Accueil > Politique | Par Gildas Le Dem | 13 janvier 2015

Mélenchon : Lumières sur les événements

Hier soir à Paris, Jean-Luc Mélenchon a proposé son éclairage sur le sens des événements récents. Les spectateurs d’un théâtre Déjazet plein ont écouté sa conférence intitulée "Laïcité et Paix civile". Restitution de cette pédagogie au parfum des Lumières.

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Au lendemain de journées dramatiques, vécues pour nombre d’entre nous comme un jour sans fin, puis d’une grande journée de mobilisation populaire dont il veut croire qu’elle avait d’abord un « sens politique » –, Jean-Luc Mélenchon tenait, hier soir, une conférence au Théâtre Dejazet. Bien sûr, l’émotion était là, palpable. Mais le succès de cette réunion (une salle remplie, une vidéotransmission en direct, qui devait dépasser les 3.000 spectateurs en fin de soirée) témoignait aussi d’une demande de compréhension. D’intelligibilité.

Comment s’expliquer, à soi-même et aux autres, ce qui vient de nous arriver ? Le goût de Jean-Luc Mélenchon pour la pédagogie ne pouvait manquer de le conduire à vouloir se monter digne de l’événement, « à sa hauteur » comme ne cessera de le proclamer l’orateur du Front de Gauche : dire les mots du cœur, bien sûr, mais les mots de l’intelligence aussi, rebelle à toute explication démagogique.

« Plus grand le défi »

Les mots du cœur, d’abord. Reprenant à son compte un rituel militant sud-américain (mais on aurait aussi bien pu penser au kaddish juif) Jean-Luc Mélenchon a égrené les noms de chaque victime, énumération à laquelle la salle répondait debout, à chaque évocation funèbre, par un sonore : « présent ». Manière de deuil bien sûr, manière de réaffirmer le souvenir et la présence fantomatique de chaque victime, mais sans écraser sa singularité sous le poids indistinct de catégories aussi générales et confuses que celles de "journalistes" ou d’"otages", comme l’ont fait, malencontreusement, certains médias. Non, il y avait là des dessinateurs, des caricaturistes, des économistes aussi, de simples employés, des policiers, des Juifs de France, enfin. Et d’abord des personnes singulières, des personnes uniques, toujours.

Les mots de l’intelligence, ensuite. Pour Jean-Luc Mélenchon, il ne pouvait être question que d’aller, sans hésiter, au cœur du problème : la « liberté d’expression ». Liberté d’expression mortellement touchée, mais qui, en ces circonstances tragiques, peut, doit encore, plus que jamais, constituer notre ressource ultime. « Plus grand le défi », plus manifeste doit être la liberté de tout un peuple : la liberté de s’exprimer, la liberté d’occuper la rue, toute une ville. Dès lors, déclarait Jean-Luc Mélenchon, c’était bien un peuple tout entier qui se réappropriait sa liberté, une liberté si essentiellement politique que le sens ne saurait en être confisqué par des partis quels qu’ils soient, seraient-ils même des composantes du Front de gauche.

Et moins encore par des dirigeants internationaux ou leurs représentants. Dirigeants internationaux dont Jean-Luc Mélenchon, non sans une ironie cruelle pour la mise en scène médiatique de leur prétendu courage, ne manqua pas de relever, de railler le caractère pour le moins burlesque. Un carré de puissants, regroupés dans un entre-soi, mais barricadés derrière des protections policières, quand tout un peuple aux mains nues se levait, et s’exposait à la menace terroriste. Terroriste ? Non, car Jean-Luc Mélenchon, se refusant à la facilité de mots dont le sens est trop flou, voulait ce soir là nommer les choses par leur nom : « Des assassins, des meurtriers », une forme de « crime politique organisé » dirigé contre la liberté, et que le voile de mots équivoques ne devait surtout pas venir recouvrir.

Que la France continue d’incarner une espérance

Surtout si, auprès de dirigeants qui prétendaient se réapproprier le sens de cette manifestation, on devait trouver à leurs côtés, comme ce fut malheureusement le cas, autant de criminels d’État : «  Ce n’est pas parce que monsieur Orban manifestait dans Paris, qu’il nous fera oublier que le principal obstacle à la liberté, c’est lui. » Et Jean-Luc Mélenchon de dénoncer, également, la présence de représentants des monarchies du Golfe – tout comme celle de Benjamin Netanyahu. Sans doute ce dernier pouvait-il prétexter venir rendre hommage aux victimes juives.

Mais, au-delà même de la considération de ses seuls intérêts électoraux, ou de ses appels pressants à rejoindre Israël, Netanyahu attentait rien moins selon Jean-Luc Mélenchon, qu’au désir profond des Juifs de France : que la France, pour reprendre le mot du Grand Rabbin de France, continue d’incarner une « espérance ». Une espérance qui, pour Jean-Luc Mélenchon, s’était évidemment levée avec la Révolution française : la promesse d’être pour la première fois affranchis, en Europe, du statut de sous-citoyens, d’être traités, dans leur personne comme dans l’exercice de leur culte, selon le seul régime du droit commun. C’est-à-dire rien moins que la laïcité dans son sens le plus strict et le plus rigoureux.

Indissociablement, comment pourrait-on, dès lors, vouloir céder sur le droit commun, la loi commune, l’État de droit ? Car enfin, rappelait Jean-Luc Mélenchon, nul n’a vu, ce dimanche, un citoyen manifester en faveur d’un Patriot Act à la française, désigner un « ennemi », lui déclarer la guerre, réclamer un État d’exception, une suspension du droit commun à seule fin de l’anéantir définitivement. Et comment pourrait-il en aller ainsi, d’ailleurs, sauf à brouiller le sens des mots et des choses mêmes puisque, qu’on le veuille ou non, c’étaient bien, en ces jours terribles, des Français qui avaient assassiné, de sang-froid, d’autres Français.

Penser ensemble laïcité et paix civile

Faudra-il alors parler d’ « ennemi intérieur », comme on l’entendit ici ou là, c’est-à-dire rien moins que déclarer, ou du moins appeler, implicitement, la venue d’une « guerre civile » ? « Les mots sont importants », rappelait Jean-Luc Mélenchon, car, dans la bouche de journalistes, a fortiori de politiques qui prétendent à une certaine responsabilité (et plus encore dans la bouche d’intellectuels dont ce devrait être le premier souci, nous confiera-t-il plus tard), ils ont bien sûr un effet d’autorité, sinon même un pouvoir de décision, que nul, même le matérialiste le plus endurci, ne saurait nier.

Objecterait-on que ces Français, qui venaient d’en assassiner d’autres, avaient pour spécificité d’être des musulmans, ou, précaution toute oratoire, appartenaient à la frange radicale du djihadisme, le problème resterait entier. Désigner une appartenance religieuse à une supposée vindicte populaire reviendrait rien moins, de fait, qu’à rétablir la funeste « loi des suspects ». Position retorse, perverse en vérité, que n’hésitent pourtant pas à adopter des idéologues qui, à la suite de François Furet, ne cessent de dénoncer l’héritage de la Grande Révolution – mais qui, dans le même temps, oublient de respecter l’un des acquis les plus fondamentaux de la Révolution française : le respect du culte et des personnes. Quand il faut, au contraire, penser ensemble laïcité et paix civile.

Mais c’est sans doute, rappelait hier Jean-Luc Mélenchon, qu’on ne peut séparer ces discours et ces mots de guerre de leur inscription dans un contexte géopolitique plus large, soit la stratégie de tension entretenue par la théorie du choc des civilisations. Théorie énoncée depuis 1996 par Samuel Huttington, et qui, pour l’Occident, à peine l’Union soviétique disparue, lui désigna un nouvel ennemi à abattre : l’islam. Or c’est bien sûr dans ce cadre intellectuel d’un conflit, fondamental et inévitable, entre l’Occident et l’Islam, que prennent sens ces appels à la guerre civile, puisque « la diversité est maintenant dans chaque pays ». Diversité que, sauf à nier que toute civilisation ne s’est jamais constituée qu’au contact, au voisinage d’autres civilisations, lesquels ont donné lieu à autant de commerces, d’échanges, de greffes, d’hybridations, on ne saurait réduire sans proclamer la guerre civile.

Conjurer la course à l’abîme

Bien plus, c’est une faute intellectuelle et politique, pour Jean-Luc Mélenchon, que d’affirmer que la France est une civilisation occidentale quand, d’une part, sa civilisation ne devrait rien à une référence à une couleur de peau, une religion « ni même une langue » (puisque la langue française, sauf à être fétichisée, est parlée hors de France). Quand, d’autre part, l’Occident ne signifie rien qu’une fiction, une « construction intellectuelle et essentialiste », sauf à désigner, concrètement, un système d’alliances militaires, l’Otan dont le fondateur du Parti de Gauche appelait, hier plus que jamais, à sortir.

Pour des raisons de principe mais, également et non moins, pour des raisons pratiques. Et en effet, qui en disconviendrait sauf à mentir une fois encore au public ; cette stratégie a déjà lamentablement, et dramatiquement montré ses limites en Irak comme en Afghanistan. Quand elles n’ont pas conduit à des atrocités comme le rétablissement de la torture. Nous pouvons, nous devons donc « résister aux aveuglements et emportements » de tous ceux qui déjà entendent, partout en Europe, nous conduire à une nouvelle course à l’abîme. Il nous faudrait, au contraire renouer avec le fil des Lumières, de cette lente, profonde histoire qui a façonné l’Europe et la France, dans une rupture révolutionnaire avec la confusion du théologique et du politique.

Car c’est cette séparation entre religion et politique qui constituerait, selon Jean-Luc Mélenchon, notre bien le plus précieux. Mais avec lequel, en France comme en Europe, nous aurions encore à nous mettre en conformité puisqu’en Allemagne, en Autriche, en Italie pour ne citer que ces exemples, mais aussi bien France (par exemple en Alsace, en vertu du droit concordataire), le droit au blasphème n’est pas toujours pas reconnu. Comment prétendre, oser même alors enjoindre à d’autres pays, civilisations, de respecter ce droit, quand l’Europe, la France ne sont pas en cohérence avec elles-mêmes ?

Ou bien la liberté d’expression et de conscience sont universelles, ou bien elles ne sont rien. Et elles le seront d’autant moins qu’elles n’accorderont pas à chaque individu, dans sa singularité, le « droit d’être soi-même », c’est-à-dire de ne répondre d’autre loi que celle qu’il entend se donner à lui-même – qu’il s’agisse de disposer librement de sa conscience, de son corps, ou encore de sa fin de vie. C’est dire que pour Jean-Luc Mélenchon, hier, il importait d’affirmer un lien indissociable entre « la liberté de conscience et la splendeur d’être un individu ». « L’individu est l’ami de la démocratie », proclamait hier soir l’ancien leader du Parti de gauche. L’on comprend mieux dès lors que, s’il ait évidemment tenu à célébrer hier la ferveur populaire qui animait la manifestation de ce dimanche, il ait d’abord tenu à rendre hommage à chaque victime dans sa singularité. Car chaque individu dans son unicité, disait lundi soir Jean-Luc Mélenchon, reste « irremplaçable ».

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  • Au-delà de la défense de la liberté d’expression, la laïcité serait-elle le seul rempart contre le terrorisme ? Il manque explicitement l’égalité et la démocratie en général. Dans le compte-rendu ci-dessus, les deux mots ne figurent pas.

    Gilles Alfonsi Le 13 janvier 2015 à 12:20
       
    • Bravo Gildas Le Dem pour cette restitution émouvante et rigoureuse de l’intervention vibrante de JLM prouvant que seule la foi militante et fervente en la laïcité permet à l’individu libre de faire peuple et au-delà humanité.

      Fulgence Le 13 janvier 2015 à 16:29
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    • Que les mots "égalité et "démocratie" soient prononcés ou non, les idées sont omniprésentes.

      La liberté d’expression est seconde par rapport à la liberté de conscience, première liberté tout court. Selon les tenants du droit naturel ayant inspiré les penseurs de la Révolution française, un homme libre est celui qui n’est sous la contrainte d’aucun autre. L’égalité, c’est la réciproque de la liberté : aucun homme ne doit en tenir un autre sous sa contrainte. La démocratie, c’est la capacité égale de chacun à concourir à la liberté de tous.

      Le "blasphème" n’a d’existence que pour celui qui reconnaît une divinité. Celui qui ne reconnaît aucune divinité comme celui qui en reconnaît une bénéficient de la liberté de conscience. Aucun des deux ne peut contraindre l’expression de l’autre sous peine d’atteinte à l’égalité. La laïcité est est la garantie technique de l’équilibre démocratique entre ces égaux.

      Wild ar-Rachid Le 13 janvier 2015 à 18:53
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  • Extrait de Roger Vailland, "Quelques réflexions sur la singularité d’être français" :

    "La faculté d’irrespect est typiquement française. Dans nos grandes époques, elle a ébranlé toutes les puissances du monde : l’autel et le trône.
    Une leçon d’irrespect : voilà le don qu’on se croit toujours le droit d’attendre d’un Français."

    Aubert Sikirdji Le 14 janvier 2015 à 02:01
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  • ... "chaque individu dans son unicité, disait lundi soir Jean-Luc Mélenchon, reste « irremplaçable »."...

    Paul Eluard - Le droit le devoir de vivre

    Il n’y aurait rien
    Pas un insecte bourdonnant
    Pas une feuille frissonnante
    Pas un animal léchant ou hurlant
    Rien de chaud rien de fleuri
    Rien de givré de brillant rien d’odorant
    Pas une ombre léchée par la fleur de l’été
    Pas un arbre portant des fourrures de neige
    Pas une joue fardée par un baiser joyeux
    Pas une aile prudente ou hardie dans le vent
    Pas un coin de chair fine pas un bras chantant
    Rien de libre ni de gagner ni de gâcher
    Ni de s’éparpiller ni de se réunir
    Pour le bien pour le mal
    Pas un nuit armée d’amour ou de repos
    Pas une voix d’aplomb pas une bouche émue
    Par un sein dévoilé pas une main ouverte
    Pas de misère et pas de satiété
    Rien d’opaque rien de visible
    Rien de lourd rien de léger
    Rien de mortel rein d’éternel

    Il y aurait un homme n’importe quel homme
    Moi ou un autre
    Sinon il n’y aurait rien.

    Aubert Sikirdji Le 14 janvier 2015 à 15:44
       
    • ...En même temps, si un individu est unique, il porte en lui le pluriel... Chaque individu est irremplaçable parce qu’il est comme un pays à lui tout seul....
      Voir Baudelaire, qui parle de : ..."cet AMALGAME indéfinissable que nous nommons notre individualité"... Se connaître comme "je est un autre", c’est d’un lieu où il y a DES autres...
      Un "amalgame indéfinissable", c’est tout sauf une identité figée... Oui, toute singularité est la cristallisation d’un pluriel, qui ne sera jamais "chimiquement pur"...

      Aubert Sikirdji Le 15 janvier 2015 à 14:32
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  • Jean-Luc Mélenchon rappelle que nous avons mis près de deux cents ans après 1789 à devenir un état laïque capable de préserver la paix civile. Encore pas tout le territoire car deux départements voient encore le blasphème condamné. Cela doit nous rendre fières mais humbles. Le chemin est long, même pour nous. Ne pas manquer l’interview de Bernard Maris accordé en 2012 au Centre laïque de l’audiovisuel clav.be.

    Vassiviere Le 15 janvier 2015 à 15:49
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  • je suis chaque fois étonné par le contraste entre des discours de nos rois et ceux de monsieur Melenchon, +de noblesse dignité profondeur humanisme reflexion histoire....ça fait passer les super fonctionnaires pour des super blaireaux

    tilk Le 16 janvier 2015 à 13:57
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