien le dire. La question des manières de pensée est, ici, plus que jamais au cœur du livre : si on se conduisait logiquement, fidèlement par rapport à ce que l’on pense, que devrait-on faire ? Et comment dément-on sa propre logique ? L’indifférence, c’est malheureusement souvent le seul moyen de s’en tirer, de se tirer de cette contradiction si l’on peut dire. N’être ni solidaire, ni hostile face à cette réalité abominable et banale. J’ai le sentiment que c’est en vérité ce que tout le monde cherche, parvenir à être indifférent.

« Tout se passe comme si Martin représentait un risque de contagion pour tous les habitants de l’immeuble »

Vous semblez rechercher une forme de lucidité, mais qui n’exclut pas, dans votre roman, une forme d’humour…

Ce roman est né d’un malaise : on peut voir dans l’humour une manière de résoudre le malaise, ou dans le malaise, un signe de l’humour propre à la situation. Mais le malaise, ici, était si vivace que l’humour apparaît plus nettement que dans certains de mes livres. Les lecteurs sont enchantés de se précipiter dans l’humour plutôt que d’affronter le malaise. Tout se passe dans le livre comme si Martin représentait un risque de contagion pour tous les habitants de l’immeuble. Et comme si lui-même ne désirait rien tant, par son esprit sarcastique, qu’entraîner les voisins dans sa propre situation de déclassement, faire affleurer la réalité sociale. D’où sa joie mauvaise, et qui peut-être drôle, par exemple lorsque l’un des voisins se retrouve au chômage...

Le personnage agit comme un miroir ou un révélateur pour les habitants de l’immeuble ?

Je ne sais si Martin est le révélateur de l’angoisse et de la vérité de la société tout entière, mais il est certain qu’il prospère et assoit son pouvoir sur la peur de tous d’être déclassés. C’est en ce sens que l’humour est une arme, une manière, pour Martin, de pouvoir prétendre parler d’égal à égal comme il le déclare. Ça m’a intéressé chez ce personnage : pas tant son ironie que son agressivité verbale, pleine d’esprit. C’est une manière de signifier aux voisins qu’eux aussi peuvent retomber, comme il le dit, le bec dans l’eau ; lui-même n’est jamais que là où tous pourraient tomber, c’est-à-dire à terre, au sol. Car lui-même (c’est ce qui fait qu’il est si sarcastique et insupportable) voudrait bien entendu pouvoir monter au niveau des autres mais, si ça ne marche pas, il préfère encore que tous chutent ou craignent de le faire.

Est-ce lié au choix, dans ce roman, du style indirect ?

Je n’emploie jamais le « on » dans le livre, à part dans les dialogues. Alors que lecteur pourrait avoir tendance à penser que la voix qui s’exprime dans le livre ne cesse de dire « on », elle ne le dit pas une seule fois. La provenance de la narration reste indéfinissable, au sens où elle représente, si l’on peut dire, la majorité changeante de l’immeuble, des alliances de divers ordres (les locataires contre les propriétaires, les Blancs contre les Arabes ou les Noirs, etc.), bien que tout ce petit monde, ensemble, s’accorde à vouloir expulser Martin. Non seulement parce qu’il occupe le hall et dégrade la valeur de l’immeuble, mais aussi – surtout, peut être – parce qu’il finit par mieux connaître la vie de l’immeuble que ses habitants, qu’il révèle les mécanismes selon lesquels nous nous conduisons et vivons tous, si bien que ce qui fait aventure, dans le roman, c’est le plus banal, les pensées de derrière, les petites lâchetés, les hypocrisies. Et c’est bien pourquoi les voisins, outre son caractère et son humour insupportables, rêvent de se débarrasser de lui. Se débarrasser de lui signifierait aussi se débarrasser de leurs propres problèmes, du désordre de leur mauvaise conscience. Le SDF, comme le personnage de Charlot – Martin finira par quitter la scène, comme Charlot avec sa petite canne ou son petit baluchon – est celui qui se heurte autant à l’ordre établi qu’au désordre établi. Et les révèle, à défaut de pouvoir les changer ou les transformer.

Les hommes tremblent, de Mathieu Lindon, P.O.L., 14,90 euros.

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Vos réactions

  • Très facile — Trop facile
    de parler du/d’écrire sur le (pb du) SDF ;
    les motivations ne sont jamais claires, souvent troubles et louches

    Autre chose que de se trouver à la rue
    et il y a deux réactions si vous vous trouvez dans ce hall :
    on vous vous trouvez dehors vite fait
    ou qqs personnes vous aident
    Quelle est la réaction la plus fréquente —à votre avis ?

    Il n’ y a rien à dire/rien à écrire : circulez. Jack London et Orwell —inter alia ont déjà tout dit

    Il serait bcp + intéressant de faire un reportage : film ou livre qui fasse bouger les gens ; (sur le papier de Cléméntine , voir ma réaction)

    clara zavadil

    clara zavadil Le 14 décembre 2014 à 12:35
  •  
  • Je trouve que ce que Mathieu “Lindon” dit dans cet interview est un pur "regard" de "bobo" ! Il “justifie” d’une certaine manière l’abscence de conscience, la veulerie et le statu quo.

    Il véhicule le mythe ô combien faux que tous le monde peut se retrouver à la rue en ignorant totalement les faits sociaux, politiques et économiques.

    Il ne parle pas de ce que font de plus en plus de personnes en devenant "amies" avec des gens de la rue, et qui plus est il jette la confusion sur des situations très dissemblables, aux parcours aux antipodes les uns des autres en usant de ce terme générique de SDF qui ne veut rien dire.

    Ce sont des personnes à l’hôtel, en familles, durant des années, des gens expulsés par leur propre famille, des personnes qui vivent durant des années dans de la famille, chez des amis sans avoir LEUR domicile..., des pères ou des mères séparés qui essaient de maintenir le lien avec leurs enfants, des gens qui galèrent chaque jour pour essayer de ne pas encore coucher dans leur voiture et avoir peut-être une place pour une nuit dans un hôtel par le 115... et aussi des personnes qui une très grande partie de l’année vivent entièrement dehors, le long du périph, sous des bretelles autoroutières, dans des bidonvilles... à l’entrée de la mairie annexe de Paris 14... et ces personnes ne font pas de la littérature et sauraient certainement en dire plus qu’un journaliste "littéraire" de Libé qui a toujours vécu au chaud et n’a jamais été menacé de se retrouver à la rue...
    Il aurait dû se renseigner auprès du 115, des morts de la rue, de la @FNARS...faire des tournées avec le samu social... au lieu de fantasmer sur ces formes qu’ils voit dans la rue auxquelles il n’a probablement jamais adressé la parole...
    Je préfère en rester là. Son interview ne m’inspire que dégoût. Encore cette "gôche" sociétale minable et coupée des vrais réalités sociales. Encore un livre que va s’empresser de porter aux nues Télérama et Libé (enfin, s’il n’en était pas) et qui fera encore plus de mal que de bien.
    Il faut bien payer ses vacances pendant que les autres crèvent dans leurs logements sociaux, quand ils en ont ! Eux se content au mieux de survivre... Mais cela M. Lindon, vous ignorez et ignorerez toujours ce que cela signifie.
    Retournez à vos rubriques littéraires que personne ne lie puisque plus personne ne lie, heureusement, Libé qui n’est aujourd’hui plus rien.

    georges gonon-guillermas Le 17 décembre 2014 à 00:11
  •  
  • Dans l’énumération des médias de "gôche", j’ai oublié, bien évidemment "Les Inrocks"... :-(

    georges gonon-guillermas Le 17 décembre 2014 à 12:27
  •  
  • Cher georges gonon-guillermas,

    Je comprends évidemment votre révolte face à cette réalité, je la partage.

    Mais relisez l’entretien.

    M. Lindon s’étonne justement qu’on utilise l’expression "SDF" pour parler d’un homme qui habite un hall d’immeuble ; il n’a justement pas de domicile du tout, pas même de famille ou d’amis pour l’héberger temporairement :
    "Pour revenir, par ailleurs, sur cette expression si française, "sans domicile fixe", l’adjectif, ici, me semble tout à fait inutile ; la question n’est pas là, puisque Martin est d’abord sans domicile. C’est tout à fait étrange, cet adjectif ! Du reste, dans le roman, Martin finit par trouver un domicile, ou plutôt en occuper un : le hall d’un immeuble, même si ce hall est tout sauf confortable. Même s’il est indigne au regard de ce qu’on appelle ordinairement "domicile"."

    Il évoque donc un cas tout à fait singulier. Pas même celui des personnes qui occupent des logements temporaires, ou que l’on croise dans la rue, mais le cas des personnes qui occupent des hall d’entrée d’immeubles. Quant aux faits sociaux et politiques, il les évoquent bien : le chômage, les handicaps sociaux, etc. Et une misère dont on ne peut nier qu’elle est redevenue une misère de masse ; il ignore tout, sauf l’histoire, qui nous fait revenir au XIXème, et au au début du XXème siècle :
    "En ce sens, bien sûr, c’est un roman contemporain : le retour de la misère visible et spectaculaire n’est évidement pas étranger au fait que ce roman sorte aujourd’hui. Personne ne peut plus nier que cette misère est redevenue d’une banalité absolue, malheureusement."

    Enfin il ne justifie en aucune façon la veulerie, le statu quo. Il essaie de comprendre les mécanismes - ce qui ne veut pas dire justifier - ce qui nous amène à agir en dépit de ce que nous pensons, ou même voyons en toute clarté. Il est vrai qu’il ne juge pas "les pensées de derrière, les petites lâchetés, les hypocrisies", les milles petites actions qui font que nous contournons les évidences, que nous cherchons tout, sauf à les transformer et les changer. C’est sans doute qu’avant de les transformer, il faudrait nous transformer nous-mêmes, comme le font sans doute les bénévoles, associatifs dont vous parlez avec raison. Mais chacun combien ces dispositions sont malheureusement très peu répandues, partagées dans une société en proie à l’angoisse et la peur, plus qu’à la révolte.

    Enfin, oui, M. Lindon est un écrivain. Il ne prétend pas changer le monde, seulement travailler, à sa façon, de son point de vue, de là où il est, à changer notre perception du monde, à nous mettre dans une situation d’inconfort, de malaise. Aurait-on reprocher cela à Dickens ou Charlie Chaplin, pour prendre ces grands exemples que M. Lindon connaît bien ?

    Je ne le crois pas. C’est à chacun ou mieux, à nous tous, collectivement, de nous approprier cet exercice de lucidité sur nous-mêmes, pour en faire le moteur d’un engagement. Vous direz qu’une enquête eut mieux valu. Sans doute, peut être une enquête a-t-elle plus de force, mais toutes les formes de lucidité sont , à mon sens, les bienvenues. Sauf à dire qu’il faut abandonner la littérature tout court ; ou alors l’abandonner à la littérature "pure", coupée de tout contact avec la réalité contemporaine ; ou encore, et c’est pire, à la "littérature" consolatrice des romans de gare et des best-sellers, qui n’ont jamais fait de mal à personne.

    Cordialement,
    Gildas Le Dem

    Gildas Le Dem Le 17 décembre 2014 à 15:39
  •  
  • Je suis de ces "associatifs" qui ont choisis de s’engager et non de ces 95% de "salauds" comme les appellait Sartre et qui font le lit de tous les "ismes" !
    Je ne retire rien, pas une virgule de ce que j’ai pû dire et réïtère ! En excusant il accepte ! Ce sont ces lachetés quotidiennes qui font que le monde va si mal !

    georges gonon-guillermas Le 18 décembre 2014 à 00:05
  •  
  • " Dickens ou Charlie Chaplin " ...

    Lindon n’est ni Dickens ni Charlie Chaplin !
    ... Ni Orwell, d’ailleurs
     :-)

    clara zavadil

    * j’ai qqes différences avec ceux/celles qui causent—y compris GGG
    je sais de quoi je parle et j’ai vécu ce dont ils ne font que parler.

    clara zavadil Le 18 décembre 2014 à 11:57
  •  
  • Mon père que je n’ai jamais connu, hélas, a fini sa vie à la rue. Enterré en terrain communal. Comme ma mère.
    J’ai été placé en familles d’accueil jusqu’à 11 ans.
    Comme tous mes frères et sœurs dans d’autres familles et d’autres départements.
    Je ne les connaissais pas tous et ne les connais pas tous.
    Je sais d’où je viens.
    Ce que signifie de se battre pour faire des études, être délégué de classe, puis du personnel, refuser de faire un service militaire pour apprendre à obéir...
    S’engager.
    Et j’ai éviter une expulsion de mon domicile par les flics in-extremis...
    Donc..., je sais aussi de quoi je parle pour l’avoir également vécu. ;-)

    georges gonon-guillermas Le 18 décembre 2014 à 19:58
  •  
  • "Lindon n’est ni Orwell
    ni Dickens .."
    et la culture & les écrivain/es ne font qu’exprimer le courant d’indignation, l’inconscient, la révolte ... (quand il y en a)
    et le malheur est que ... un débat sur :
    la pauvreté, les gens en difficulté, le 115, le social et ... un million de pbs
    devient un débat sur un livre pourri
     :-(

    clara zavadil

    si GGG (et tous/tes les GGG de France) sait (savent) de quoi il/s parle/nt : nul doute qu’on le/s retrouvera de toutes les manifs —à la CAF et à Pole Emploi :
    où sont les révoltes ? je n’en vois point

    clarazavadil Le 20 décembre 2014 à 12:34
  •